ÉTUDES

dans les

ÉCRITURES

 

 

« Le sentier des justes est comme la lumière resplendissante qui va croissant jusqu'à ce que le plein jour soit établi. » —

Prov. 4:18 (D.)

 

VOLUME IV

 

LE JOUR

DE LA VENGEANCE

« LA BATAILLE D'HARMAGUEDON»

 

« Et le sixième [ange] versa sa coupe sur le grand "fleuve l'Euphrate ; et son eau tarit, afin que la voie des rois qui viennent de l'orient fût préparée. Et je vis... trois esprits immondes, des esprits de démons faisant des miracles, qui s'en vont vers les rois de la terre habitée tout entière, pour les assembler pour Je combat de ce grand jour de Dieu le Tout-Puissant... Et ils les assemblèrent au lieu appelé en hébreu : HARMAGUEDON *

(Apocalypse 16: 13-16).

 

Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque

(Branche française)

62-BETHUNE (P.-de-C.)

1" Edition française complète

1968

 

CETTE ŒUVRE EST DEDIEE

Au Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs

 

DANS L’INTERET DE

SES ‘SAINTS CONSACRES ‘

QUI ATTENDENT L'ADOPTION

ET DE

« TOUS CEUX QUI EN TOUS LIEUX/

INVOQUENT LE SEIGNEUR »

‘LA FAMILLE DE LA FOI’/

ET DE

LA CREATION QUI SOUPIRE ET SOUFFRE LES

 

DOULEURS DE L'ENFANTEMENT, EN

ATTENDANT la REVELATION des FILS de DIEU

< Pour qu'il apparaisse clairement à chacun, quelle est

la dispensation du mystère caché en Dieu dès le

commencement des siècles. » « Selon les richesses

de la grâce de Dieu qu'il a répandue avec abon-

dance sur nous par toute sorte de sagesse et

d'intelligence, nous faisant connaître le

secret de sa volonté par un effet de sa

bienveillance, selon le bienveillant

dessein qu'il (Dieu) avait formé

en lui-même pour le mettre à

exécution dans la plénitude

des temps. II puisse en-

core se faire lui-même

la Tête de toutes

choses dans le

Christ».

(Eph. 3 : 4, 5, 9 ; 1 : 8-10)

 

Copyright 1937

Propriété littéraire

du Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque

R. G. Jolly, Fondé de pouvoir

Chester Springs (Pie) 19425 E.U.A.

 

IV

 

INTRODUCTION DE L’EDITEUR

 

 

 LE TITRE de ce volume, le quatrième de la série « LES ETUDES DANS LES ECRITURES », suggère l'un es trois aspects de la grande tribulation (Apoc. 7 : 14).

Selon la vision d'Elie (1 Rois 19 : 11, 12), cette grande tribulation devait avoir trois phases : (1) la Guerre mondiale (le vent) ; (2) la Révolution mondiale ou Harmaguédon (le tremblement de terre) ; et (3) l'Anarchie mondiale (le feu). Ezéch. 14 : 13-21 corrobore cela en y ajoutant quelques détails, car, par l'épée, il désigne la Guerre mondiale et la Révolution mondiale, et par les bêtes fauves [version Zadoc Kahn — Trad] il désigne les anarchistes qui, dans leur mépris de la loi et de l'ordre, sont représentés à-propos par des bêtes fauves ; celles-ci, naturellement, sont sans loi. Ce passage montre également que la famine et la peste joueront leur part dans la grande tribulation, se mêlant aux trois aspects du Jour de la Vengeance, tels qu'ils sont mentionnés plus haut. Par le terme « vent », Apoc. 7 : 1 se rapporte à la Guerre mondiale, et par les terme et expression « Harmaguédon » et « un grand tremblement de terre», Apoc. 16 : 16-18 fait allusion à la Révolution mondiale, tandis que par le terme « feu » 2 Thess. 1:8 se rapporte spécialement à la phase anarchique de la détresse («trouble»). On pourrait citer nombre d'autres passages bibliques à l'appui pour montrer ces trois phases du temps de détresse, mais ceux-ci suffisent à notre but immédiat.

Il est très remarquable de constater comment les positions présentées dans ce livre ont déjà en partie été confirmées par leurs accomplissements, et les conditions actuelles du monde montrent que le reste est en voie d'être promptement confirmé aussi. Notre auteur, non seulement dans ce livre, mais dans de nombreux autres de ses écrits, expose l'opinion que » la grande tribulation commencerait en 1914. La Guerre mondiale (1914-1918) qui fut le commencement de cette tribulation, est considérée comme la plus grande guerre de l'histoire. Nous ne nous attendons pas à une autre Guerre mondiale, crainte par des multitudes de gens, car le premier aspect du temps de détresse fut la Guerre mondiale, et les Ecritures indiquent, non une autre Guerre mondiale, mais la Révolution mondiale comme phase suivante de la grande tribulation, dont les signes des temps annoncent l'imminence. C'est de cette phase, la seconde de la détresse, que traite plus particulièrement ce volume. Les pronostics de notre auteur sur les signes précurseurs de cette phase sont, dans les accomplissements vus de toutes parts, si justes qu'il semble dans son livre écrire l'histoire plutôt que faire des pronostics basés sur la prophétie biblique. Il est remarquable que, souvent, notre auteur emploie le terme « anarchie » pour englober toutes les trois phases de la détresse, et cela parce que le mépris de toute règle est la caractéristique de toutes les trois ; souvent, il emploie le terme dans son sens absolu comme ne s'appliquant qu'à la troisième phase de la détresse. Il est bon de s'en souvenir afin de discerner clairement ce qu'il veut dire en certains passages. La modération de l'auteur, sa chaude sympathie pour la création gémissante, son équité à l'égard de toutes les classes dont il est discuté dans le livre, ses fidèles exposés des Ecritures et la compréhension qu'il a, sous tous ses angles, du sujet, recommandent le livre à tous les penseurs réfléchis et aux frères remplis de l'esprit.

Il est remarquable de constater qu'on trouve dans cet ouvrage, sur le développement scriptural, peu de choses qui soient prématurées. Certaines d'entre elles, l'auteur les a corrigées lorsqu'elles sont arrivées en leur temps convenable. C'est pourquoi nos notes sont peu nombreuses, deux seulement, et l'une d'elles éclaire un sujet qui ne devait pas être compris de son temps, celui du méchant serviteur (*). Nous avons l'assurance que ce Volume, restitué maintenant au peuple de Dieu, peut se prouver être un grand stimulant à leur développement en grâce, en connaissance et en service. Le lecteur est invité à se joindre en prière à l'Editeur pour demander que le Seigneur puisse l'employer ainsi.

 Votre frère et serviteur,

 Paul S.L. JOHNSON.

 Philadelphie (Pie), E.U.A., le 4 février 1936.

 

(*) Suivent dix lignes qui n'intéressent que la composition typographique du texte anglais — Trad.
VII

PREFACE DE L’AUTEUR

 

CE VOLUME, dans sa première édition [anglaise — Trad.], parut en 1897. Il a trait à la période terminale de cet Age de l'Evangile, qui est en chevauchement à la fois sur cet Age et sur la Nouvelle Dispensation et qui apporte au monde de merveilleuses bénédictions ; cependant, le cœur des humains n'y étant pas préparé, ces bénédictions à leur tour deviennent de plus en plus des causes de friction, de mécontentement, de tribulations (•). Si les bénédictions des quarante-deux dernières années devaient continuer à s'accroître dans la même proportion, le mécontentement des humains augmenterait de même, et le dessein même de Dieu relatif à l'établissement du Royaume du Messie et à la bénédiction de l'humanité par son moyen serait rendu inutile.

Pour cette raison. Dieu permet à l'aurore millénaire de ne se lever que graduellement sur le monde. Alors que les hommes sont en train de secouer la léthargie du passé, ils n'ont pas de considération pour le Seigneur ou ne reconnaissent pas que les bénédictions présentes et à venir sont un effet de Sa grâce. Nous avons estimé que ces quarante-deux années ont apporté à l'humanité mille fois plus de richesses qu'il n'en fut créé au cours des six mille ans précédents. Les conditions améliorées de tout le genre humain dans les pays civilisés, la diminution des heures de travail, etc., sont contrebalancées par une plus grande connaissance et par un mécontentement qui s'ensuit. Cela est en harmonie avec la déclaration du Seigneur touchant cette période. Décrivant, dans la prophétie de Daniel, l'époque où nous vivons. II dit : « Plusieurs courront ça et là ; et la connaissance sera augmentée ». « Les sages comprendront ». « Ce sera un temps de détresse tel qu'il n'y en a pas eu depuis qu'il existe une nation ». — Dan. 12 : 1-4, 10.

En d'autres termes, l'augmentation de la connaissance est responsable de l'augmentation du mécontentement et de la crainte (« fear») qui sont en train d'amener Harmaguédon, ou le Jour de la vengeance de Dieu sur le monde entier. Dans la grande guerre actuelle, nous voyons que les grandes nations ont redouté la prospérité des unes et des autres.

*) « trouble » 

 

IX

Bien que toutes se soient enrichies d'une manière fabuleuse, toutes sont plus mécontentes que jamais auparavant, et craignent davantage que quelque chose vienne pour empêcher leur propre enrichissement et détourner les flots de la richesse vers les ports du concurrent. C'est leur crainte mutuelle qui a été la cause déterminante de la guerre, et l'heure présente a été choisie comme étant la plus opportune, avant que le plus faible devienne trop fort. Le même esprit se manifeste partout : l'ingratitude pour le présent et le passé, la crainte pour l'avenir, et un égoïsme qui se soucie bien peu de la Règle d'or. La lutte entre le capital et le travail a lieu dans le même esprit, et nous devons nous attendre à ce que cet état de choses aille rapidement en empirant.

Les dettes des nations belligérantes s'élèvent, d'après des sources autorisées, à un montant de cinquante-cinq milliards de dollars, somme qui, bien entendu, ne saurait jamais être payée en or, et chacun sait qu'il n'y a pas suffisamment d'or pour payer les intérêts des dettes du monde. Cela signifie la faillite, aussitôt que la guerre sera terminée et que l'émission d'emprunts cessera de fournir l'argent pour payer les intérêts des autres emprunts. Les nations sont ainsi en train de tomber dans le gouffre de la faillite, mais il en sera de même pour elles que pour un individu qui tombe : les sensations ne sont vraiment mauvaises que lorsque la chute se termine par un choc démoralisant. Il est évident que la guerre ne cessera pas par manque d'hommes pour tuer ou pour être tués, mais par manque d'approvisionnements ou par manque de finances. Cette dernière hypothèse est l'opinion de l'auteur.

Aujourd'hui déjà, les rois de la politique et de la finance, et leurs conseillers, sont très perplexes concernant ce qui devra être fait après la fin de la guerre pour empêcher une révolution mondiale des mécontents. Vingt millions d'hommes maintenant sous les armes auront besoin d'un emploi. Supposez qu'un quart d'entre eux soient maintenus dans l'armée, que fera-t-on des trois autres quarts ? Telle est la question qui embarrasse nombre des sages du monde. Actuellement, le monde se passe d'eux, et fabrique également d'immenses quantités de vivres et de munitions. On pourrait donc, à la rigueur, se passer de ces vingt

IX

millions d'hommes. Insouciants quant à la vie humaine, ils seront plus ou moins une menace dans chaque pays. Les Britanniques se préparent à décider leurs hommes en excédent à devenir des fermiers au Canada et en Australie. D'autres nations poursuivent sans aucun doute une politique semblable dans la mesure de leurs moyens. Mais toutes, elles se rendent compte des difficultés sans nombre de la situation à laquelle elles auront à faire face.

La Bible indique qu'à ce moment-là, les systèmes religieux ou églises nominales [de nom seulement - - Trad.] du monde s'élèveront de nouveau au pouvoir avec le concours des pouvoirs civils. On en voit aisément les causes : tous les royaumes, affaiblis financièrement, sentiront la nécessité de maintenir à tout prix leur pouvoir sur les masses et d'empêcher tout ce qui peut s'apparenter au Socialisme et à l'Anarchie. Ils chercheront tout naturellement à s'appuyer sur les grandes institutions religieuses appelées Eglises ; par ces dernières, ils s'efforceront de menacer le peuple avec l'épouvantail des futurs tourments, et en général, ils espéreront qu'elles aideront à empêcher le naufrage du Navire de l'Etat. Les églises également seront prêtes et heureuses d'avoir une telle occasion. Déjà, elles s'enroulent comme un rouleau de parchemin, l'un des côtés, Catholique, l'autre Protestant, opposés et pourtant liés, chaque côté étant uni et fédéré au mieux de sa capacité.

Cependant, la Bible déclare que ce règne en qualité de « reine », sera de courte durée, et la chute de Babylone formidable — telle une grande meule jetée dans la mer. Ce sera pendant la royauté éphémère de cette soi-disant « reine », que le monde sera sous une grande contrainte touchant toute présentation de la Vérité. Ceux qui resteront fidèles à Dieu et aux principes auront sans doute à en souffrir.

Au moment de la chute de Babylone, les puissants de la terre, les princes et rois de la finance et de la politique, s'éloigneront d'elle ; ils éviteront toute affiliation trop étroite avec elle, bien qu'ils déploreront grandement sa destruction, pressentant que leur tour suivra bientôt. Ensuite, très peu de temps après, surviendra le renversement complet,

IX

la destruction complète des gouvernements actuels des Gentils. La Bible décrit symboliquement cet événement comme une formidable conflagration qui consumera toute la terre (toutes les institutions) religieuse, sociale, politique et financière.

En considérant que ce Volume fut écrit il y a vingt ans, personne ne sera surpris de trouver que certaines de ses affirmations étonnamment hardies, sont maintenant dépassées par la pleine réalité. Par exemple, la richesse du monde s'est grandement multipliée dans ces vingt dernières années. Les associations capitalistes ont grandement augmenté leur capitalisation, leur puissance et leur influence. On estime qu'au cours des quatre années passées, le capital des Etats-Unis a augmenté à raison de dix milliards [de dollars de l'époque — Trad.] par an.

Dans ce Volume, il a été montré que, si au moment où il fut écrit, les Trusts étaient bénéfiques plutôt que maléfiques, néanmoins ces géants, nés de l'avarice et édifiés dans l'intérêt personnel, deviendraient éventuellement une menace, un danger pour le peuple et pour ses Intérêts. Nous sommes parvenus à ce temps-là, et nombreux sont ceux qui se rendent compte que le danger nous menace. Rien de mal ne peut être fait tant que le mécanisme fonctionne bien et qu'il est dirigé, mais lorsque le moment sera venu où les intérêts des administrateurs et des capitalistes seront dans le sens contraire à ceux de leurs employés et du public, alors prenez garde !

Rappelez-vous la Parole Inspirée, savoir que c'est là « un Temps de Détresse tel qu'il n'y en a jamais eu depuis qu'il existe une nation ».

Combien nous sommes heureux de savoir que l'extrémité de l'homme dans ce Temps de Détresse sera l'opportunité du Seigneur ! Il attend ce moment pour manifester Sa grâce. Il désire répandre sur l'humanité les bénédictions du Royaume millénaire pendant mille ans, afin de les sortir des conditions du péché et de la mort et de les rétablir à l'image et à la ressemblance de Dieu. Par Sa prescience, II sait que tous les humains doivent en premier lieu en tirer des leçons. A tous ceux qui ont les yeux ouverts, Il a déjà montré cela en accordant à l'aurore de cette période une durée de plus de quarante années, laquelle, toutefois, a apporté de plus en plus de mécontentement au lieu de bénédictions et de bonheur au monde. Aujourd'hui, en laissant les humains poursuivre leurs propres voies et accomplir leurs propres plans jusqu'au bout, le Seigneur veut leur permettre d'expérimenter la futilité et la vanité de tous leurs projets. Il leur montrera alors que seule son intervention empêchera la destruction complète de la société. Il est certain cependant qu'il permettra la ruine de l'ordre social actuel, puis, par le ministère du grand Messie, il réorganisera entièrement l'humanité, car selon Ses promesses. Son Royaume sera « le désir de toutes les nations ». — Aggée 2 : 7.

 

 Votre serviteur dans le Seigneur,

 Charles T. RUSSELL.

 Brooklyn, N.Y., 1" octobre 1916.

 


 

AVANT. PROPOS

 

LA BATAILLE D'HARMAGUEDON

 

 

 « Et le sixième ange versa sa coupe sur le grand fleuve Euphrate ; et son eau tarit, afin que la voie des rois qui viennent de l'Orient fût préparée. Et je vis sortir de la bouche du dragon, et de la bouche de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits immondes, comme des grenouilles ; car ce sont des esprits de démons faisant des miracles, qui s'en vont vers les rois de la terre habitée tout entière, pour les assembler pour le combat de ce grand jour de Dieu le Tout-Puissant. Voici, je viens comme un voleur. Bienheureux celui qui veille et qui garde ses vêtements, afin qu'il ne marche pas nu et qu'on ne voie pas sa honte. Et ils les assemblèrent au lieu appelé en hébreu : Armagédon (*) ». — Apoc. 16 : 12-16 (D.).

 

 Harmaguédon est un terme hébreu qui signifie la Colline de Méguiddo, ou la Montagne de la Destruction. Méguiddo occupait une position très importante à la lisière sud de la plaine d'Eldraelon, et commandait un défilé important conduisant à la partie montagneuse de la contrée. Cet emplacement fut le grand champ de bataille de la Palestine, sur lequel furent livrés nombre des célèbres combats de l'histoire de l'Ancien Testament. C'est là que Gédéon et sa petite troupe jetèrent l'alarme parmi les Madianites et mirent en déroute leurs soldats qui s’entre-tuèrent (Juges 7 : 19-23). C'est là que le Roi Saül fut vaincu par les Philistins (1 Sam. 31 : 1-6). C'est là aussi que le Roi Josias fut tué par le Pharaon Néco dans une des batailles les plus désastreuses de l'histoire d'Israël (2 Chron. 35 : 22-25). C'est là encore que vivaient le Roi Achab et sa

 (*) Maredsous donne : Har-Magedôn, Pirot et Clamer aussi ; Buzy, Crampon, Saci : Annagédon ; Osty, Stapfer : Harmagédon (v. notes) ; Segond et Synodale : Harmaguédon [que nous adoptons ici — Trad.] ; Ostervald et Martin : Armageddon ; Lausanne : Armagueddon ; en hébreu : Réf. Strong 2022 et 4023 : Har-Megiddon ou Megiddo.

 

 

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femme Jézabel, dans la ville de Jizréel où Jézabel trouva une mort épouvantable. — 2 Rois 9 : 30-37.

Dans un sens ces batailles étaient des types. Ainsi, la défaite des Madianites libéra Israël du joug de Madian. Gédéon et sa troupe représentaient notre Seigneur et l'Eglise qui libéreront les humains de l'esclavage du péché et de la mort. La mort du Roi Saül et le renversement de son royaume par les Philistins préparèrent la voie du Roi David qui typifiait le Messie. Le Roi Achab fut le type du gouvernement civil appelé, dans l'Apocalypse, d'une manière symbolique : le « Dragon ». La Reine Jézabel fut une image typique de la grande prostituée, Babylone, laquelle est même appelée : Jézabel. « Tu laisses faire la femme Jézabel, qui se dit prophétesse ; et elle enseigne, et égare mes esclaves ». — Apoc. 2 : 20 (D.).

Dans les Ecritures, Dieu a évidemment jugé à-propos d'associer le nom de ce célèbre champ de bataille, Harmaguédon, à la grande controverse entre la vérité et l'erreur, le bien et le mal. Dieu et Mammon, conflit qui doit terminer l'Age de l'Evangile et ouvrir l'Age millénaire. C'est à dessein qu'il s'est servi, dans le dernier livre de la Bible, d'expressions profondément symboliques, afin de cacher certaines vérités Importantes jusqu'au temps convenable (« due ») où il les révélerait. Mais même au temps convenable, « aucun des méchants ne comprendra, mais les sages comprendront» (Daniel 12 : 10). Aucun de ceux qui n'ont pas le cœur en harmonie avec Dieu ne comprendra, mais seuls les sages parmi Son peuple, la classe des vierges sages de la Parabole du Maître. — Matt. 25 : 1-13.

Aussi, lorsque nous examinons notre texte, ne devons-nous pas nous attendre à ce que, littéralement, des gens se rassemblent sur la Colline de Méguiddo. Nous devons plutôt rechercher ce qui est symbolisé par cette montagne. Beaucoup de choses sont appelées « La Bataille d'Harmaguédon » ; cette expression est employée de beaucoup de manières et à de nombreux points de vue. Mais les chrétiens

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se rendent compte que ce terme « Harmaguédon » appartient spécialement à la Bible où il est employé dans un sens spirituel. Si donc, actuellement, il est opportun de considérer la Bataille d'Harmaguédon d'un point de vue politique, il est sûrement opportun aussi de considérer ce terme de son vrai point de vue religieux.

 Tous, nous savons que le livre de l'Apocalypse est rempli de symboles. Il semble que Dieu ait placé ce livre le dernier dans la Bible afin d'y cacher de remarquables et importantes vérités. L'opinion de tous ceux qui étudient la Bible est que ce dernier livre renferme de précieuses vérités. Dieu les a si adroitement voilées que Ses enfants, dans les temps passés, n'ont pas été capables de les discerner complètement et clairement. Ceux qui étudient la Bible croient que telle a été l'intention de Dieu, non seulement parce que le temps n'était pas venu de comprendre ces vérités, mais parce que Dieu désire cacher certains aspects de Sa Vérité au monde. L'humanité s'est toujours fait une fausse idée du Plan divin, car, dans Sa sagesse, Dieu le désire ainsi. Les vérités que renferme l'Apocalypse ne sont pas pour le monde, ni pour les chrétiens de nom seulement, mais pour l'Eglise — le Corps de Christ, les saints — « l'Eglise des Premiers-nés dont les noms sont écrits dans les deux». Pour ceux-là, la connaissance deviendra la « nourriture au temps convenable ». « Les sages comprendront ».

 Les Ecritures abondent en allusions à Harmaguédon. Notre Seigneur Jésus l'appelle « une grande tribulation [ou « détresse» — Trad.], telle qu'il n'y en a point eu depuis le commencement du monde jusqu'à maintenant, et qu'il n'y en aura jamais» (Matt. 24 : 21). Le prophète Daniel le décrit comme « un temps de détresse tel qu'il n'y en a pas eu depuis qu'il existe une nation jusqu'à ce temps-là » (Dan. 12 : 1). A cette déclaration, Daniel ajoute que le Représentant de Dieu, « Micaël, se lèvera, le grand chef, qui tient pour les fils d » 'Israël. Le terme « Micaël »

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signifie « celui qui est comme Dieu » — le Divin. Il se lèvera pour le salut du peuple de Dieu, pour corriger l'erreur et le mal, pour établir le bien et la vérité, pour apporter aux humains le grand Royaume de Dieu qui a été prêché dès les jours d'Abraham.

 

 TEMPS POUR L’ETABLISSEMENT DU ROYAUME DU MESSIE

L'Apocalypse de Saint Jean, étant un livre de symboles, ne sera pas compris par le monde. Dieu Lui-même a dit que ce n'est qu'à une certaine époque seulement que même l'Eglise peut espérer comprendre. Lorsque le prophète Daniel questionna l'ange sur la signification de sa vision, ce dernier lui répondit : « Va, Daniel, car ces choses sont cachées et scellées jusqu'au Temps de la Fin » — non pas la fin du monde, mais la fin de l'Age — la fin de cette Dispensation. « La terre subsiste toujours ». — Eccl. 1 : 4.

 Saint Pierre nous dit que l'Age actuel doit se terminer dans une grande conflagration, symbole du Temps de Détresse, dans lequel les institutions actuelles seront englouties (2 Pi. 3 : 8-13). Ailleurs dans les Ecritures, ce terrible Temps de Détresse est symboliquement représenté par un orage, un tourbillon, un feu, qui consumera tout. Lorsque le présent ordre de choses aura disparu dans le grand Temps de Détresse, Dieu Lui-même établira Son Royaume, ce Royaume pour lequel nous prions : « Que Ton Règne vienne ; que Ta volonté soit faite sur la terre comme elle est faite au ciel ».

Si donc il se trouve quelque chose pour nous indiquer que nous vivons à la fin de l'Age de l'Evangile, quelque chose pour indiquer que les Vierges préparent leurs lampes nous pouvons être certains que le temps pour les Vierges sages d'entrer dans la gloire est proche. Quel message béni est celui-ci pour « tous ceux qui aiment Son apparition ».

 Dans la même prophétie qui nous montre que le Temps de la Fin est le temps où les sages à l'égard de Dieu

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comprendront, il nous est dit que cette époque sera spécialement caractérisée par deux traits particuliers : d'abord, « Beaucoup courront ça et là » ; ensuite, « la connaissance sera augmentée» (Dan. 12 : 4). Aujourd'hui, nous voyons que cette prophétie est accomplie. Dans le monde entier, les gens courent ça et là comme jamais auparavant. Chemins de fer, bateaux à vapeur, automobiles, tramways électriques (dans la rue, ou au-dessous ou au-dessus), etc. (*), transportent les hommes partout. L'augmentation générale de la connaissance caractérise notre merveilleuse époque. Tout enfant de dix ans est capable de lire. Dans le monde entier, et dans chaque foyer, il y a des livres, des journaux, des Bibles, l'occasion de s'instruire comme jamais depuis que l'homme est sur terre.

Le remarquable accomplissement de cette prophétie prouve que nous sommes arrivés au Temps de la Fin dans lequel doit se terminer la Dispensation actuelle et commencer la Nouvelle Dispensation - époque à laquelle le peuple de Dieu sera capable de comprendre la situation et de tenir prêt pour ce changement.

 NOUS DISCUTONS DE PRINCIPES ET NON DE PERSONNALITÉS

 Tous les chrétiens croient, comme Saint Jean, que notre Seigneur est l'auteur du livre de l'Apocalypse (Apoc. 1:1). Nous ne sommes donc pas responsable des symboles que renferme ce livre. Il y a tant de manières d'être mal interprété, même par de bonnes personnes chrétiennes, que nous sentons naturellement combien il est délicat d'exprimer nos vues. Avant d'exposer comment nous comprenons les symboles de l'Apocalypse, nous désirons déclarer avec force que nous ne disons rien contre des chrétiens pieux, de tout pays, et de toute époque, se rattachant à une église ou séparés de toute confession religieuse. Nous n'avons rien à dire touchant les personnes. Nous discutons

(*) Ecrit en 1897 - Trad.

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de PRINCIPES, de DOCTRINES TOUJOURS, d'individus JAMAIS ! Dieu ne nous a pas chargé de discuter des gens, mais de Sa Parole.

En présentant notre interprétation des symboles de l'Apocalypse, nous concevons nettement que la Parole de Dieu prononce une terrible accusation contre certains des grands systèmes de notre époque, certains que nous avons respectés et estimés parce que nous avons pensé que bon nombre de leurs adeptes sont pieux en paroles et en actions. Par conséquent, taisons la distinction entre les individus et les systèmes. Nous ne disons rien contre ceux qui, individuellement, sont pieux, mais en interprétant la Parole de Dieu, ce que nous avons à dire a trait uniquement à ces systèmes. En vérité, nous croyons que ces symboles ne font pas allusion aux fidèles enfants de Dieu, probablement parce que les saints de Dieu sont très peu nombreux, si on les compare aux centaines de millions d'humains, ainsi que Jésus le dit : « Ne crains point, Petit Troupeau ».

 Nous en arrivons à l'interprétation des symboles d'Apoc.16 : 13-16. Nous trouvons qu'il y a trois facteurs ou éléments qui concourent au rassemblement des armées pour cette Bataille d'Harmaguédon. Nous lisons que, de la bouche de la Bête, de la bouche du Faux Prophète et de la bouche du Dragon sortirent trois esprits impurs semblables à des grenouilles, et que ces trois esprits impurs, semblables à des grenouilles, s'en allèrent à travers le monde entier pour le rassembler dans la Bataille d'Harmaguédon.

 Il est donc convenable pour nous de chercher à savoir quels sont les systèmes auxquels font allusion ces termes symboliques : le Dragon, la Bête et le Faux Prophète. Après que nous aurons découvert ce que signifient ces termes, nous demanderons ce que symbolisent les grenouilles qui sortirent de leur bouche.

 D'un bout à l'autre de la Bible, une Bête est le symbole

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employé pour représenter un gouvernement. Dans la prophétie Daniel, les grands empires universels sont symbolisés par des animaux : Babylone par le Lion, la Medo-perse par l'Ours, la Grèce par le Léopard et Rome par le Dragon(Dan. 7 1-8). L'empire romain existe toujours. La chrétienté fait partie de ce grand Empire romain qui prit naissance au jour de César et qui, selon les Ecritures, existe encore dans le monde.

En pratique, tous les exégètes de la Bible s'accordent, pour dire que le Dragon de l'Apocalypse représente le Pouvoir purement civil, quel qu'il puisse être. Nous ne déduisons pas de ceci que tous les pouvoirs du monde sont mauvais ou viennent du Diable, mais que l'Eternel a trouve bon de se servir du symbole du Dragon pour représenter le pouvoir civil.

La Bête d’Apoc. 16:13 est la même que celle qui est mentionnée en Apoc. 13 :2, et qui est semblable a un léopard (tacheté). Des interprètes protestants de l’Apocalypse s'accordent à dire que ce symbole se rapporte au système papal : non pas au Pape, ni aux congrégations catholiques ni aux catholiques individuellement, mais au système dans son ensemble qui existe depuis des siècles.

 Dans Sa Parole, il a plu à Dieu de considérer la Papauté comme un système, un gouvernement. La Papauté prétend que le Royaume de Dieu, le Royaume du Messie, fut établi; en 799 ap. J.C., qu'il a duré un millier données exactement comme la Bible indique que serait la durée du Royaume de Christ, et qu'il prit fin en 1799 ap. J.C. La Papauté prétend également que depuis 1799, ce Royaume de Christ (c'est-à-dire le système papal, représenté dans l’Apocalypse comme étant, la Bête) a souffert la violence. Elle prétend également que, depuis 1799, le Diable a été relâché, en accomplissement d'Apoc. 20 : 7.

L'histoire rapporte que la période (« era ») se terminant en 1799, marquée par la campagne de Napoléon en Egypte,

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scella le terme de la domination papale sur les nations. En effet. Napoléon emmena même le pape prisonnier en France où il mourut. D'après les catholiques romains, cette profonde humiliation de la papauté marque le temps où Satan est relâché, en accomplissement d'Apoc. 20 : 7.

Nous ne pouvons souscrire à l'interprétation de la prophétie ainsi faite par nos frères catholiques. Notre Seigneur avait certainement raison quand II déclara que « Satan est le prince de ce monde », et que notre époque est « le présent monde [ou Age] mauvais ». La raison pour laquelle il y a tant d'abus de confiance («graft»), de fausses doctrines, de tromperies, d'ignorance, de superstition partout, c'est que Satan est l'être puissant qui séduit le monde. Selon les Ecritures, Satan doit être lié pour mille ans, afin qu'il ne séduise plus les nations (Apoc. 20 : 3). Lorsque les mille ans seront accomplis, Satan sera délié pour un peu de temps, afin que les humains soient mis à l'épreuve. Ensuite, il sera détruit dans la Seconde Mort, avec tous ceux qui seront en harmonie avec lui.

Ceux qui étudient la Bible commencent seulement à ouvrir les yeux et à voir la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de l'Amour de Dieu : les merveilleuses dispositions qu'il a prises, d'abord en faveur de l'Eglise qui doit avoir part à la gloire du Royaume, et ensuite pour les humains qui recevront la bénédiction d'une élévation à la perfection humaine durant ces mille ans. Cette glorieuse Epoque est imminente, et non du passé. La condition des humains, à la fin du Royaume du Messie, sera si belle que tout ce qu'on aurait jamais pu imaginer ne pourra lui être comparé. L'oeuvre grandiose de Dieu ne sera cependant pas achevée avant que chaque être humain n'ait atteint la perfection, ou n'ait été détruit dans la Seconde Mort pour avoir refusé de se soumettre aux exigences des lois de la justice. Alors, on entendra toutes les créatures dans le ciel et sur la terre s'écrier : « A celui qui

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est assis sur le trône, et à l'Agneau, la bénédiction, et l'honneur, et la gloire, et la force, aux siècles des siècles ! »— Apoc. 5: 13.

Le Dragon symbolise donc le pouvoir romain, représenté par le pouvoir civil dans le monde. La Bête est le système papal de gouvernement. Il reste à interpréter le troisième symbole, le Faux Prophète. Faux Prophète est, croyons-nous, un autre nom pour le système appelé ailleurs « l'Image de la Bête» (Apoc. 13 : 14). Selon les Ecritures, cette Image est une représentation très exacte de la Bête. Nous comprenons que le Faux Prophète, ou Image de la Bête, signifie la Fédération des Eglises protestantes.

 L'IMAGE DE LA BÊTE

 Afin de comprendre pourquoi la Fédération protestante des Eglises doit être symbolisée par l'Image de la Bête et comme le Faux Prophète, nous devons examiner d'autres passages bibliques symboliques. En Apoc. 17 : 5, notre attention se porte sur un grand « mystère ». Le terme « prostituée » dans le symbolisme biblique, ne désigne pas une personne immorale. Il désigne l'Eglise qui devait être le Royaume de Dieu, mais qui a perdu sa virginité en s'associant à un époux terrestre, au lieu de son Epoux céleste. A quel époux terrestre l'Eglise s'est-elle unie ? A l'Empire romain. Dans l'esprit de Luther et dans celui d'autres réformateurs, il y avait certitude absolue d'une union étroite existait entre l'Eglise et le monde. Pendant un certain temps, l'Eglise déclara qu'elle attendait le retour de Christ pour établir Son Royaume. Finalement, elle dit : « Je n'attendrai pas jusqu'à la Seconde Venue de Christ, je vais m'unir à l'Empire romain».

Chacun connaît le résultat. L'église catholique romaine fut élevée au pouvoir et régna en reine durant des siècles. Cette union de l'Eglise et de l'Etat est représentée en Italie dans un tableau célèbre. Sur un trône, le Pape et l'Empereur sont assis côte à côte. D'un côté se trouvent

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des cardinaux, des évêques, le bas clergé et les laïcs, chacun selon son rang. De l'autre côté se trouvent des généraux, des lieutenants, des soldats, jusqu'au commun peuple. Ainsi l'union de l'Eglise et de l'Etat fut donc admise.

Sur la base de cette union, tous les gouvernements terrestres ont été appelés chrétiens, car tous prétendent à l'unité comme faisant partie intégrante de l'Eglise. L'histoire nous dit que, durant des siècles, l'Eglise a établi les souverains terrestres. Ceux à qui le Pape désirait donner la couronne étaient couronnés. Pour prouver la suprématie de l'Eglise, on raconte l'histoire de l'Empereur d'Allemagne, Henri IV, qui avait encouru la disgrâce papale et qui, par châtiment, fut obligé de rester trois jours devant les portes du Château de Canossa, les pieds nus, vêtu seulement de la chemise de crin des pénitents et exposé aux rigueurs du froid, au cœur de l'hiver. Il dut ensuite ramper sur les mains et les genoux pour arriver jusqu'au pontife, dont le bas de soie fut enlevé, afin que l'empereur pût baiser le gros orteil du pape ,et qu'ainsi les paroles du PS. 2 : 12 fussent accomplies : « [ô rois... juges de la terre...] Baisez le Fils ».

 Nous croyons que c'est là une fausse application de l'Ecriture. « Le Fils » n'est pas le Pape. La « sainte montagne » est le Royaume de Dieu. Ses représentants sont symbolisés par la sainte montage de Sion. Le grand Messie renversera complètement toutes les choses du temps actuel, et établira le Royaume de Justice et de Vérité qui libérera l'humanité du péché et de la dégradation. Les catholiques romains croient que le Pape est le « vicaire » de Christ et qu'il règne à Sa place. Ils croient que c'est maintenant que Satan est délié pour séduire les nations ; que bientôt l'Eglise obtiendra de nouveau plein pouvoir dans le monde, avec pour résultat la destruction de tous ceux qui ne lui obéiront pas. Cette interprétation nous fait penser aux 13 et 20" chapitres de l'Apocalypse.

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Les protestants ne comprennent pas dans quel temps nous vivons Sans nul doute, tous ceux qui réfléchissent ont remarqué que les premiers pas en vue d'une union sont faits par les protestants, jamais par les catholiques.

 La question se pose maintenant : pourquoi les Ecritures représentent-elles le Protestantisme comme une Image de la Bête? Quand et comment cela s'est-il produit? Depuis la Réformation les Protestants se sont efforces individuellement de sortir des ténèbres du passé, et ainsi établirent-ils de nombreux credo et organisèrent-ils de nombreuses « dénominations » (ou « sectes religieuses » — dict. Trad.). Mais vers le, milieu du siècle dernier, les chefs (ou conducteurs) religieux commencèrent à se rendre compte que, si chacun continuait à étudier la Bible individuellement, le temps viendrait où chacun aurait un credo individuel personnel. Pour éviter ce qui leur semblait être une diminution de puissance, ils projetèrent une union des Protestants en un système appelé Alliance évangélique.

L'Alliance évangélique est une union de différentes confessions protestantes, fondée en 1846 dans le but précis d'accomplir de leur côté ce que le Catholicisme avait fait du sien. Voyant la grande puissance que les Catholiques romains exerçaient à cause de l'unité de leur système, les Protestants dirent : « Nous sommes divisés. Nous n'avons aucune puissance. Nous allons nous organiser». Sur le champ, selon les Ecritures, ils firent une Image de la Bête.

La Bible déclare, toutefois, que l'Image ne peut faire aucun mal avant d'avoir été animée [litt. : avant de recevoir la vie — Trad.] par la Bête à deux cornes (Apoc. 13: 15). Nous croyons que cette «Bête à deux cornes semblable à un agneau », mais « parlant comme un dragon», représente l'église d'Angleterre qui ne fait pas partie de l'Alliance évangélique. L'église d'Angleterre prétend, comme l'église de Rome, être la véritable église;

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elle déclare que toutes les autres sont fausses, que seule elle possède la succession apostolique originelle et que personne n'est autorisé à prêcher s'il n'a pas reçu l'imposition de mains apostoliques. Telle a été, durant des siècles la prétention de l'église d'Angleterre, et c'est ce qui fait la différence entre cette église et toutes les autres confessions (ou sectes) protestantes.

Bien que l'Alliance évangélique soit organisée depuis 1846, elle n'a pas encore pu arriver au but qu'elle s'était proposé, car elle n'a pas su comment il fallait agir Les « dénominations » (nous emploierons désormais le terme « secte » - Trad.) faisant partie de cette Alliance n'étaient unies que de nom, et en conséquence, ont travaillé les unes contre les autres. Les sectes qui restèrent en dehors de cette Alliance furent déclarées non-autorisées et à leur tour, mirent au défi les églises évangéliques de pouvoir leur montrer de qui elles avaient reçu l'autorité de prêcher. Le résultat fut que l'image n'eut aucun pouvoir pour agir, et fut foulée aux pieds. Pour avoir de la vitalité la vie, elle avait besoin de la succession apostolique elle devait avoir une base pour travailler à son œuvre.

 Les Ecritures montrent que l'église d'Angleterre deviendra l’amie de l'Alliance évangélique et lui donnera l'autorité apostolique pour prêcher. A cause de cette union l’Alliance pourra dire : « Nous avons l'autorité apostolique pour prêcher ; que personne ne parle s'il n'a notre autorisation ». C'est ce que nous enseigne Apoc. 13 :17.Il ne sera permis à personne d'acheter ou de vendre des choses spirituelles, au marché spirituel, sans avoir reçu la marque de la Bête ou celle de son Image.

En Apoc. 16 : 13, il est fait allusion au Faux Prophète au représentation de l'Image, le produit vitalisé de I’Alliance évangélique, qui a pris la forme de la Fédération des églises et possède aujourd'hui beaucoup de vitalité. II nous reste à savoir si sa vitalité augmentera encore. Les Ecritures nous indiquent clairement que l'Image de la

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Bête est appelée à avoir une si grande puissance qu'elle agira comme le fit l'église catholique romaine dans le passé ; ces deux systèmes, catholique et protestant, gouverneront le monde civilisé d'une manière autoritaire, par l'intermédiaire du pouvoir civil, le Dragon [Note 1].

 « TROIS ESPRITS IMPURS COMME DES GRENOUILLES »

Les Ecritures nous disent que ce résultat sera atteint par les paroles de la puissance combinée de l'église et de l'Etat. « Et je vis sortir de la bouche du Dragon, et de la bouche de la Bête, et de la bouche du Faux Prophète, trois esprits impurs (« immondes » — Darby), comme des grenouilles ». Dans ce passage, l'esprit est une doctrine — une doctrine impure — une fausse doctrine. Chacun de ces systèmes exprimera les mêmes choses, et ces paroles auront pour effet d'assembler les royaumes de la terre pour la grande Bataille d'Harmaguédon.

 Le symbolisme de l'Ecriture, bien compris, est très significatif ; il y a toujours une ressemblance étroite entre le symbole lui-même et la chose qu'il représente. Lorsque le Saint Esprit emploie une grenouille pour représenter certaines doctrines ou certains enseignements, nous pouvons être sûrs que l'application conviendra bien. Bien qu'une grenouille soit une petite créature, elle s'enfle jusqu'à ce qu'elle soit près d'éclater dans ses efforts pour paraître importante. Une grenouille a l'apparence d'être très sage, lors même qu'elle ne sait pas grand-chose. En outre, une grenouille coasse chaque fois qu'elle émet un son ! Les trois caractéristiques les plus marquantes d'une grenouille sont donc : la suffisance, un air de sagesse et de connaissance supérieures, et un coassement continuel. En appliquant ces caractéristiques à la figure donnée dans la Parole divine, nous apprenons que du pouvoir civil, de l'église catholique et de la Fédération des églises protestantes sortiront les mêmes enseignements. Tous auront le même esprit de jactance ; tous prendront un air de connaissance et de sagesse supérieures ; tous prédiront les

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terribles conséquences qu'entraînerait la désobéissance à leurs conseils. Malgré les profondes divergences existant entre les diverses confessions de foi, tout sera passé sous silence, car le mot d'ordre général sera de ne rien changer à l'ancien état de choses, de ne rien approfondir et de ne rien rejeter.

L'autorité divine de l'église et le droit divin des rois, en dehors de l'église, ne pourront se combattre, car tous deux seront également soutenus. Toute personne ou tout enseignement qui ne seront pas d'accord avec ces proclamations orgueilleuses, antibibliques, seront couverts de mépris, par la bouche des grenouilles, coassant des chaires et des tribunes, et à travers la presse tant religieuse que profane. Les plus nobles sentiments de certains seront étouffés par la philosophie procédant du même esprit mauvais qui par la par la bouche de Caïphe, le souverain sacrificateur, à l'égard de notre Seigneur Jésus. Comme Caïphe déclara qu'il était opportun de commettre un crime, de violer ainsi la justice tant humaine que divine, afin de se débarrasser de Jésus et de Ses enseignements, ainsi l'esprit de grenouille approuvera toute violation de principe nécessaire pour sa sauvegarde personnelle.

 Tout vrai chrétien éprouve un sentiment de honte, en lisant l'histoire, d'y voir quels terribles forfaits furent commis au nom de Dieu et de la justice, et au nom de notre Seigneur Jésus. Nous ne devons pas penser un seul instant que ces esprits de grenouilles, ou doctrines, sont tous mauvais, mais ce sont plutôt des doctrines pompeuses et ampoulées de gens qui se prétendent être très sages et très grands, ayant pour eux des siècles d'histoire. C'est de la bouche du Dragon que sort la doctrine du droit divin des rois : « Ne soulevez pas le voile du passé pour voir comment les rois ont reçu ce droit. Acceptez la doctrine, car si vous ne le faites pas, et que les hommes examinent le sujet de près, il y aura une terrible révolution et tout s'écroulera ! ».

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La Bête et le Faux Prophète poussent des coassements semblables. L'église catholique dit : « Ne regardez pas en arrière ! Ne vous informez pas de ce qui a trait à l'église ! ». Le protestantisme dit : « Nous sommes grands, nous sommes sages, nous sommes instruits. Restez tranquilles ! Personne alors ne saura que vous ne connaissez rien». Tous déclarent (en coassant) : « Nous vous disons que si vous soulevez la moindre objection contre l'état de choses actuel, il arrivera des choses terribles ! ».

 Les partis politiques y ont aussi leur part. Tous déclarent : « Si le moindre changement devait arriver, cela entraînerait un terrible désastre ! ». Certains sont soutenus par la fermeté de caractère, d'autres par le pouvoir civil, mais ils sont tous unanimes à coasser au peuple que tout changement signifiera la ruine du présent ordre de choses. Selon la manière de s'exprimer de nos jours, le mot d'ordre donné dans l'église et dans l'état est : « Pas de changement ! », mais le peuple commence à éprouver de la crainte. C'est ce coassement de la Bête, du Dragon et du Faux Prophète, qui poussera les rois de la terre à se rassembler pour la Bataille d'Harmaguédon et pour la destruction.

Les souverains et princes ecclésiastiques, avec leur suite — clergé et fidèles adhérents — se grouperont en une solide phalange (protestants et catholiques). Les rois, princes et sénateurs politiques, et les gens « haut-placés », avec leurs partisans et leurs soutiens, se rangeront aussi du même côté. Les rois de la finance et les princes du commerce, et tous ceux qu'ils peuvent influencer grâce à la puissance gigantesque telle qu'elle ne fut jamais exercée jusque là dans le monde, se rangeront également du même côté, selon cette prophétie. Pourtant, ces gens-là ne se rendent pas compte qu'ils se dirigent vers Harmaguédon, et chose extraordinaire, leur cri de ralliement renferme implicitement l'expression : « Allons ensemble vers Harmaguédon ! ».

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En parlant de notre époque, notre Seigneur déclara : « Les hommes rendant l'âme de peur et à cause de l'attente des choses qui viennent sur la terre habitée, car les puissances des cieux seront ébranlées » (Luc 21 : 26). Les souverains d'Europe ne savent que faire. Tout esprit de secte est ébranlé. Beaucoup d'enfants (« people ») de Dieu sont perplexes.

Le coassement des esprits de grenouilles, ou doctrines, rassemblera en une grande armée les rois et les princes de la finance, de la politique, de la religion et de l'industrie. L'esprit de crainte, inspiré par le coassement, fouettera les passions d'hommes habituellement bons et raisonnables ; ils deviendront furieux et agiront, poussés par le désespoir. Dans leur aveuglement, ils suivront ces mauvais esprits, ces mauvaises doctrines, et ils seront ainsi prêts à sacrifier la vie et toutes choses sur ce qu'ils supposent à tort être l'autel de la Justice, de la Vérité et de la Droiture (« righteousness ») selon un arrangement divin.

Beaucoup de gens au cœur noble, qui feront partie de cette grande armée, prendront une attitude tout à fait contraire à celle qu'ils préféreraient. Pendant un certain temps, les roues de la liberté et du progrès feront marche arrière, et l'on considérera comme nécessaire à sa propre conservation, d'apporter des restrictions semblables à celles du Moyen Age pour maintenir le présent ordre de choses et pour empêcher l'avènement du nouvel ordre que Dieu a décrété et qui est proche. Il en est même qui peuvent faire partie du peuple de Dieu et qui ne s'arrêtent pas à considérer si c'est ou non la volonté de Dieu que les choses doivent continuer comme elles sont depuis six mille ans. La Bible dit que telle n'est pas la volonté de Dieu, qu'il doit y avoir au contraire un grand bouleversement sur la terre, et qu'un nouvel ordre est en train de s'introduire.

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Selon notre compréhension des Ecritures, ces forces combinées d'Harmaguédon triompheront pendant un court laps de temps. On ne pourra ni parler, ni correspondre librement ; cette liberté et d'autres qui sont devenues comme le souffle vital même des masses de nos jours seront brutalement supprimées, sous prétexte de nécessité, pour la gloire de Dieu, pour obéir aux commandements de l'église, etc. La soupape de sûreté sera bloquée, et cessera ainsi de troubler les rois de la terre avec le bruit de la vapeur qui s'échappe ; tout paraîtra calme, jusqu'au moment où aura lieu la grande explosion sociale décrite dans l'Apocalypse sous l'image d'un tremblement de terre.

Dans le symbolisme biblique, un tremblement de terre signifie une révolution sociale, et selon la déclaration des Ecritures, il n'y en aura jamais eu de semblable (Apoc. 16 : 18, 19). Voyez l'allusion qu'en fait notre Seigneur en Matt. 24 : 21.

 LA GRANDE ARMEE DE L’ETERNEL

Les Ecritures montrent qu'à ce moment-là la puissance divine interviendra, et Dieu rassemblera les armées rangées à Harmaguédon, à la Montagne de la Destruction (Apoc. 16: 16). La chose même qu'elles cherchaient à éviter par leur union, leur fédération, etc., sera précisément celle qu'elles précipiteront. D'autres passages des Ecritures nous disent que Dieu sera représenté par le Messie, et qu'il se tiendra du côté des masses. « En ce temps-là se lèvera Micaël [celui qui est semblable à Dieu. c'est-à-dire le Messie]» (Dan. 12: 1). Il exercera l'autorité. Il prendra possession de Son Royaume d'une manière bien inattendue par nombre de ceux qui avaient prétendu par erreur être Son Royaume et être autorisés par Lui à régner en Son nom et à Sa place. Notre Seigneur Jésus a dit : « Vous êtes esclaves de celui à qui vous obéissez [ou à qui vous rendez service] ». Il est possible que certains rendent service à Satan et à l'erreur, alors qu'ils prétendent servir Dieu et la justice, et d'autres peuvent comme le fit Saul de Tarse, servir

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par ignorance, « pensant rendre service à Dieu » en persécutant l'Eglise. Le même principe est encore vrai en sens inverse. De même qu'un roi de la terre ne prend aucune responsabilité à l'égard du caractère moral de chaque soldat qui combat pour lui, ainsi l'Eternel ne répond pas du tout du caractère moral de ceux qui s'enrôlent dans Son armée et combattent de Son côté, quel qu'en soit le sujet. Ils sont Ses serviteurs puisque c'est à Lui qu'ils rendent service, quel que soit le mobile ou le but qui les pousse à agir.

Le même principe s'appliquera à la Bataille d'Harmaguédon qui vient. Dans cette bataille. Dieu sera du côté du peuple, et c'est cette armée indescriptible même, le peuple, qui se rangera au début de la bataille. Les anarchistes, les socialistes et les extrémistes exaltés, venus de tous les horizons raisonnables ou déraisonnables, marcheront les premiers. Celui qui a quelque connaissance de la vie militaire sait qu'une grande armée est composée de toutes les classes de la société.

 Les masses s'agiteront sous les restrictions apportées à leurs libertés, mais elles seront conscientes de leur faiblesse vis-à-vis des rois et des princes de la finance, de la société, de la religion et de la politique alors au pouvoir. La majorité des pauvres et de la classe moyenne préfère la paix, pour ainsi dire à tout prix. Les masses populaires n'ont aucune sympathie pour l'anarchie. Elles se rendent compte, avec raison, que la plus mauvaise forme de gouvernement est préférable à l'anarchie. Elles chercheront la délivrance au moyen du vote, et le rajustement pacifique des affaires de la terre pour éliminer le mal et pour remettre entre les mains du peuple et dans l'intérêt de tous, les monopoles, les services publics et les richesses naturelles. La crise surviendra lorsque les défenseurs de l'ordre social établi en viendront à violer la loi et à s'opposer à la volonté de la majorité exprimée par le vote. La crainte de l'avenir poussera les masses bien

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intentionnées au désespoir, et l'échec du socialisme sera suivi de l'anarchie.

Les saints du Seigneur n'ont pas du tout à prendre part à cette bataille. Le peuple consacré de Dieu désire ardemment le Royaume du Messie et la glorieuse année du Jubilé et du Rétablissement qu'il inaugurera ; il attend avec patience et sans murmurer les temps marqués par l'Eternel. Leurs lampes étant préparées et allumées, les enfants de Dieu ne seront pas dans les ténèbres concernant les événements importants de la bataille imminente ; au contraire, ils seront pleins de courage, sachant que l'issue a été annoncée par la « sûre parole prophétique » à laquelle ils ont bien fait « de prêter attention, comme à une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le Jour vienne à paraître ». — 2 Pi. 1 : 19.

La question se pose alors : pourquoi Dieu n'a-t-il pas établi Son Royaume plus tôt ? Pourquoi Harmaguédon est-il nécessaire ? Nous répondons que Dieu a Ses propres temps et saisons, et qu'il a fixé le grand Jour du septième millier d'années pour le règne de Christ. La Sagesse divine a retenu jusqu'à notre époque la grande connaissance et la technique qui multiplient en même temps des millionnaires et des mécontents. Si Dieu avait levé le voile de l'ignorance il y a mille ans, le monde se serait rangé pour Harmaguédon mille ans plus tôt. Dieu a caché ces choses jusqu'au temps actuel, parce que Son Plan comprend diverses parties qui, toutes, convergent vers le même point chronologique. Dans Sa bonté. Dieu a voilé les yeux des humains jusqu'à ce que le rassemblement pour Harmaguédon précède immédiatement le moment où le Messie prendra Son Pouvoir souverain et commencera à régner. — Apoc.11 : 17, 18.

Les enfants de Dieu devraient être grandement reconnaissants envers le Dispensateur de tous biens. Ils devraient se préparer pour la grande tempête qui se lève, et demeurer très calmes, ne s'ingérant pas mal à propos ni du côté

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des riches, ni du côté des pauvres. Nous savons d'avance que l'Eternel est aux côtés du peuple. C'est Lui qui combattra dans la Bataille d'Harmaguédon, et Ses agents seront les soldats de cette armée spéciale, formée de toutes les classes. Lorsque ce grand « tremblement de terre » de la révolution sociale se produira, ce ne sera pas simplement une poignée d'anarchistes, mais tout le peuple qui se lèvera pour renverser le grand pouvoir qui l'étrangle. L'égoïsme est à la base de toute l'affaire.

 

 PAS ENCORE, MAIS BIENTOT

II y a quarante ans que les forces se rassemblent des deux côtés pour la Bataille d'Harmaguédon. Grèves, fermetures d'ateliers et émeutes grandes et petites, ont été simplement des escarmouches secondaires au moment où l'un des belligérants franchissait le terrain de l'autre. Des scandales judiciaires et militaires en Europe, des scandales dans les assurances, dans les trusts et dans les "tribunaux en Amérique, ont ébranlé la confiance du public. Des attentats à la dynamite, mis sur le compte tantôt des patrons, tantôt des employés, ont fait que ces deux classes n'ont plus confiance entre elles. Des sentiments d'amertume et de colère des deux partis se manifestent de plus en plus. Les lignes de bataille se dessinent de jour en jour davantage. Néanmoins, la Bataille d'Harmaguédon ne peut pas encore être engagée.

Le Temps des Gentils doit durer encore deux années [édition anglaise de 1915 — Trad.L L'Image de la Bête doit encore recevoir la vie, le pouvoir. Elle doit être transformée : d'un simple mécanisme, elle doit devenir une force vivante. La Fédération protestante se rend compte que son organisation continuera à être sans utilité à moins qu'elle ne reçoive la vie, c'est-à-dire à moins que son clergé soit, directement ou indirectement, reconnu comme possédant l'ordination et l'autorité apostoliques pour enseigner. Selon la prophétie, cela proviendra de la Bête à deux cornes qui, nous le croyons, représente

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symboliquement l'église d'Angleterre. L'activité arbitraire, tyrannique du protestantisme et du catholicisme, agissant conjointement pour supprimer les libertés humaines, attend cette vivification de l'Image. Il est possible que ceci s'accomplisse bientôt, mais Harmaguédon ne peut pas précéder cet accomplissement, au contraire, il doit le suivre, peut-être un an après, selon notre compréhension de la Parole prophétique (*).

Une autre chose encore Intervient. Bien que les Juifs se répandent graduellement en Palestine, se rendant graduellement maîtres du pays de Canaan, et quoique selon des rapports, dix-neuf millionnaires y seraient déjà, néanmoins, la prophétie exige qu'un nombre évidemment beaucoup plus élevé de riches Hébreux s'y trouve avant qu'Harmaguédon n'éclate. En vérité, nous comprenons que la « détresse de Jacob» en Terre sainte, se produira à la fin même d'Harmaguédon. Alors commencera à se manifester le Royaume du Messie. Désormais, Israël dans le pays de la promesse s'élèvera graduellement des cendres du passé à la grandeur dont parlent les prophètes. Par l'intermédiaire de ses princes établis par Dieu, le Royaume du Messie, tout puissant mais invisible, commencera à enlever la malédiction, à relever l'humanité, et à lui donner « un diadème au lieu de la cendre ».

(•) [Quand l'Auteur écrivit ceci, il pensait que la détresse ne durerait que trois ou quatre ans].

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Notre Roi est en Marche

Mon œil peut voir l'éclat de la présence du Seigneur :

Le voici foulant la cuve du vin de la fureur ;

Je vois l'effet de sa prompte épée aiguë en lueur,

Notre Roi est en marche.

Je puis voir Ses jugements venant par tout l'univers ;

De gémissements et de signes sont remplis les airs ;

Je lis la sentence dans les trônes branlants, pervers,

Notre Roi est en marche.

Les « Temps des Nations » cessent, leurs rois ont eu leurs jours

Et quant aux pleurs comme aux douleurs, ils s'en vont pour toujours ;

Les saints du Lion de Juda vont régner sans détours ;

Notre Roi est en marche.

Au son de la [7e] trompette, le Roi marche le premier ;

II va sonder tout cœur à son grand jugement dernier ;

Réjouis-toi, mon âme, sois prompte à le saluer,

Notre Roi est en marche.

 

CHŒUR

 Gloire ! Gloire ! Alléluia !

 Gloire ! Gloire ! Alléluia !

 Gloire ! Gloire ! Alléluia !

Notre Roi est en marche.

 

 (H. M. 171)


 

 

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Etude 1

LE JOUR DE LA VENGEANCE

 

Les prophètes en parlent. — Le Temps est proche. — Le but de ce volume. — Remarques générales.

 « Car le jour de la vengeance était dans mon cœur, et l'année de mes rachetés était venue ». « Car c'est le jour de la vengeance de l'Eternel, l'année des récompenses pour la cause de Sion ». — Esaïe 63 : 4 ; 34 ; 8.

 AINSI, le prophète Esaïe fait allusion à cette période que Daniel (12 : 1) décrit comme « un temps de détresse tel qu'il n'y en a pas eu depuis qu'il existe une nation», tandis que Malachie (4:1) déclare : « Car voici, le jour vient, brûlant comme un four ; et tous les orgueilleux, et tous ceux qui pratiquent la méchanceté seront du chaume » ; de son côté, l'Apôtre Jacques (5 : 1-6), parlant de la même période, dit que les riches pleureront et gémiront à cause des malheurs qui viennent sur eux. Joël (2 : 2) décrit ce jour comme un jour de nuées et d'épaisses ténèbres ; Amos (5 : 20) dit que c'est un jour de « ténèbres et non de lumière, de profonde obscurité et non de splendeur ». Notre Seigneur y fait allusion (Matt. 24 : 21, 22) comme à un temps de « grande tribulation », d'un caractère si destructif que, s'il n'y était mis fin, nulle chair ne survivrait à ses ravages.

 Que le jour sombre et ténébreux ainsi décrit par les prophètes soit bien un jour de jugement sur le monde des points de vue social et national (un jour de récompenses nationales) apparaît clairement de nombreux passages des Ecritures. Toutefois, tout en notant ces passages, que le lecteur se souvienne de la différence qui existe entre jugement national et jugement individuel. Alors que la nation se compose d'individus, et que les individus sont

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pour une large part responsables de la conduite des nations, qu'ils doivent souffrir (et le font) grandement au milieu des calamités qui s'abattent sur elles, néanmoins, le jugement du monde en tant qu'individus sera distinct de son jugement en tant que nations.

 Le jour du jugement du monde en tant qu'individus sera l'Age millénaire, comme nous l'avons déjà montré (*). Alors, sous les conditions favorables de la Nouvelle Alliance, nantis d'une claire connaissance de la vérité, aidés de toutes façons possibles et encouragés à la droiture, tous les hommes individuellement, et non pas collectivement comme nations et autres organisations sociales, seront mis à l'épreuve, ou jugement, pour la vie éternelle. Le jugement des nations, institué actuellement, est un jugement d'hommes dans leurs capacités collectives (religieuses et civiles). Les organisations civiles du monde ont joui d'un long bail de puissance, et maintenant que « Les Temps des Gentils» arrivent à leur fin, elles doivent rendre leurs comptes. Selon le jugement de l'Eternel, exprimé à l'avance par les prophètes, aucune d'elles ne sera trouvée digne de renouveler ce bail, de continuer à subsister. Dieu a décrété que le pouvoir leur sera enlevé, que celui à qui appartient le droit de régner prendra en mains le Royaume et que les nations lui seront données pour héritage. — Ezéch. 21 : 27 ; Dan. 7 : 27 ; PS. 2 : 8 ; Apoc 2 :26, 27.

Ecoutez la parole de l'Eternel aux nations assemblées devant lui pour être jugées : « Approchez, nations, pour entendre ; et vous, peuples, soyez attentifs ! Que la terre écoute et tout ce qu'elle contient, le monde et tout ce qu'il produit ! Car la colère de l'Eternel est sur toutes les nations, et sa fureur sur toutes leurs armées ». « L'Eternel est... le Roi d'éternité ; devant son courroux la terre est

(*) Vol 1 Chapitre 8

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ébranlée, et les nations ne peuvent [soutenir] son indignation ». « Le son éclatant en viendra jusqu'au bout de la terre. L'Eternel a un débat avec les nations... Ainsi dit l'Eternel des armées : voici, le mal s'en ira de nation à nation, et une grande tempête [une détresse et un ébranlement intenses et compliqués] se lèvera des extrémités de la terre. Et les tués de l'Eternel, en ce jour-là, seront d'un bout de la terre à l'autre bout de la terre ». « Attendez-moi, dit l'Eternel, pour le jour où je me lèverai pour le butin. Car ma détermination c'est de rassembler les nations, de réunir les royaumes pour verser sur eux mon indignation, toute l'ardeur de ma colère ; car toute la terre [l'ordre social actuel] sera dévorée par le feu de ma jalousie. Car alors [après cela] je changerai la [langue] des peuples en une langue purifiée, pour qu'ils invoquent tous le nom de l'Eternel pour le servir d'un seul cœur ». — Es. 34 : 1, 2 ; Jér. 10 : 10 ; 25 : 31-33 ; Soph. 3 : 8, 9 ; Luc 21 : 25.

Nous avons déjà montré (*) que le temps est proche, et que les événements du jour de l'Eternel s'accumulent maintenant même et nous serrent de près. Quelques années encore sont nécessaires pour mûrir les éléments qui travaillent dans le sens de la détresse prédite ; selon la sûre parole prophétique, la génération actuelle sera témoin de la terrible crise et passera à travers le conflit décisif.

 En attirant l'attention sur ce sujet, notre but n'est pas de faire sensation, ni de chercher à satisfaire une vaine curiosité. Nous ne pouvons pas espérer non plus susciter dans le cœur des hommes cette repentance qui amènerait un changement dans l'ordre actuel social, politique et religieux de la société, et qui pourrait ainsi conjurer la calamité menaçante. La détresse qui s'annonce est inévitable : les causes puissantes de cette détresse sont toutes en

(•) Vol. II.

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action, et aucun pouvoir humain n'est capable d'arrêter leur travail et leur marche croissante vers la fin certaine ; les effets doivent suivre tels que l'Eternel les a prévus et prédits. Aucune main, sauf celle de Dieu, ne pourrait arrêter le cours actuel des événements, et sa main ne le fera pas avant que les amères expériences de ce conflit n'aient scellé leur leçon dans le cœur des hommes.

 Le but principal de ce volume n'est donc pas d'éclairer le monde qui ne peut apprécier que la logique des événements et n'aura rien d'autre ; ce que nous recherchons, c'est d'avertir, de prémunir, de réconforter, d'encourager et de fortifier « la famille de la foi », de façon qu'elle puisse ne pas être effrayée, mais qu'elle puisse être en pleine harmonie et sympathie même avec les mesures les plus sévères de la discipline divine dans le châtiment du monde, en saisissant par la foi le résultat glorieux en fruits précieux de justice et de paix durable.

Le jour de la vengeance est naturellement associé au but bienveillant que Dieu lui assigne en le permettant. Ce dessein consiste à renverser le présent ordre des choses tout entier, préparant ainsi l'établissement permanent du Royaume de Dieu sur la terre, sous le gouvernement de Christ, le Prince de la Paix.

 Le prophète Esaïe (63 : 1-6), contemplant la fin de la moisson de l'Age de l'Evangile, voit un puissant Conquérant, magnifique dans ses vêtements (revêtu d'autorité et de puissance) qui marche victorieusement sur tous ses ennemis dont le sang a teinté tous ses vêtements. Il demande qui est ce merveilleux étranger, disant : « Qui est celui-ci, qui vient d'Edom, de Botsra, avec des habits teints en rouge, celui-ci, qui est magnifique dans ses vêtements, qui marche dans la grandeur de sa force ? ».

 On se rappelle qu'Edom est le nom qui fut donné à Esaü, le frère jumeau de Jacob, après qu'il eut vendu son droit d'aînesse (Gen. 25 : 30-34). Ce nom fut également

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donné par la suite à la fois à tous ses descendants et au pays dans lequel ils s'installèrent (Voyez Gen. 25 : 30 ; 36 : 1 ; Nomb. 20 : 18, 20, 21 ; Jér. 49 : 17). En conséquence, le nom d'Edom est un symbole approprié d'une classe de personnes qui, dans cet Age, ont vendu d'une manière analogue leur droit d'aînesse, et cela également pour une chose aussi peu importante que le plat de lentilles qui détermina la conduite d'Esaù. Le nom est fréquemment employé par les prophètes, lorsqu'ils veulent désigner la grande multitude des chrétiens de nom qu'on appelle parfois « le monde chrétien », la « chrétienté » (c'est-à-dire le Royaume de Christ). Ces noms, les gens réfléchis devraient reconnaître promptement qu'ils sont bien mal appliqués, et qu'ils trahissent un grand manque de compréhension du véritable but et caractère du Royaume de Christ, et aussi un manque de connaissance du temps marqué pour son établissement et de la manière dont il sera établi. Ce ne sont là que des appellations prétentieuses qui ne représentent pas la vérité. Le monde est-il vraiment chrétien maintenant ? Ou bien cette partie du monde qui proclame le nom de chrétien est-elle vraiment chrétienne (l'Europe et l'Amérique) ? Ecoutez le tonnerre du canon, les pas des armées en marche, le sifflement perçant des obus qui éclatent, les gémissements des opprimés et les murmures des nations irritées. Tout cela répond comme une clameur assourdissante : Non ! Ces nations constituent-elles le Royaume de Christ, une vraie chrétienté ? Qui oserait, en vérité, prendre sur lui-même la responsabilité de prouver une affirmation aussi monstrueuse ? La fausseté d'une telle prétention est si évidente que toute tentative faite pour justifier le nom de chrétienté ne servirait qu'à enlever les dernières illusions que l'on pourrait avoir à cet égard. Personne ne voudrait même se charger d'une telle tâche.

Le nom symbolique « Edom » convient en vérité parfaitement à la chrétienté. Les nations de la prétendue

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chrétienté ont eu des privilèges que n'a eus aucune des autres nations : à elles ont été confiés, comme aux Israélites de l'Age précédent, les oracles de Dieu (Rom. 3 : 2). La Parole de Dieu les ayant éclairées et influencées, directement ou indirectement, ces nations ont joui de toutes les bénédictions de la civilisation. D'autre part, les saints, en petit nombre (un «petit troupeau»), qui se sont développés sous l'influence de la Parole de Dieu au sein de ces nations, ont été pour elles « le sel de la terre » ; ils les ont préservées dans une certaine mesure d'une complète corruption morale. Par leur exemple de grande piété et par l'énergie qu'ils ont montrée en annonçant la Parole de vie, ils ont été « la lumière du monde », montrant aux hommes la voie pour revenir à Dieu et à la droiture. Parmi toutes ces nations favorisées, peu nombreuses sont les personnes qui ont profité des avantages qui leur étaient accordés comme héritage du fait qu'elles sont nées dans les pays ainsi bénis par l'influence de la Parole de Dieu, soit directement, soit indirectement.

 Comme Esaü, la masse de la chrétienté a vendu son droit d'aînesse, son droit à avantage spécial, exceptionnel. Par masse, nous n'entendons pas seulement la partie agnostique du peuple, mais aussi la grande majorité de ceux qui se réclament de la religion de Christ alors qu'ils ont l'esprit du monde, qui ne sont des chrétiens que de nom, mais chez qui la vie de Christ fait défaut. Ceux-là ont préféré la maigre portion des avantages terrestres actuels à toutes les bénédictions de communion et d'amitié avec Dieu et Christ, comme au glorieux héritage avec Christ, promis à ceux qui suivent fidèlement ses traces dans le sacrifice. Ceux-là encore, bien qu'ils soient nominalement le peuple de Dieu, l'Israël spirituel nominal de l'Age de l'Evangile, dont « Israël selon la chair » de l'Age judaïque était un type, n'ont en réalité que peu de considération ou n'en ont point du tout pour les promesses de Dieu. Il est vrai que tous ceux-là constituent une

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puissante multitude, portant le nom de Christ, et se faisant passer aux yeux du monde, comme étant l'Eglise de Christ ; il est vrai qu'ils ont fondé de grandes organisations représentant divers schismes dans le prétendu corps de Christ ; il est encore vrai qu'ils ont rédigé de volumineux ouvrages de «  Theologie [non] systématique », et qu'ils ont fondé de nombreux collèges et séminaires pour enseigner cette  Theologie ; il est vrai encore qu'ils ont, au nom de Christ, accompli « beaucoup d’œuvres merveilleuses » qui étaient, néanmoins, souvent contraires aux enseignements de sa Parole ; tous ceux-là constituent la classe d'Edom qui a vendu son droit d'aînesse. Cette classe renferme pour ainsi dire la « chrétienté » entière — tous ceux qui ont été élevés dans les pays prétendus chrétiens, qui n'ont pas su apprécier les privilèges et les bénédictions de l'Evangile de Christ et qui n'ont pas conformé leur vie à ses prescriptions. Le reste est le petit nombre des individus justifiés, consacrés et fidèles qui se sont joints à Christ par une foi vivante et qui demeurent comme des « sarments » en Christ, le vrai Cep.

 Ceux-ci constituent le vrai Israël de Dieu, les véritables Israélites en qui il n'y a point de fraude. L'Edom symbolique de la prophétie d'Esaïe correspond à la Babylone symbolique d'Apocalypse, et des prophéties d'Esaïe, de Jérémie et d'Ezéchiel. C'est de cette manière que l'Eternel désigne et décrit ce grand système auquel les hommes appliquent le nom trompeur de chrétienté ou Royaume de Christ. De même que tout le pays d'Edom symbolise toute la « chrétienté », ainsi sa capitale, Botsra, représente l' « ecclésiasticisme », le monde ecclésiastique, la principale citadelle de la chrétienté. Le prophète représente le Seigneur comme un guerrier victorieux qui fait un grand carnage en Edom et surtout à Botsra. Le nom Botsra signifie « bergerie ». Botsra est célèbre, encore aujourd'hui, pour ses boucs, et le carnage de ce jour de la vengeance est désigné comme étant celui des « agneaux

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et des boucs» (Esaïe 34: 6). Les boucs correspondraient à l' « ivraie », tandis que les agneaux représenteraient les saints de la tribulation (Apoc. 7 : 14 ; 1 Cor. 3 : 1) qui ont négligé de saisir les occasions favorables à eux offertes, et n'ont pas couru de manière à obtenir le prix de leur haut-appel ; en conséquence, bien que n'étant pas rejetés par le Seigneur, ils n'ont pas été jugés dignes d'échapper à la détresse comme des « brebis » arrivées à maturité : appelées, choisies et fidèles.

 A la demande faite par le Prophète : « Qui est celui-ci qui vient d'Edom, de Botsra, en vêtements rouges, en habits éclatants ? », il est répondu : « C'est moi qui parle en justice, puissant pour sauver». C'est là le même Etre puissant dont parle Jean en Apoc. 19 : 11-16, le « Roi des rois et Seigneur des seigneurs », l'Oint de l'Eternel, notre Rédempteur bien-aimé et Seigneur Jésus.

 Pour notre information, le Prophète pose encore la question suivante : « Pourquoi y a-t-il du rouge à tes vêtements, et tes habits sont-ils comme celui qui foule la cuve ? » Ecoutez la réponse : « J'ai été seul à fouler le pressoir, et d'entre les peuples pas un homme n'a été avec moi ; et je les ai foulés dans ma colère, et je les ai écrasés dans ma fureur, et leur sang a rejailli sur mes habits, et j'ai souillé tous mes vêtements. Car le jour de la vengeance était dans mon cœur, et l'année de mes rachetés était venue. Et je regardai, et il n'y avait point de secours ; et je m'étonnai de ce qu'il n'y avait personne qui me soutînt ; et mon bras [puissance] m'a sauvé, et ma fureur m'a soutenu. Et j'ai foulé les peuples dans ma colère... leur sang à terre ». L'auteur de l'Apocalypse ajoute : « II foule la cuve du vin de la fureur de la colère de Dieu le Tout-puissant. » — Apoc. 19 : 15.

Le foulage de la cuve est le dernier trait de l'oeuvre de la moisson. Le moissonnage (ou fauchage — Trad.) et la récolte (ou assemblage des gerbes — Trad.) doivent

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d'abord avoir lieu. De même, ce foulage de la cuve de la colère de Dieu dans laquelle « la vigne de la terre » (la fausse vigne qui s'est accaparé indûment du nom de chrétien et de Royaume de Christ) est jetée lorsque ses grappes d'iniquité sont complètement mûres (Apoc. 14 : 18-20), représente le dernier travail de cette période de la «moisson» si pleines d'événements (*). Il illustre à notre esprit les derniers aspects du grand temps de détresse qui frappera toutes les nations et dont nous sommes si abondamment avertis par les Ecritures.

 Le fait que le Roi des rois est représenté comme foulant « seul » la cuve indique que la puissance exercée pour le renversement des nations sera une puissance divine, et non pas simplement une énergie humaine. C'est la puissance de Dieu qui punira les nations, et qui, finalement, « produira en victoire le jugement [la justice, la droiture, la vérité] » (Matt. 12 : 20). « II frappera la terre avec la verge de sa bouche et par le souffle de ses lèvres [la force et l'esprit de la vérité] il fera mourir le méchant» (Esaïe 11 : 4 ; Apoc. 19 : 15 ; PS. 98 :1). A aucun commandement humain on ne pourra attribuer les honneurs de la victoire à venir en faveur de la vérité et de la justice.

 Le conflit des nations en furie sera sauvage, et le champ de bataille et la détresse des nations seront universels ; il ne se trouvera alors aucuns Alexandre, César ou Napoléon humains pour rétablir l'ordre dans l'affreuse confusion. Mais à la fin, on saura que c'est la toute-puissance du Roi des rois et Seigneur des seigneurs qui a remporté la grande victoire de justice et de vérité et a infligé à l'iniquité son châtiment mérité.

 Toutes ces choses doivent s'accomplir dans les derniers jours de l'Age de l'Evangile, ainsi que le déclare l'Eternel par la bouche du Prophète (Esaïe 03 : 4 ; 34 : 8) : « L'année de mes rachetés est venue », et « c'est un jour de la

(*) Vol. III, chapitre VI.

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vengeance pour l'Eternel, une année de représailles pour la cause de Sion » (Seg.). Pendant tout l'Age de l'Evangile, l'Eternel a eu connaissance des disputes, des luttes et des discordes qui se sont manifestées dans la Sion nominale. Il a observé combien ses saints fidèles ont eu à combattre pour la vérité et la justice, et même à souffrir la persécution pour la cause de la justice de la part de ceux qui s'opposaient à eux au nom de l'Eternel ; selon ses sages desseins, Dieu, jusqu'ici, s'est gardé d'intervenir, mais maintenant le jour des rétributions est venu, et l'Eternel a un débat avec eux, selon qu'il est écrit : « Car l'Eternel a un débat avec les habitants du pays ; car il n'y a pas de vérité, et il n'y a pas de bonté, et il n'y a pas de connaissance de Dieu dans le pays : exécration, et mensonge, et meurtre, et vol, et adultère ; la violence déborde, et le sang touche le sang. C'est pourquoi le pays sera dans le deuil ; et tous ceux qui y habitent seront languissants » (Osée 4: 1-3). Cette prophétie, si vraie dans son accomplissement sur Israël selon la chair, l'est doublement dans son application plus ample à Israël spirituel nominal, la chrétienté.

« Le son éclatant en viendra jusqu'au bout de la terre ; car l'Eternel a un débat avec les nations : il entre en jugement avec toute chair. Les méchants, il les livrera à l'épée, dit l'Eternel». « Ecoutez, je vous prie, ce que dit l'Eternel : ... Ecoutez, montagnes [royaumes], le plaidoyer de l'Eternel, et vous [jusqu'ici] fondements immuables de la terre [société] ; car l'Eternel a un débat avec son peuple [nominal] ». « Les méchants, il les livrera à l'épée ». — Jér. 25 : 31 ; Michée 6 : 1, 2.

 Ecoutez encore le Prophète Esaïe au sujet de cette contestation : « Approchez, nations, pour entendre ; et vous, peuples, soyez attentifs ! Que la terre écoute et tout ce qu'elle contient, le monde et tout ce qu'il produit [toutes les choses égoïstes et mauvaises qui viennent de l'esprit du monde] ; car la colère de l'Eternel est sur

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toutes les nations, et sa fureur sur toutes les armées. Il les a [en prenant le point de vue de l'avenir] vouées à la destruction ; il les a livrées au carnage ; ... et leur pays sera trempé de sang, et leur poussière sera engraissée. Car c'est le jour de la vengeance de l'Eternel, l'année de représailles (Seg.) pour la cause de Sion ». — Esaïe 34 : 1, 2, 7, 8.

C'est de cette manière que l'Eternel frappera les nations et leur fera connaître sa puissance ; il délivrera ses fidèles enfants qui ne marchent pas avec la multitude dans la voie du mal, mais qui suivent l'Eternel leur Dieu en toute chose, au milieu d'une génération impie et perverse. Même ce terrible jugement qui atteindra le monde, en tant que nations, et les réduira en pièces comme le vase d'un potier, sera une leçon de grande valeur pour les humains, lorsqu'ils seront jugés individuellement dans le règne millénaire de Christ. C'est ainsi que dans sa colère, l'Eternel se souviendra de sa miséricorde.

Jésus Régnera

JESUS régnera sur la terre

En tout point où le soleil luit,

Et sous son sceptre autoritaire

Fuira tout vice et toute nuit.

Du nord au sud la race humaine

L'acceptant voudra l'adorer,

Le monde sera, son domaine,

Sans un païen pour l'ignorer.

Vers Lui montera tendre ou grave

Prière et louange sans fin ;

II descendra parfum suave

Sur l'holocauste du matin.

Peuples et rois de tout langage

L'acclameront en chants joyeux,

Et, pénétrés, rendront hommage

A Jésus, le Roi glorieux.

(Hymne 138)

 


 

 

 

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ETUDE II

«LE JUGEMENT DE BABYLONE »

« LA CHRETIENTE »

« MENE, MENE, TEKEL, UPHARSIN »

 

 

Babylone. — La Chrétienté. — La ville. — L'Empire. — La mère. — Les filles. — Jugement de Babylone. — Signification terrible de ce jugement.

 

 « L'ORACLE touchant Babylone, qu'a vu Esaïe... :. Elevez un étendard sur la haute montagne, élevez la voix vers eux, secouez la main, et qu'ils entrent dans les portes des nobles.

«J'ai donné commandement à mes saints, j'ai appelé aussi pour ma colère mes hommes forts, ceux qui se réjouissent en ma grandeur.

 « Ils viennent d'un pays lointain, du bout des deux, l'Eternel et les instruments de son indignation, pour détruire tout le pays.

« La voix d'une multitude sur les montagnes, semblable à un grand peuple, la voix d'un tumulte des royaumes des nations rassemblées... : l'Eternel des armées fait la revue de la milice de guerre.

« Hurlez, car le jour de l'Eternel est proche ! Il viendra comme une destruction du Tout-puissant. C'est pourquoi toutes les mains deviendront lâches, et tout cœur d'homme se fondra, et ils seront terrifiés ; les détresses et les douleurs s'empareront d'eux ; ils se tordront comme celle qui enfante ; ils se regarderont stupéfaits ; leurs visages seront de flamme.

« Voici, le jour de l'Eternel vient, cruel, avec fureur et ardent de colère, pour réduire la terre en désolation ; et il en exterminera les pécheurs.

« Car les étoiles des deux et leurs constellations ne feront pas briller leur lumière : le soleil sera obscur à son lever, et la lune ne fera pas luire sa clarté.

 « Et je punirai le monde pour sa malice, et les méchants pour leur iniquité ; et je ferai cesser l'orgueil des arrogants et j'abattrai la hauteur des hommes fiers. Je ferai qu'un

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mortel sera plus précieux que l'or fin, et un homme, plus que l'or d'Ophir. C'est pourquoi je ferai trembler les deux, et la terre sera ébranlée de sa place, par la fureur de l'Eternel des armées et au jour de l'ardeur de sa colère. »

                 Esaïe 13 : 1-13. Comp. Apoc. 16 : 14 ; Héb. 12 : 26-29.

« Et j'ai mis le jugement pour cordeau, et la justice pour plomb, et la grêle balaiera l'abri de mensonge, et les eaux inonderont la retraite cachée ». Es. 28 : 17.

Les diverses prophéties d'Esaïe, de Jérémie, de Daniel et de l'Apocalypse, relatives à Babylone, concordent toutes entre elles, et visiblement, font allusion à la même grande ville. D'autre part, ces prophéties n'ont eu qu'un accomplissement très restreint sur l'ancienne ville, la ville réelle, et celles de l'Apocalypse furent écrites des siècles après la destruction de la Babylone réelle : il apparaît donc clairement que l'allusion spéciale de tous les prophètes s'applique à quelque chose dont l'ancienne Babylone réelle était une illustration. Il est clair également que si les prophéties d'Esaïe et de Jérémie touchant la chute de Babylone eurent leur accomplissement sur la ville réelle, celle-ci, dans sa chute aussi bien que dans son caractère, devint une illustration de la grande ville à laquelle fait allusion l'auteur de l'Apocalypse en langage symbolique (Chapitres 17 et 18), et à laquelle également les autres prophètes font principalement allusion.

 Ainsi que nous l'avons déjà dit, ce qu'on appelle aujourd'hui « chrétienté » est l'antitype de l'ancienne Babylone ; c'est pourquoi les avertissements et prédictions solennels des prophètes contre Babylone (la chrétienté), sont de la plus grande importance pour la génération actuelle.

 Oh ! si les hommes étaient assez sages pour prendre ces choses en considération ! Bien que, dans les Ecritures, divers autres noms symboliques tels que Edom, Ephraïm, Ariel, etc., soient appliqués à la chrétienté, ce terme « Babylone », est celui qui est le plus fréquemment employé, et sa signification, confusion, lui convient parfaitement. L'Apôtre Paul mentionne aussi un Israël spirituel nominal en contraste avec Israël charnel nominal (Voyez 1 Cor. 10 : 18 ; Gal. 6 : 16 ; Rom. 9 : 8) ; de même, il y a une Sion spirituelle nominale et une Sion charnelle nominale (Voyez Esaïe 33 : 14 ; Amos 6 : 1). Mais examinons quelques-uns des rapports remarquables qui existent entre la chrétienté et son type, Babylone, sans oublier le témoignage direct de la Parole de Dieu sur le sujet. Ensuite, nous observerons l'attitude actuelle de la chrétienté et les signes actuels de sa chute prédite.

 L'auteur de l'Apocalypse a laissé entendre qu'il ne serait pas difficile de découvrir cette grande ville mystique, parce que son nom est écrit sur son front, c'est-à-dire qu'elle est si visiblement marquée que nous ne pouvons manquer de la reconnaître, à moins de fermer les yeux pour ne pas voir : « Et [il y avait] sur son front un nom écrit : Mystère, Babylone la grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre « (Apoc. 17 : 5). Toutefois, avant de rechercher cette Babylone mystique, observons d'abord la Babylone typique, et ensuite, ayant à l'esprit ses traits caractéristiques, nous chercherons l'antitype.

 Le nom Babylone désignait non seulement la capitale de l'empire babylonien, mais aussi l'empire lui-même. Babylone, la capitale, était la plus magnifique, et probablement la plus grande ville de l'ancien monde. Bâtie en forme de carré sur les deux rives de l'Euphrate, elle était protégée contre des envahisseurs par un fossé rempli d'eau qui l'entourait, et elle était enfermée à l'intérieur d'un vaste système de double muraille, de neuf mètres soixante-quinze à vingt-cinq mètres quatre-vingt-dix d'épaisseur sur vingt-deux mètres quatre-vingt-six à quatre-vingt-onze mètres quarante-quatre de haut. Au sommet de ces murailles se dressaient des tours basses, au nombre, dit-on, de deux cent cinquante, placées l'une vis-à-vis de l'autre, et respectivement sur le bord extérieur et sur le bord intérieur de la muraille. Ces murailles étaient percées de cent portes d'airain, vingt-cinq de chaque côté, correspondant

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au nombre de rues qui se coupaient en angles droits. La ville était ornée de palais et de temples splendides et de trésors enlevés lors des conquêtes.

 Nébucadnetsar fut le grand monarque de l'Empire de Babylone. Son long règne dura à peu près la moitié de l'existence de cet empire dont la grandeur et la gloire militaire reviennent à Nébucadnetsar. La ville était célèbre par ses richesses et sa magnificence, lesquelles apportèrent en contrepartie une dégradation morale, sûr précurseur de son déclin et de sa chute. Elle s'adonna totalement à l'idolâtrie, et fut remplie d'iniquité. Le peuple adorait Baal à qui il offrait des sacrifices humains. On peut comprendre la profonde dégradation de leur idolâtrie d'après la réprimande que Dieu fit aux Israélites lorsque ces derniers se corrompirent au contact des idolâtres. — Voyez Jér. 7 : 9 ; 19 : 5.

Le nom de Babylone vient de Babel (confusion), nom de la grande tour qui ne put être achevée parce que Dieu confondit le langage des humains, mais l’étymologie du pays le changea en Babil ; ce nom, au lieu d'être plein de reproches, en souvenir du mécontentement de l'Eternel, signifiait pour eux « la porte de Dieu ».

 La ville de Babylone, comme capitale du grand empire babylonien, acquit une position de célébrité et d'opulence, et fut appelée « la ville d'or », « l'ornement des royaumes » et « la gloire de l'orgueil des Chaldéens ». — Esaïe 13 : 19 ; 14 : 4.

Nébucadnetsar eut pour successeur son petit-fils Belshatsar, sous le règne duquel eut lieu l'écroulement de l'empire, provoqué et hâté, comme toujours, par l'orgueil, l'opulence et l'oisiveté. Le peuple, inconscient du danger imminent, suivait l'exemple de son roi et s'adonnait à des excès de corruption ; c'est alors que l'armée perse, conduite par Cyrus, s'avança furtivement en suivant le canal de l'Euphrate (après en avoir détourné le cours) ; les Perses massacrèrent

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les convives et s'emparèrent de la ville. Ainsi s'accomplit la prophétie contenue dans les mots étranges, écrits sur la muraille : « Mené, Mené, Thekel, Upharsîn » que Daniel, quelques heures seulement avant leur accomplissement, interpréta en ces termes : « Dieu a compté ton royaume, et y a mis fin. Tu as été pesé à la balance, et tu as été trouvé manquant de poids. Ton royaume est divisé, et donné aux Mèdes et aux Perses ». La destruction de cette grande ville fut si complète que même son emplacement fut oublié, et pendant longtemps, incertain.

 Telle était la ville-type ; comme une grande meule de moulin jetée dans la mer, elle sombra il y a des siècles, pour ne plus reparaître ; même le rappel de son nom est devenu un objet de reproche et de risée. Examinons maintenant son antitype, en remarquant d'abord que les Ecritures le désignent clairement, et en notant ensuite combien le symbolisme est approprié.

 Dans la prophétie symbolique, une « ville » signifie un gouvernement religieux soutenu par le pouvoir et l'influence. Ainsi, par exemple, la « sainte cité, la nouvelle Jérusalem» est le symbole employé pour représenter le Royaume établi de Dieu, les vainqueurs de l'Eglise de l'Evangile élevés à la royauté dans la gloire. L'Eglise est également, et à la même occasion, représentée par une femme, « l'épouse, la femme de l'Agneau », en puissance et en gloire, soutenue par la puissance et par l'autorité de Christ, son époux : « Et l'un des sept anges vint et me parla disant : Viens ici, et je te montrerai l'épouse, la femme de l'Agneau. Et il... me montra la sainte cité, Jérusalem ». — Apoc. 21 : 9, 10.

 La même méthode d'interprétation s'applique à la Babylone mystique, le grand royaume ecclésiastique, « la grande cité » (Apoc. 17 : 1-6) qui est décrite comme une prostituée, une femme déchue (une église apostate ; — car la véritable Eglise est une vierge); cette église apostate a été élevée à la puissance et à la domination,, soutenue à un degré

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considérable par les rois de la terre, les pouvoirs civils, qui sont tous plus ou moins intoxiqués par son esprit et par ses doctrines. Elle a perdu sa pureté virginale, et au lieu d'attendre comme une épouse, une vierge chaste, d'être élevée avec l'époux céleste, elle s'est associée avec les rois de la terre et s'est prostituée en abandonnant sa pureté virginale — tant de doctrine que de caractère — pour suivre les idées du monde ; en retour, elle a reçu, et maintenant elle exerce jusqu'à un certain point la domination grâce en grande partie à l'appui, direct et indirect, de ce monde. C'est par son infidélité au Seigneur dont elle prétend porter le nom, et par son infidélité au noble privilège qui lui était offert d'être la « vierge chaste », l'épouse de Christ, qu'elle mérite l'appellation symbolique de « prostituée » ; d'autre part, son influence comme royaume sacerdotal, plein d'inconséquence et de confusion, est symboliquement représentée sous le nom de Babylone. Ce nom, dans son sens le plus large, était symbolisé par l'empire babylonien ; et sous ce symbole, nous reconnaissons sans peine la chrétienté, tandis que dans son sens le plus restreint, sous le symbole de l'ancienne ville Babylone, nous reconnaissons l'église chrétienne nominale.

Le fait que la chrétienté n'accepte pas que le terme biblique, Babylone, et sa signification, confusion, s'appliquent à elle-même, n'est pas une preuve qu'il n'en est pas ainsi. L'ancienne Babylone non plus ne revendiquait la signification biblique de « confusion ». L'ancienne Babylone prétendait, au contraire, être même « la porte de Dieu » ; mais Dieu l'appela néanmoins « confusion » (Gen.11 : 9), et ainsi en est-il de la Babylone-antitype aujourd'hui. Elle s'appelle elle-même la « chrétienté », la porte conduisant à Dieu et à la vie éternelle, tandis que Dieu l'appelle « Babylone », la confusion.

Dans leur très grande majorité et fort à-propos, les protestants ont prétendu que le nom « Babylone », ainsi

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que la description qui en est faite par la prophétie, sont applicables à la Papauté ; maintenant, le protestantisme a des dispositions plus conciliantes, moins sévères à l'égard de la Papauté. Toutes les sectes protestantes font des efforts pour se concilier l'église de Rome, pour l'imiter, s'allier et coopérer avec elle. En agissant ainsi, elles deviennent une partie intégrante du catholicisme ; elles justifient la manière d'agir de l'Eglise catholique et comblent la mesure de ses iniquités, comme les scribes et les Pharisiens « comblaient la mesure de leurs pères en tuant les prophètes» (Matt. 23 : 31, 32). Tout ceci, bien entendu, ni les protestants, ni les catholiques ne sont prêts à l'admettre, parce que, s'ils le faisaient, ils se condamneraient eux-mêmes. Ce fait est reconnu par l'auteur de l'Apocalypse qui montre que tous ceux qui veulent voir Babylone telle qu'elle est réellement, doivent, en esprit, prendre position avec le vrai peuple de Dieu « dans le désert », c'est-à-dire être séparés du monde, de ses idées, et n'avoir pas simplement des apparences de piété. Ils doivent être entièrement consacrés à Dieu, Lui être fidèles et dépendre de Lui seul : « Et il m'emporta en esprit dans un désert ; et je vis une femme... Babylone ». — Apoc. 17 : 1-5.

Les royaumes du monde-civilisé se sont ainsi soumis aux grands systèmes ecclésiastiques, spécialement à la Papauté, et dans une grande mesure, se sont laissé dominer par eux. Ils ont accepté d'eux le nom de « nations chrétiennes » et de « chrétienté » ainsi que la doctrine du droit divin des rois et se sont joints à la grande Babylone dont ils font partie. De même que, dans le type, le nom de Babylone s'appliquait, non seulement à la ville, mais également à l'empire tout entier, ainsi le terme symbolique « Babylone » s'applique, non seulement aux grandes organisations religieuses, papale et protestante, mais aussi dans son sens le plus large, à toute la chrétienté.

 C'est pourquoi ce jour du jugement de la Babylone

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mystique est le jour du jugement de toutes les nations de la chrétienté ; ses malheurs frapperont toute la structure civile, sociale et religieuse ; les individus aussi en seront affectés dans la mesure des Intérêts qu'ils ont en elle, et dans la mesure où ils dépendent de ses diverses organisations religieuses et de ses divers arrangements.

 En raison de leurs divers intérêts commerciaux et autres qui les lient dans une certaine mesure aux nations de la chrétienté, les nations en dehors de la chrétienté sentiront également le poids de la lourde main de rétribution, et cela en toute justice ; en effet, elles non plus n'ont pas su apprécier la lumière qu'elles ont vu briller, et elles ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Ainsi, comme le déclarait le Prophète : « Toute la terre [société] sera dévorée par le feu de ma jalousie » (Soph. 3:8), mais contre Babylone, la chrétienté, à cause de sa plus grande responsabilité et parce qu'elle a mal employé les faveurs reçues, la colère et l'indignation de Dieu s'exerceront avec violence (Jér. 51 : 49). « Au bruit de la prise de Babylone, la terre est ébranlée, et il y a un cri entendu parmi les nations ». — Jér. 50 : 46.

 BABYLONE — LA MERE ET LES FILLES

Cependant, certains chrétiens sincères n'ont pas encore discerné le déclin du Protestantisme et ne se rendent pas compte des rapports qui existent entre les diverses sectes et la Papauté. Toutefois, ils perçoivent l'inquiétude et les soulèvements doctrinaux qui régnent dans les systèmes religieux, et ils peuvent encore se demander avec anxiété : « Si toute la chrétienté doit être englobée dans le jugement de Babylone, qu'adviendra-t-il du Protestantisme, fruit de la grande Réformation ? ». c'est là une importante question ; pourtant, que le lecteur considère que le Protestantisme, tel qu'il existe aujourd'hui, n'est pas le résultat de la grande Réformation, mais de son déclin ; il possède,

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dans une grande mesure, les dispositions et le caractère de l'église de Rome d'où sont issues ses diverses branches. Les diverses sectes protestantes (et nous le disons avec toute la déférence due aux âmes pieuses comparativement peu nombreuses qui s'y trouvent et que le Seigneur désigne sous le nom de « froment » par opposition à l' « ivraie » qui l’étouffe) sont les vraies filles de ce système dégénéré de la chrétienté nominale, la Papauté, auquel l'auteur de l'Apocalypse fait allusion en lui appliquant le nom de « Mère des prostituées» (Apoc. 17 : 5). N'oublions pas de remarquer que tant catholiques que protestants ont maintenant franchement des relations de mère à filles, la première se nommant elle-même la Sainte Mère l'Eglise, les dernières partageant avec complaisance cette idée, comme le montrent nombre de déclarations publiques faites par des dirigeants protestants, membres du clergé ou laïcs. Ainsi leur « gloire est dans leur honte » (Phil. 3 : 19) ; selon toute apparence, ils sont tous inconscients de la marque d'infamie qu'ils adoptent ainsi, la Parole de Dieu désignant la Papauté comme étant « la mère des prostituées ». D'ailleurs, la Papauté, dans ses prétentions à la maternité, ne semble avoir jamais mis en doute son droit à ce titre, ni avoir considéré l'incompatibilité qui existe entre ce titre et la prétention qu'elle a d'être toujours la seule vraie Eglise que les Ecritures désignent comme étant une « vierge » fiancée à Christ. Ses prétentions avouées de maternité sont une honte éternelle pour elle-même et pour son rejeton, le protestantisme. La vraie Eglise que Dieu reconnaît, mais que le monde ne connaît pas, est encore une vierge ; cette Eglise-là est pure et sainte ; elle n'a donné naissance à aucun système-fille.

 Elle est encore une vierge chaste, fidèle à Christ et chère à son époux comme la prunelle de son œil (Zach. 2 : 8 ; PS. 17 : 6, 8). La vraie Eglise ne peut être signalée nulle part comme un groupe [« as a company » — Trad.] duquel on a enlevé toute l'ivraie, mais elle consiste seulement

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du vrai « froment », et tous ses membres sont connus de Dieu, que le monde les reconnaisse ou non.

 Cependant, voyons comment les systèmes protestants soutiennent ce rapport de filles à l'égard de la Papauté. La Papauté, la mère, n'est pas un simple individu mais un grand système religieux. Si donc, nous maintenons le symbole, nous devons nous attendre à voir d'autres systèmes religieux répondre à l'illustration des filles possédant un caractère semblable; des systèmes moins anciens, bien entendu, et pas nécessairement aussi dépraves que la Papauté, mais néanmoins des « prostituées » dans le même sens, c'est-à-dire des systèmes religieux qui prétendent être, ou la fiancée vierge ou l'épouse de Christ, tout en briguant la faveur du monde et en recevant son soutien, au prix de l'infidélité envers Christ.

 Les diverses organisations protestantes correspondent pleinement à cette description. Elles constituent les grands systèmes-filles.

Comme nous l'avons déjà montré (*), la naissance de ces divers systèmes-filles eut lieu en rapport avec les reformes apportées à l'église-mère corrompue Ce fut dans des circonstances de la mère en travail que les systèmes-filles se séparèrent de la mère, et elles naquirent vierges. Cependant, ces systèmes ne contenaient pas seulement que de vrais réformateurs ; ils en renfermaient beaucoup qui avaient encore l'esprit de la mère, et ils héritèrent beaucoup de ses fausses doctrines et conceptions. Il ne leur fallut pas longtemps pour tomber dans nombre de ses pratiques mauvaises et prouver ainsi que leur caractère était bien défini par la marque prophétique — « prostituée ».

Toutefois, n'oublions pas que si les divers mouvements de réformation accomplirent une œuvre précieuse dans la « purification du sanctuaire », seule, la classe du temple,

 (*) Vol. III, p. 108.

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la classe du sanctuaire, a toujours constitué seule la vraie Eglise reconnue par Dieu comme telle. Les grands systèmes humains appelés «églises», n'ont jamais été autre chose que l'église nominale (ou n'en portant que le nom - « nominally» - Trad.). Ils font tous partie d’un faux système qui contrefait la vraie Eglise, la représente faussement et la cache aux yeux du monde. L’Eglise vraie, elle, n'est composée que de fidèles croyants pleinement consacrés qui se confient au mérite du seul et unique grand sacrifice pour les péchés. Ces fidèles sont disséminés dans et en dehors de ces systèmes humains mais n'en ayant cependant jamais l'esprit mondain. Ils forment la classe du « froment» que, dans sa parabole notre Seigneur distingue clairement de l’« ivraie». Ne comprenant pas le véritable caractère de ces systèmes, ils ont comme individus, marché humblement avec Dieu prenant sa Parole comme conseiller et son esprit comme guide. Ils ne se sont jamais sentis à l'aise dans la Sion nominale où ils ont été souvent peinés d'observer que l'esprit du monde, agissant par le moyen de l'élément l’ « ivraie » non identifié, mettait en danger la prospérité spirituelle. Ils sont les affligés bénis de Sion auxquels Dieu a donné «l'ornement au lieu de la cendre l’huile de joie au lieu du deuil » (Matt. 5 : 4 ; Es 61 : 3) Ce n’est seulement qu'au temps actuel [écrit en 1897 -,Trad] de la «moisson» que doit s'accomplir la séparation de la classe du « froment » de celle de l’« ivraie », car selon ses desseins le Seigneur « laissa croître ensemble l'un et l’autre Jusqu'à la moisson [jusqu'au temps dans lequel nous vivons maintenant] » — Matt. 13 : 30.

C'est pourquoi cette classe de « froment» est en train de prendre conscience du véritable caractère de ces systèmes condamnés. Comme nous l'avons montre précédemment (*), les divers mouvements de reforme, ainsi que

 (•)' Vol. III, chapitre IV.

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le prophète le prédit (Dan. 11 : 32-35), furent « corrompus par des flatteries » : après avoir accompli une mesure de purification, chacun de ces mouvements s'arrêta tout court, et autant qu'ils le purent, ils imitèrent l'exemple de l'église de Rome en recherchant et en recevant la faveur du monde aux dépens de leur vertu (leur fidélité envers Christ, le vrai Chef, la vraie Tête de l'Eglise).

L'église et l'Etat firent de nouveau cause commune et unirent, dans une certaine mesure, leurs Intérêts terrestres aux dépens des véritables Intérêts, les intérêts spirituels de l'église ; de nouveau le progrès et la réforme dans l'église furent au point mort ; en fait, un mouvement rétrograde commença, si bien qu'aujourd'hui, nombre d'églises protestantes sont beaucoup plus loin du niveau convenable — tant au point de vue foi qu'au point de vue mise en pratique — qu'à l'époque de leurs fondateurs. Certaines des églises réformées furent même admises à partager l'autorité et le pouvoir avec des gouvernants terrestres, comme ce fut le cas par exemple pour l'église d'Angleterre, et en Allemagne pour l'église lu Therienne. Celles qui n'ont pas réussi à ce point (comme dans ce pays — les E.U. — Trad. — par exemple) ont fait au monde des ouvertures de compromission pour recevoir des faveurs moins grandes. Il est également vrai que, si les pouvoirs terrestres ont favorisé les ambitions terrestres de l'église infidèle, de son côté l'église a également admis le monde dans sa communion et son amitié ; elle l'a fait si généreusement que les mondains baptisés forment maintenant la grande majorité de ses membres, occupant presque toutes les positions importantes, et dominant ainsi l'église.

Telle fut la tendance qui avilit l'église au début de l'Age amena la grande apostasie (2 Thess. 2 : 3, 7-10), et graduellement mais rapidement développa le système papal.

 Ce caractère de relâchement, adopté dès les premiers jours par les divers mouvements de réforme, et qui développa

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graduellement des organisations sectaires, existe encore de nos jours ; plus ces organisations s'accroissent en richesse, en nombre et en influence, plus elles s'éloignent de la vertu chrétienne et plus elles développent l'arrogance de leur mère. Un petit nombre de chrétiens sincères, dans les diverses sectes, observent cela jusqu'à un certain point, et avec honte et chagrin le regrettent et s'en lamentent. Ils se rendent compte que dans les diverses organisations sectaires on fait des efforts pour plaire au monde, pour rechercher sa faveur et s'assurer son patronage. On a élevé de somptueux édifices religieux avec des flèches très élevées, on a voulu des carillons, de magnifiques orgues, de très beaux ameublements, des chœurs artistiques, de brillants orateurs ; on a organisé des kermesses, des fêtes, des concerts, des jeux, des loteries, des amusements et des passe-temps douteux, tout cela afin de s'assurer l'approbation et le soutien du monde. Les très satisfaisantes et saines doctrines de Christ sont rejetées à l'arrière-plan, tandis que de fausses doctrines et des sujets à sensation prennent leur place dans la chaire, la vérité est négligée et oubliée, et l'esprit de vérité est perdu. Dans ces particularités, combien les filles ressemblent à l'organisation-mère !

 L'une des nombreuses preuves de la liberté et même de l'orgueil que les sectes protestantes affichent pour admettre leur parenté avec la Papauté, ressort des sentiments exprimés par un pasteur presbytérien, extraits d'un de ses sermons et publiés par les quotidiens :

« Qu'on le veuille ou non, on doit admettre que cette église (catholique) est l’église-mère. Son histoire est ininterrompue dès les temps des Apôtres jusqu'à nos jours [oui, car c'est à ce moment-là que l'apostasie pris naissance — 2 Thess. 2 : 7, 8]. Tant fragment de vérité religieuse que nous apprécions véritablement, nous a été transmis par l'église catholique romaine, qui en est le dépositaire. Si elle n'a aucun droit au titre de la vraie église, alors nous sommes des bâtards et non des fils légitimes.

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« Vous pouvez bien parler d'envoyer des missionnaires travailler parmi les catholiques romains ! Je vous dirai qu'il vaudrait tout autant envoyer des missionnaires parmi les méthodistes, les épiscopaux, les presbytériens unis et les lu Theriens dans le but de les convertir à l'église presbytérienne ».

Oui, presque toutes les erreurs doctrinales auxquelles les protestants tiennent tant ont été apportées avec eux de Rome ; nous savons pourtant que de très grands progrès ont été réalisés par chacun des mouvements de la Réforme : le sacrifice de la messe a été aboli ainsi que l'adoration des saints, de la vierge Marie et des statues (« images ») ; la confession auriculaire, les indulgences, etc., ont été mises de côté. Mais hélas ! les protestants d'aujourd'hui sont non seulement désireux mais anxieux de faire à peu près n'importe quel compromis pour s'assurer les faveurs et l'assistance de la vieille « mère » ; pourtant leurs ancêtres, il y a trois siècles, ont fui l'église catholique romaine justement à cause de sa tyrannie et de ses infamies. Même les principes de vérité qui formèrent tout d'abord la base de leurs protestations, sont graduellement oubliés ou ouvertement répudiés. La doctrine fondamentale même de la « justification par la foi » dans le « sacrifice continuel » laisse rapidement place au vieux dogme papal de la justification par les œuvres et par le sacrifice sacrilège dé la messe (*). Nombre de personnes qui parlent en chaire, aussi bien que celles qui forment l'auditoire, déclarent ouvertement qu'elles n'ont aucune foi dans l'efficacité du sang précieux de Christ comme prix de la rançon des pécheurs.

 Les prétentions à la succession apostolique et l'autorité cléricale sont établies avec presque autant de présomption par certains membres du clergé protestant que par le clergé papal. Le droit de juger des choses chacun individuellement

 (*) La messe est célébrée aussi chez les épiscopaux la haute église » — en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

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— le principe fondamental même de la protestation contre la Papauté qui a conduit à la Grande Réformation — reçoit maintenant presque autant d'énergique opposition de la part des protestants que de celle des papistes. Les protestants savent pourtant très bien que c'est en faisant usage de ce droit de jugement personnel que commença la Réformation et qu'elle continua pendant un certain temps. Plus tard, cependant, la domination présomptueuse de certains chefs religieux entrava les progrès et a toujours depuis enchaîné les protestants dans des croyances traditionnelles et condamné tous ceux qui, courageusement, vont au-delà de ce qui est admis généralement.

 Vu sous cet angle, le protestantisme n'est plus une protestation contre l'église-mère, comme en premier lieu. Comme le remarquait récemment l'auteur d'un article dans la presse : « Le isme est toujours avec nous, mais qu'est devenue la protestation ? ». Les protestants semblent avoir oublié la chose, car ils ignorent réellement les motifs mêmes de la protestation à l'origine, et, comme systèmes, ils ont même une tendance à se jeter dans les bras que leur tend la « Sainte (?) église-mère» où ils sont généreusement invités et assurés d'une cordiale réception.

« Serrons-nous affectueusement la main (dit le pape Léon aux protestants dans son encyclique célèbre (1894) adressée « Aux princes et aux peuples de la terre ») ; nous vous invitons à l'unité qui n'a jamais cessé d'exister dans l'église catholique et qui subsistera toujours. Il y a longtemps que notre mère commune vous a appelés pour vous serrer sur son cœur ; il y a longtemps que les catholiques du monde entier vous attendent avec le désir ardent de l'amour fraternel... Notre cœur, même plus encore que notre voix, vous appelle, chers frères, vous qui depuis trois siècles êtes en désaccord avec nous dans la foi chrétienne ».

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De même, dans son encyclique à l'église romaine d'Amérique (1895), le pape Léon dit : « Nos pensées se tournent maintenant vers ceux qui diffèrent d'opinion avec nous en matière de foi chrétienne... Combien nous sommes soucieux de leur salut ! Nous désirons de toute la force de notre âme les voir rétablis dans l'église qui est la mère de tous !... Assurément, nous ne devons pas les laisser dans leurs idées, mais les en sortir, avec douceur et charité, en employant tous les moyens de persuasion pour les amener à examiner de près toutes les parties de la doctrine catholique et à se libérer d'idées préconçues ».

Et dans sa « lettre apostolique au peuple anglais » (1895), le pape fit la prière suivante : « 0 bienheureuse vierge Marie, Mère de Dieu et notre douée et aimable Reine et Mère, jette un regard miséricordieux sur l'Angleterre !... 0 Mère affligée, intercède pour nos frères séparés, afin qu'ils fassent partie avec nous du seul véritable troupeau, uni au Berger Suprême, le Vicaire de ton fils » — c'est-à-dire lui-même, le Pape.

Pour faire progresser ce même plan, des « Missions pour les protestants » ont aussi été instituées sous la direction de ceux qu'on appelle les « Pères paulistes ». Ces réunions ont eu lieu et ont encore lieu dans les grandes villes. Elles sont dirigées dans le sens de la conciliation. Les protestants sont invités à poser des questions écrites auxquelles il est répondu publiquement. Des tracts pour protestants sont distribués gratuitement. En pratique, les protestants admettent la position romaine et en réalité ne savent que répondre ; d'ailleurs quiconque peut et veut répondre, en citant des faits, est accusé comme perturbateur à la fois par les protestants et par les catholiques.

Toute personne intelligente peut discerner comment le protestantisme se laisse facilement séduire par cette ruse consommée ; elle peut voir aisément que le courant populaire marche vers l'église de Rome qui a vraiment changé

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son langage et dont la puissance a aussi varié, mais dont le cœur reste inchangé. Elle justifie toujours l'Inquisition et d'autres de ses méthodes des siècles de ténèbres en proclamant son droit, comme gouverneur de la terre, de châtier les hérétiques selon son bon plaisir.

 Il est donc clair que si beaucoup d'âmes fidèles, ignorant l'état réel des choses, ont avec révérence et dévotion rendu un culte à Dieu à l'intérieur de ces systèmes de Babylone, néanmoins cela ne change rien au fait que ceux-ci sont tous des systèmes de la « prostituée ». La confusion règne chez tous, et le nom de Babylone convient avec justesse à la famille entière : mère, filles et complices, les nations appelées chrétienté. — Apoc. 18 : 7 ; 17 : 2-6, 18.

 Souvenons-nous donc que dans les grands systèmes politico-ecclésiastiques que les hommes appellent chrétienté, mais que Dieu appelle Babylone, nous avons non seulement le fondement mais également la superstructure et le pinacle qui la couronne, de l'ordre social actuel. Ceci est impliqué dans le terme généralement admis de chrétienté qui, maintenant, s'applique non seulement aux nations qui soutiennent des sectes chrétiennes par la législation et par les impôts, mais aussi à toutes les nations qui témoignent de la tolérance au christianisme sans le favoriser ou le soutenir d'une manière bien établie, comme le font par exemple les Etats-Unis.

 La doctrine du « droit divin des rois », enseignée ou soutenue par presque toutes les sectes, est le fondement de tout le vieux système civil, et longtemps elle a donné l'autorité, la dignité et la stabilité à tous les royaumes de l'Europe. La doctrine du choix du clergé fait par Dieu et de l'autorité divine accordée à ce clergé a empêché les enfants de Dieu de progresser dans les choses divines et les a liés par les chaînes de la superstition et de l'ignorance à la vénération et à l'adoration des êtres humains faillibles, et à leurs doctrines, traditions et interprétations de la Parole de Dieu. C'est tout cet ordre de choses qui

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doit tomber et disparaître dans la bataille de ce grand jour, cet ordre de choses qui, pendant des siècles, a maintenu les gens dociles sous les pouvoirs dirigeants, civils, sociaux et religieux. Tout ceci a eu lieu, non pas comme Ils le prétendent, parce que Dieu l'a décrété et approuvé, mais parce qu'il l'a permis. Bien que ce tût un mal en soi, cela a servi à un bien temporaire, dans le dessein de prévenir l'anarchie qui eût été démesurément pire parce que les hommes n'étaient pas préparés à faire mieux pour eux-mêmes, et parce que le temps du règne millénaire de Christ n'était pas encore venu. C'est pourquoi Dieu a permis que ces diverses erreurs et désillusions l'emportent pour tenir l'homme en échec jusqu'au « Temps de la Fin », la fin des « Temps des Gentils ».

 JUGEMENT DE BABYLONE

Sur la page prophétique, nous pouvons lire clairement le jugement de Babylone, la chrétienté, et ce jugement n'est pas moins clairement exprimé dans les signes des temps. Les prophètes nous déclarent catégoriquement que sa destruction sera soudaine, violente et complète : « Un ange puissant leva une pierre, comme une grande meule, et la jeta dans la mer, disant : Ainsi sera jetée avec violence Babylone la grande ville ; et elle ne sera plus trouvée » (Apoc. 18 : 8, 21 ; Jér. 51 : 63, 64, 42, 24-26). Et cependant Daniel montre que Babylone doit subir une destruction graduelle (7 : 26) : « Et le jugement s'assiéra ; et on lui ôtera la domination, pour la détruire et la faire périr jusqu'à la fin ». La domination papale (et dans une grande mesure le respect servile des gens pour le cléricalisme en général), ainsi que nous l'avons déjà montré (*), a été abattue au commencement du Temps de la Fin, en 1799. Ensuite la marche de destruction a été lente, et il y a eu, en apparence et occasionnellement, des signes

(*) Vol. III, p. 26.

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de rétablissement lesquels n'ont jamais été aussi flatteurs qu'aujourd'hui. Cependant, nous avons l'assurance positive que la Papauté sera définitivement détruite et que ses dernières convulsions seront violentes. Toutefois, elle doit, tout d'abord, recouvrer en partie le prestige qu'elle avait autrefois, et qu'elle partagera avec une association confédérée de ses filles. Ensemble, elles seront élevées en puissance pour que, ensemble, elles puissent être violemment renversées.

Il est certain que le châtiment de Babylone sera grand. Selon la prophétie, « la grande Babylone vint en mémoire devant Dieu, pour lui donner la coupe du vin de la fureur de sa colère ». « II a vengé le sang de ses serviteurs en le redemandant de sa main » ; « car ses péchés se sont accumulés jusqu'au ciel, et Dieu s'est souvenu de ses iniquités. Donnez-lui comme elle vous a donné, et doublez-lui le double, selon ses œuvres ; dans la coupe qu'elle a mixionnée, versez-lui le double. Autant elle s'est glorifiée et a été dans les délices (voir note D. — Trad.), autant donnez-lui de tourment et de deuil. Parce qu'elle a dit dans son cœur : Je suis assise en reine et je ne suis point veuve, et je ne verrai point de deuil » (Apoc. 16 : 19 ; 19 : 2 ; 18 : 5-7). Bien que dans son sens le plus large cette prophétie s'applique, bien entendu, à la Papauté, elle a trait également à tous ceux qui, à un degré quelconque, sont associés à elle, ou ont quelque sympathie pour elle.

 Tous ceux-là auront part à ses fléaux (Apoc. 18 : 4). Bien que tous les rois de la terre aient haï la prostituée et l'aient rejetée (Apoc. 17 : 16), elle dit encore : « Je suis assise en reine et je ne suis point veuve» ; avec orgueil, elle proclame bien haut son droit de gouverner les nations, et prétend qu'elle retrouvera bientôt le pouvoir qu'elle possédait autrefois.

Les lignes suivantes, parues récemment dans un journal catholique, nous donnent des vantardises et des menaces de Babylone un exemple suffisant

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« La papauté reprendra sa souveraineté temporelle qui est utile et nécessaire à l'église. C'est ce qui donnera au chef exécutif de l'église une plus grande liberté et une plus grande autorité. Le pape ne peut être longtemps le sujet d'un roi, car cela ne convient pas à la fonction divine qu'il exerce. La situation actuelle de la papauté entrave grandement son action et son influence dans le domaine du bien. L'Europe a reconnu autrefois cette influence et sera forcée de s'incliner devant elle dans des temps beaucoup plus critiques que maintenant. Les soulèvements sociaux et la main rouge de l'anarchie couronneront encore Léon ou son successeur avec la réalité du pouvoir que le troisième cercle symbolise et qui fut universellement reconnu autrefois. » Oui, à mesure que le jour de « trouble » approche, le cléricalisme va essayer d'user de plus en plus de sa puissance et de son influence pour conserver sa prospérité politique, en maintenant sous son contrôle les éléments turbulents de la société ; mais dans la crise qui s'approche à grands pas, les éléments déréglés (litt. « sans loi » — Trad.) repousseront avec mépris toute influence conservatrice et briseront tous liens ; la main rouge de l'anarchie fera son œuvre épouvantable, et Babylone, la chrétienté, sociale, politique et ecclésiastique, tombera.

 L'auteur inspiré de l'Apocalypse dit : « A cause de cela [à cause de ses violents efforts pour maintenir son pouvoir et pour préserver sa vie] en un même jour [soudainement], ses fléaux arriveront, la mort, le deuil et la famine, et elle sera consumée par le feu [le feu symbolique, la destruction, les calamités]. Car il est puissant, le Seigneur Dieu qui l'a jugée ». — Apoc. 18 : 8.

 « Ainsi dit l'Eternel : Voici, je fais lever un vent destructeur contre Babylone, et contre les hommes qui habitent au cœur de ceux qui s'élèvent contre moi [tous ceux qui sont en sympathie avec Babylone] et j'enverrai contre Babylone des étrangers qui la vanneront et qui videront son pays ; car ils seront contre elle tout alentour... Détruisez entièrement toute son armée. » — Jér. 51 : 1-3.

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« Je rendrai à Babylone [à la papauté tout particulièrement], et à tous les habitants de la Chaldée [ou Babylonie — la chrétienté — à toutes les nations du prétendu monde chrétien] tout le mal qu'ils ont fait à Sion sous vos yeux, dit l'Eternel» (Jér. 51 : 24). En nous rappelant la longue suite des cruautés commises par Babylone quand elle opprimait et écrasait les saints du Très-Haut (la véritable Sion), en nous souvenant aussi qu'il est écrit que Dieu vengera ses vrais élus et cela promptement, que selon leurs œuvres, II rendra la pareille à ses ennemis et qu'il exercera la vengeance contre Babylone (Luc 18 : 7, 8 ; Esaïe 59 : 18 ; Jér. 51 : 6), nous commençons à discerner que quelque terrible calamité l'attend. Les épouvantables décrets de la Papauté qui condamnèrent les saints à être brûlés, massacrés, bannis, emprisonnés et torturés de toute manière, qu'on exécuta avec une cruauté diabolique à l'époque de la puissance papale, soutenue par l'Etat qui lui accordait le pouvoir qu'elle demandait, tous ces actes lui valent la pleine mesure de juste rétribution ; elle recevra « au double pour tous ses péchés ». Un châtiment semblable attend également le protestantisme qui s'associe actuellement au catholicisme. Les nations dites chrétiennes qui ont participé aux crimes et aux forfaits de Babylone devront boire avec elle, jusqu'à la lie, la coupe amère.

 « Et je punirai Bel à Babylone [le dieu de Babylone - le Pape] ; et je ferai sortir de sa bouche ce qu'il a englouti [dans sa détresse extrême il devra répudier ses paroles arrogantes et les titres blasphématoires qu'il s'est appropriés depuis longtemps, savoir : qu'il est le vicaire infaillible, « le vice-gérant de Christ », « un autre Dieu sur la terre», etc.], et les nations n'afflueront plus vers lui. Oui, même la muraille de Babylone [le pouvoir civil qui, jadis, la défendait, et qui, dans une certaine mesure, le fait encore] tombera... Ainsi dit l'Eternel des armées : la large muraille de Babylone sera entièrement rasée, et ses hautes portes seront brûlées par le feu [seront détruites] ;

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et les peuples auront travaillé pour néant, et les peuplades pour le feu [pour soutenir et sauver les murailles de Babylone], et elles seront lasses » (Jér. 51 : 44, 58). Ceci montre l'aveuglement des gens, et l'ascendant que Babylone a sur eux, au point que, à l’encontre de leurs propres et meilleurs intérêts, ils travailleront à soutenir Babylone ; cependant, malgré la lutte désespérée qu'elle mènera pour sa vie et pour conserver son prestige et son influence, Babylone, semblable à une grande meule, sera jetée dans la mer pour être engloutie et ne plus jamais reparaître, « car il est puissant le Seigneur Dieu qui l'a jugée ». Alors seulement, les gens seront conscients de leur merveilleuse délivrance, conscients aussi que sa destruction s'est opérée par la main de Dieu. — Apoc. 19 : 1, 2.

Tel est le jugement de Babylone, la chrétienté, qu'Esaïe et d'autres prophètes virent d'avance et qu'ils prédirent. C'est pourquoi, par la bouche d'un de ses prophètes (Esaïe 13 : 1, 2), l'Eternel dit à ses enfants bien-aimés qui sont au sein de Babylone : « Sur une haute montagne [parmi ceux qui constituent le vrai embryon du Royaume de Dieu], élevez un étendard [l'étendard de l'évangile béni de la vérité, débarrassé des erreurs traditionnelles qui, pendant longtemps, l'ont obscurci] ; élevez la voix vers eux [proclamez cette vérité ardemment et ouvertement aux brebis égarées du troupeau du Seigneur qui se trouvent encore en Babylone], faites des signes avec la main [faites-leur voir, par votre exemple aussi bien que par vos paroles, la puissance de la vérité], et qu'ils [ici les brebis dociles et obéissantes, les vraies brebis] franchissent les portes des nobles [afin qu'elles puissent discerner les bénédictions des vrais consacrés et des héritiers du Royaume céleste] ».

Cet avertissement s'adresse à « celui qui a des oreilles pour entendre ». Nous sommes au temps de la dernière étape, ou étape de Laodicée, de la grande église évangélique nominale du froment et de l'ivraie (Apoc. 3 : 14-22).

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Cette église est réprimandée à cause de sa tiédeur, de son orgueil, de sa pauvreté spirituelle, de son aveuglement et de sa nudité, et elle reçoit le conseil d'abandonner au plus vite sa mauvaise voie, avant qu'il ne soit trop tard. Mais le Seigneur savait qu'un petit nombre seulement de ses membres écouteraient l'avertissement et l'appel ; et ainsi, une récompense est promise, non pas à tous ceux qui entendent l'avertissement et l'appel mais aux quelques-uns qui ont encore une oreille pour la vérité, et qui triomphent de la disposition générale, de l'esprit de Babylone — « Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône. Que celui qui a des oreilles [la disposition d'écouter, de prêter attention à la parole de l'Eternel] entende ce que l'Esprit dit aux églises». Quant à ceux qui n'ont pas d'oreilles pour entendre, qui ne sont pas disposés à écouter, à ceux-là le Seigneur manifestera son indignation.

Cette attitude d'orgueil, de piété dont on se targue soi-même, de contentement de soi qui est, à quelques rares exceptions près, celle de toute la chrétienté, se manifeste même au plus occasionnel des observateurs. Babylone dit encore en son cœur : « Je suis assise en reine, et je ne suis point veuve, et je ne verrai point de deuil». Elle continue à se glorifier et à vivre dans les délices. Elle dit: « Je suis riche, et je n'ai besoin de rien», et ne se rend pas compte qu'elle est « malheureuse et misérable, et pauvre et aveugle, et nue ». Elle ne prend pas garde au conseil du Seigneur d'acheter de lui (au prix du sacrifice de soi) de l'or passé au feu (les vraies richesses, les richesses célestes, « la nature divine»), et des vêtements blancs (la justice imputée de la robe de Christ que tant de chrétiens rejettent maintenant, pour paraître devant Dieu dans leur propre injustice), et d'oindre ses yeux de collyre (la consécration et la soumission complètes à la volonté divine indiquée dans les

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Ecritures), afin qu'elle puisse voir et être guérie. — Apoc. 3 : 18.

L'esprit du monde a si bien pris possession des pouvoirs ecclésiastiques de la chrétienté, que toute réformation des systèmes est Impossible ; seuls des individus peuvent échapper au sort qui les attend en sortant promptement et à temps de ces systèmes. L'heure du jugement est venue, et maintenant même, sur ses murailles, la main de la providence divine trace les mots mystérieux : « Mené, Mené, Tékel, Upharsin » — DIEU A COMPTE TON REGNE, ET Y A MIS FIN ! TU ES PESE DANS LA BALANCE, ET TROUVE LEGER ! D'autre part, le prophète (Esaïe 47) parle maintenant, disant : « Descends, et assieds-toi dans la poussière, vierge, fille de Babylone [paroles dites en dérision, parce qu'elle prétend être pure]. Assieds-toi par terre, il n'y a pas de trône, fille des Chaldéens ; car tu ne seras plus appelée tendre et délicate... ta nudité sera découverte ; oui, ta honte sera vue. Je tirerai vengeance, et je n'épargnerai personne [voir note Darby — Trad.J ... Assieds-toi dans le silence, et entre dans les ténèbres, fille des Chaldéens ; car tu ne seras plus appelée maîtresse des royaumes... Tu as dit je serai maîtresse pour toujours, jusqu'à ne point prendre ces choses à cœur ; tu ne t'es point souvenue de ce qui en serait la fin.

« Et maintenant, écoute ceci voluptueuse, qui habites en sécurité, qui dis en ton cœur : c'est moi, et il n'y en a pas d'autre ; je ne serai pas assise en veuve, et je ne saurai pas ce que c'est que d'être privée d'enfants. Ces deux choses t'arriveront en un instant, en un seul jour, la privation d'enfants et le veuvage [comparer Apoc. 18 : 8] ; elles viendront sur toi en plein, malgré la multitude de tes sorcelleries, malgré le grand nombre de tes sortilèges. Et tu as eu confiance en ton iniquité ; tu as dit : Personne ne me voit. Ta sagesse [mondaine] et ta connaissance, c'est ce qui t'a fait errer ; et tu as dit en ton cœur : C'est

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moi et il n'y en a pas d'autre ! Mais un mal viendra sur toi, dont tu ne connaîtras pas l'aube; et un malheur tombera sur toi, que tu ne pourras pas éviter, et une désolation que tu n'as pas soupçonnée viendra sur toi subitement ». — Comparez verset 9 et Apoc. 18 : 7.

Ce sont là les déclarations solennelles prononcées contre Babylone et contre tous ceux qui entendent la voix d'avertissement et les instructions adressées par l'Eternel à son peuple qui se trouve encore au sein de Babylone, car « ainsi dit l'Eternel : ... Fuyez du milieu de Babylone, et sauvez chacun sa vie! Ne soyez pas détruits dans son iniquité, car c'est le temps de la vengeance de l'Eternel : il lui rend sa récompense... Subitement Babylone est tombée, et elle a été brisée... Nous avons traité Babylone, mais elle n'est pas guérie; abandonnez-la; ... car son jugement atteint aux cieux et s'est élevé jusqu'aux nues... Sortez du milieu d'elle, mon peuple ! et sauvez chacun son âme de l'ardeur de la colère de l'Eternel ». — Jér. 51 : 1, 6, 8, 9, 45. Comparez avec Apoc. 17 : 3-6 ; 18 : 1-5. Pour ceux qui veulent obéir au commandement de sortir de Babylone, il n'y a qu'un seul lieu de refuge ; il ne se trouve pas dans une nouvelle secte, dans un nouvel esclavage, mais dans « la demeure secrète du Tout-Puissant » — le lieu ou la condition de l'entière consécration, typifié par le Très-Saint du Tabernacle et du Temple (PS. 91). « Celui qui habite dans la [demeure] secrète du Très-Haut logera à l'ombre du Tout-Puissant. » Et celui-là peut dire au milieu de toutes les calamités de ce mauvais jour : « L'Eternel est mon refuge et ma forteresse, mon Dieu : en lui je me confie ».

Sortir de Babylone ne peut pas signifier émigrer physiquement du milieu des nations de la chrétienté, car non seulement la chrétienté mais aussi toute la terre, doit être consumée par le feu [la détresse ardente] de la colère de l'Eternel ; il est vrai que le plus fort de sa colère

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se manifestera contre les nations éclairées de la chrétienté qui ont connu la volonté de l'Eternel, ou du moins ont eu la facilité et la possibilité de la connaître. L'idée de ce commandement est une séparation du joug et des liens de la chrétienté ; c'est n'avoir ni part, ni lot à ses organisations civiles, sociales ou religieuses, et cela par principe et conformément à une méthode sage et dirigée par Dieu.

En principe, aussitôt que la lumière croissante de la vérité de la moisson éclaire notre esprit et rend manifestes les difformités de l'erreur, nous devons être fidèles à la lumière et rejeter l'erreur en lui retirant toute notre influence et tout notre appui. Cela implique que nous nous retirions des diverses organisations religieuses dont les doctrines dénaturent et violent la Parole de Dieu ; en outre, cela nous place dans l'attitude d'étrangers vis-à-vis de tous les pouvoirs civils existants ; non pas d'étrangers hostiles, mais de ceux qui sont pacifiques et soumis aux lois, qui rendent à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ; des étrangers dont la bourgeoisie est dans le ciel, et non sur la terre, et dont l'influence est toujours en faveur de la droiture, de la justice, de la miséricorde et de la paix.

Le principe dans certains cas, la pratique dans d'autres, nous sépareront des divers arrangements sociaux parmi les hommes. Par principe, quiconque est empêtré dans des serments et des obligations des diverses sociétés secrètes devrait se trouver libéré, car autrefois, vous étiez ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur, vous devriez marcher comme des enfants de lumière, n'ayant rien de commun avec les œuvres infructueuses des ténèbres, mais plutôt les reprenant. — Eph. 5 : 6-17.

 Cependant, alors que nous nous approchons de plus en plus du grand dénouement de ce « mauvais jour », il apparaîtra sans nul doute évident à ceux qui considèrent

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la situation du point de vue de « la ferme parole prophétique », que même où il ne s'agit pas de principes, il est sage de se libérer des divers liens sociaux et financiers qui doivent inévitablement céder aux ravages de la révolution et de l'anarchie universelles. A ce moment-là (et n'oublions pas que ce sera probablement dans les quelques prochaines années), les organisations financières, y compris les compagnies d'assurances et les caisses d'épargne («bénéficial societies») s'écrouleront et les «trésors» qui y sont déposés seront absolument sans valeur. Ces cavernes et ces rochers des montagnes ne fourniront pas la protection désirée contre la colère de ce « mauvais jour » lorsque les grandes vagues du mécontentement populaire écumeront et s'abattront contre les montagnes (royaumes - Apoc. 6 : 15-17 ; PS. 46 : 3). Le temps viendra où les hommes « jetteront leur argent dans les rues, et leur or sera [rejeté] comme une impureté; leur argent ni leur or ne pourra les délivrer au jour de la fureur de l'Eternel ; ils ne rassasieront pas leurs âmes [avec leur richesse], et ne rempliront pas leurs entrailles, car c'est ce qui a été la pierre d'achoppement de leur iniquité » (Ezéch. 7 : 19. Comparez également les versets 12-18, 21, 25-27). Ainsi l'Eternel rendra-t-il la vie d'un homme plus précieuse que l'or fin, plus précieuse même que l'or d'Ophir. - Es. 13 : 12.

 Cependant, ceux qui ont fait du Très-Haut leur refuge n'ont pas à craindre l'approche de pareils moments. Il les couvrira de ses plumes et sous ses ailes ils trouveront un refuge ; oui, il leur montrera son salut. Lorsque la confusion la plus insensée s'approchera, ils pourront réconforter leur cœur par l'assurance bénie que « Dieu est notre refuge et notre force, un secours dans la détresse », et dire « c'est pourquoi nous ne craindrons point, quand la terre serait transportée [quand l'ordre social actuel serait entièrement renversé] de sa place, et que les montagnes [royaumes] seraient remuées et jetées au cœur des mers

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[engloutis par l'anarchie], quand ses eaux mugiraient, qu'elles écumeraient, et que les montagnes seraient ébranlées à cause de son comportement ». Dieu sera au milieu de ses saints fidèles qui cherchent en lui leur refuge, et ils ne seront point ébranlés. Dieu secourra Sion au lever du matin ; elle sera « trouvée digne d'échapper à toutes ces choses qui doivent arriver » sur le monde. — PS. 46 ; Luc 21 : 36.


 

ETUDE III

 

LE JOUR DE VENGEANCE EST NECESSAIRE ET JUSTE

 

 

Sur cette génération, type et antitype. — La grande tribulation est le résultat logique de causes antérieures. — Les responsabilités de la « chrétienté » et comment elle les a assumées.— Les responsabilités des autorités civiles, des chefs religieux, et des diverses personnalités de tout rang dans les pays civilisés. — Le rapport des nations païennes avec la chrétienté et la détresse. — Le jugement de Dieu. — « A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit l'Eternel».

 « En vérité, je vous dis : toutes ces choses viendront sur cette génération ». — Matt. 23 : 34-36 ; Luc 11 : 50, 51.

A CEUX qui ne sont pas habitués à peser des principes importants considérés à travers une philosophie morale exacte, il peut paraître étrange qu'une génération doive subir le châtiment des crimes accumulés de plusieurs générations qui l'ont précédée ; pourtant, puisque c'est bien là le jugement formel de Dieu qui ne peut se tromper, il doit y avoir des motifs puissants et sérieux pour justifier pleinement sa décision. Dans le texte ci-dessus, notre Seigneur déclarait qu'il devait en être ainsi pour la génération d'Israël selon la chair à laquelle il s'adressa à la fin de l'Age typique juif. Dieu redemanderait aux Juifs le sang des justes répandu sur la terre, depuis le sang du juste Abel jusqu'au sang de Zacharie tué entre le temple et l'autel. — Matt. 23 : 35.

 C'était là une terrible prophétie, mais on n'y ajouta aucune foi ; cependant, elle s'accomplit à la lettre, à peu près trente-sept ans plus tard, quand des luttes civiles et des envahisseurs hostiles accomplirent le terrible châtiment. Le récit de ce temps nous apprend que les habitants

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de la Judée, par jalousie, étaient divisés en de nombreuses factions qui se combattaient, et qu'une méfiance mutuelle avait atteint son point culminant. Des amis devinrent des ennemis ; des liens de familles furent rompus, et chaque homme avait son frère en suspicion. Le vol, l'imposture, l'assassinat sévissaient comme jamais, et chacun avait sa vie en danger. Même le temple n'était pas un lieu de refuge. Le grand-prêtre fut tué alors qu'il accomplissait le culte public. Puis, poussée au désespoir par le massacre de ses frères à Césarée, et apparemment vouée partout au carnage, la nation tout entière s'unit dans la révolte. La Judée fut ainsi amenée en rébellion ouverte contre Rome et porta un défi au monde civilisé tout entier.

Vespasien et Titus furent envoyés pour la punir, et sa destruction fut terrible. Une à une les villes furent détruites et, en dernier lieu, Titus fit le siège de Jérusalem.

Au printemps de l'an 70 de notre ère, lorsque la ville fut comble de gens venus pour célébrer la Pâque, Titus disposa ses troupes devant les murs de la ville ; les habitants emprisonnés devinrent bientôt la proie de la famine, de l'épée des envahisseurs et de la guerre civile. Si quelqu'un essayait de sortir de la ville, il était crucifié par les Romains. La famine devint telle que des parents égorgèrent leurs enfants pour les manger. Selon Josèphe, le nombre de ceux qui périrent à ce moment-là dépassa un million ; la ville et le temple furent réduits en cendres.

Tel fut l'accomplissement de la prophétie précitée sur Israël charnel rebelle à la fin de cet Age de faveurs comme peuple choisi de Dieu. Et maintenant, à la fin de cet Age de l'Evangile, selon la signification élargie de la prophétie, une détresse semblable, parallèle à celle-là fond sur Israël spirituel nominal qui, dans son sens plus large, est la chrétienté — « un temps de détresse telle qu'il n'y en a pas eue depuis qu'il existe une nation», donc dans un certain sens plus terrible même que celle qui frappa la Judée et Jérusalem. Nous ne pouvons guère nous imaginer sa nécessité et sa justice

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une détresse plus grande encore que celle décrite plus haut, si ce n'est qu'elle sera plus générale et plus universelle et aussi plus destructrice, ainsi que le font prévoir les engins modernes de guerre. Au lieu de se limiter à une nation ou à une province, elle englobera le monde entier, en particulier le monde civilisé, la chrétienté, Babylone.

 Il nous est donc permis de considérer cette Visitation de colère sur Israël selon la chair comme une préfiguration de l'indignation et de la colère plus grandes qui doivent se déverser sur la chrétienté à la fin de cet Age.

 Ceux qui, dans leur précipitation, inclinent à considérer cette conduite du Tout-Puissant à l'égard de cette génération comme injuste, ne font que manifester leur incompréhension de cette loi parfaite de rétribution laquelle, sûrement, bien que souvent lentement, produit des résultats inévitables. La justice, bien plus, la nécessité et la philosophie d'une telle loi apparaissent très clairement à celui qui, réfléchi et révérencieux, loin d'être enclin à accuser Dieu d'injustice, applique son cœur à l'instruction de sa Parole.

 LA GRANDE TRIBULATION EST UN EFFET LEGITIME DE CAUSES ANTERIEURES

 

Aujourd'hui, nous nous trouvons dans une période qui couronne des Ages d'expérience lesquels devraient être, à certains égards, grandement au profit du monde ; ils devraient l'être en particulier à cette partie du monde qui a été favorisée, directement et indirectement, par la lumière de la vérité divine, c'est-à-dire à la chrétienté, Babylone, dont la responsabilité à cause de cette charge est donc très grande. Dieu demandera compte aux hommes, non seulement de ce qu'ils savent, mais aussi de ce qu'ils auraient pu savoir s'ils avaient appliqué leur cœur à l'instruction, aux leçons que l'expérience (la leur et celle des autres) est destinée à enseigner ; si les hommes ne

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veulent pas prêter attention aux leçons de l'expérience, ou s'ils les méprisent de propos délibéré, ils doivent alors en subir les conséquences.

Devant la prétendue chrétienté se déploie au grand jour l'histoire de tous les temps passés, aussi bien que la révélation divinement inspirée. Et quelles leçons elles renferment ! Des leçons d'expérience, de sagesse, de connaissance, de grâce et d'avertissements. En profitant des expériences des générations passées en ce qui concerne les diverses branches de l'industrie, de l'économie politique, etc., le monde a fait des progrès très louables dans le domaine matériel. Beaucoup des commodités et du confort de notre civilisation, actuelle sont dus, pour une large part, à l'application des leçons observées dans les expériences des générations passées. L'art de l'imprimerie a mis ces enseignements à la portée de chacun. Dans ce seul domaine, la génération actuelle jouit de tous les avantages possibles : toute la sagesse et toute l'expérience accumulées du passé s'ajoutent aux siennes propres. Mais les grandes leçons morales que les hommes auraient dû également étudier et apprendre ont été généralement négligées, même quand forcément elles s'imposaient à l'attention publique. L'histoire est remplie de ces leçons pour l'esprit réfléchi, enclin à la droiture, et les hommes d'aujourd'hui en possèdent encore davantage que ceux de n'importe quelle autre génération passée. Des esprits observateurs l'ont de temps en temps remarqué et fait remarquer. Ainsi, le Professeur Fisher, dans la préface de son ouvrage sur le début, le progrès et la chute des empires, dit très bien : « Qu'il y ait dans la succession d'événements humains l'exercice d'une loi, cela ressort avec certitude des faits observés. Les événements ne jaillissent pas sans liaison avec les choses antérieures qui leur ont frayé le chemin. Ils sont reconnus pour être les résultats naturels des temps qui les ont précédés. Des événements antérieurs les ont, pour ainsi dire, préfigurés ».

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Cela est bien vrai : il n'y a pas d'effet sans cause, les pages de l'histoire le démontrent de la manière la plus marquante. Selon cette loi, qui est la loi de Dieu, la semence des semailles du passé doit germer, se développer et porter du fruit, de même qu'une moisson, tôt ou tard, est inévitable. Dans le Volume 2, nous avons montré que l'époque de la moisson de l'Age de l'Evangile est déjà là qu'elle commença en 1874 quand le temps de la présence du Seigneur de la moisson fut arrivé, et que si, depuis cette date, un grand travail de moisson s'est poursuivi, nous nous approchons maintenant sensiblement de l'extrême fin de la période de la moisson, où l'ivraie doit être brûlée et où les grappes mûres de la « vigne de la terre » (les fruits mûrs de la fausse vigne — Babylone) doivent être rassemblées et foulées pour disparaître entièrement. — Apoc. 14 : 18-20.

 LES RESPONSABILITES DE LA CHRETIENTE ET COMMENT ELLE LES ASSUME

 

Babylone, la chrétienté, a possédé longtemps le pouvoir, et a eu de nombreuses occasions à la fois d'apprendre la droiture et de la pratiquer, aussi bien que d'être souvent avertie d'un jugement à venir. Durant tout cet Age de l'Evangile, elle a eu dans son milieu les saints de Dieu, des hommes et des femmes pieuses, dans l'abnégation, semblables à Christ, — « le sel de la terre ». De leur bouche, elle a entendu le message du salut, par l'exemple de leur vie, elle a discerné les principes de la vérité et de la droiture, elle les a entendu discuter de la justice et du jugement à venir. Mais elle a méprisé ces épîtres vivantes de Dieu. Plus encore, ses nations dites chrétiennes, avides de gain, ont couvert d'opprobre le nom de Christ parmi les païens, faisant suite au missionnaire chrétien avec le maudit trafic de rhum et autres méfaits de la « civilisation », et le vrai embryon du royaume des cieux (composé seulement des saints dont les noms sont écrits dans les

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cieux) a souffert la violence dans Babylone et par son autorité. Elle les a haïs et persécutés par ses décrets jusqu'à les faire mourir, de sorte que, durant les siècles, des milliers d'entre eux ont, par leur sang, scellé leur témoignage. Comme leur Maître, ils ont été haïs sans raison, rejetés comme le rebut de la terre à cause de la justice, et leur lumière fut constamment éteinte afin que les ténèbres préférées puissent régner et avoir l'occasion d'opérer l'iniquité. Oh ! combien est sinistre cette histoire de la chrétienté ! Le système de la « mère » est « ivre du sang des saints et des martyrs de Jésus ». Elle et ses filles toujours aveugles sont encore prêtes à persécuter et à décapiter (Apoc. 20 : 4), d'une manière plus raffinée, il est vrai, tous ceux qui sont fidèles à Dieu et à sa vérité, et qui osent d'une manière douée pourtant, leur montrer clairement la Parole de Dieu qui les réprouve.

 Les pouvoirs civils de la chrétienté ont été mis en garde fréquemment lorsque, l'un après l'autre, les empires et les royaumes sont tombés à cause de leur corruption. Même aujourd'hui, si les puissances en place voulaient écouter, elles pourraient entendre un dernier avertissement du prophète inspiré de Dieu qui dit : « Et maintenant, ô rois, soyez intelligents ; vous, juges de la terre, recevez instruction : Servez l'Eternel avec crainte, et réjouissez-vous avec tremblement. Baisez le Fils, de peur qu'il ne s'irrite, et que vous ne périssiez dans le chemin, quand sa colère s'embrasera tant soit peu... Pourquoi s'agitent les nations, et les peuples méditent-ils la vanité ? Les rois de la terre se lèvent [en opposition], et les princes consultent ensemble contre l'Eternel et contre son Oint, disant : Rompons leurs liens, et jetons loin de nous leurs cordes ! ». Mais leur résistance ne servira à rien, car « Celui qui habite dans les deux se rira [d'eux], le Seigneur s'en moquera. Alors [comme ils persistent à ne pas écouter ses avertissements] il leur parlera dans sa colère, et dans sa fureur, il les épouvantera ». — PS. 2 : 10-12, 1-5.

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Puis encore, comme cela est représenté par les principes simples et maintenant bien connus de sa sainte loi, « Dieu se tient dans l'assemblée des puissants [de ceux qui détiennent l'autorité] ; il juge au milieu des dieux [des gouvernants] disant : Jusques à quand jugerez-vous injustement et ferez-vous acception de là personne des méchants ? Faites droit au misérable et à l'orphelin, faites justice à l'affligé et au nécessiteux. Délivrez le misérable et le pauvre, sauvez-le de la main des méchants » (PS. 82 : 1-4) L'importance et l'urgence de ce conseil, par les exigences des temps actuels, forcent l'attention des autorités ; la presse quotidienne en est un témoin constant ; nombreux sont, d'autre part, les avertissements de gens sérieux qui voient le danger provenant de la négligence générale de ce conseil. Même des hommes du monde qui interrogent l'avenir du seul point de vue utilitaire, discernent la nécessité d'adopter la ligne de conduite conseillée par les prophètes.

 Feu l'Empereur Guillaume d'Allemagne avait discerné cela, comme nous le voyons d'après le correspondant à Berlin de l’Observatore Romano (1880) : « Lorsque l'Empereur Guillaume reçut la nouvelle du dernier horrible attentat à la vie du Tsar il prit un air très grave, et après quelques minutes de silence il déclara d'un ton mélancolique mais assez énergique . « Si nous ne changeons pas la direction de notre politique, si nous ni pensons pas sérieusement à donner une instruction solide à la jeunesse, si nous ne donnons pas la Première place à la religion, si nous ne prétendons seulement qu’à gouverner au jour le jour, nos trônes seront renversés et la société deviendra la proie des plus terribles événements. Nous n'avons plus de temps à perdre, et ce sera un grand malheur si tous les gouvernements n'arrivent pas a un accord dans cette œuvre salutaire de répression ».

 Dans son ouvrage, largement répandu en Allemagne et intitulé Réforme ou Révolution, l'auteur, M. von Massow, qui n'est ni un socialiste, ni un radical (*), mais un

(*) . radical « : au sens américain : extrémiste — Trad.

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conservateur, et le Président du Comité central des Ouvriers des Colonies, accuse ses compatriotes de mener une « politique d'autruche », d’imiter l'habitude proverbiale de cet oiseau qui se cache la tête dans le sable, en croyant qu'il devient ainsi invisible parce que lui-même ne peut pas voir. Von Massow écrit :

« Nous pouvons ignorer des faits, mais nous ne pouvons les changer. Il n'y a aucun doute que nous sommes à la veille d'une révolution. Tous ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre doivent l'admettre. Seule, une société submergée par l'égoïsme, la satisfaction de soi et la chasse au plaisir peut nier cela ; seule, une telle société continuera à danser sur le volcan, refusera de voir le Méné-Tékel, et continuera à croire en la puissance des baïonnettes.

« La grande majorité des gens instruits n'ont aucune idée de l'ampleur de la haine qui fermente dans les classes moins élevées. Le parti social-démocrate est considéré comme n'importe quel autre parti, et cependant il ne se soucie pas de droits politiques, ni de réformes administratives, ni de nouvelles lois. Ce parti se fonde sur le désir des classes « populaires » de jouir de la vie, de goûter à des plaisirs dont ceux qui n'ont jamais possédé un .billet de cent marks ont une conception tout à fait déformée... Naturellement, l'ordre sera vite rétabli [après le régime socialiste], mais en quel état sera le pays ! Il y aura d'innombrables infirmes, veuves et orphelins ; les banques publiques et les banques privées auront été dépouillées ; les chemins de fer, les télégraphes, les routes, les ponts, les demeures, les usines, les monuments — tout sera démoli, et ni l'Union, ni les Etats, ni les villes, ni les paroisses ne seront capables de trouver les millions qu'il en coûterait pour restaurer même une fraction de ce qui est détruit. Il est presque incroyable que rien ne soit fait pour parer au danger. Ce n'est pas de charité qu'on a besoin, mais de cœurs généreux qui veulent montrer quelque égard pour les classes « populaires ». L'amour, l'amour qui étreint tout, vaincra une grande partie de la haine qui fermente. Un grand nombre peut être perdu sans rémission, mais il y en a également des millions qu'on peut encore gagner si la preuve est donnée qu'il leur est possible d'obtenir une existence digne d'un être humain, qu'ils n'ont pas besoin, comme c'est exactement le cas

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maintenant, d'être plus malheureux que les animaux, lesquels au moins sont logés et nourris ».

 L'auteur continue longuement afin d'ouvrir les yeux des sens de Berlin sur le danger dans lequel ils vivent. « Les Berlinois », dit-il, . s'imaginent qu’ils peuvent s’assurer la protection des Gardes, quelque 60 000 gaillards. Vaine espérance ! Pendant l'automne, lorsque les hommes dont le temps est terminé quittent leurs, régiments et avant que les nouvelles recrues soient arrivées, la garnison compte a peine 7000 hommes. Une insurrection, dirigée par quelque ancien officier mécontent pourrait trouver bientôt 100 000 et même 160000 ouvriers pour y prendre part. Tous ces hommes ont servi dans l'armée, sont aussi bien entraînés que leurs adversaires, et comprennent la nécessité de la discipline. Les communications télégraphiques et téléphoniques seraient coupées, les voies ferrées endommagées pour empêcher l'arrivée de renforts, les officiers regagnant précipitamment leur poste seraient interceptes. Les révolutionnaires pourraient taire sauter les casernes abattre l'Empereur, les Ministres, les généraux, les fonctionnaires tous ceux qui portent un uniforme, avant qu'une seule troupe de cavalerie ou qu'une batterie d'artillerie ait pu venir à leur secours ».

 Mais ceux qui détiennent l'autorité prennent-ils garde aux avertissements et aux leçons solennelles de l'heure présente ? Non : comme le Prophète le prédisait : « Ils ne connaissent ni ne comprennent, ils marchent dans les ténèbres [jusqu'à ce que] tous les fondements de la terre [les fondements de la société — les principes de loi et d'ordre établis jusqu'ici] soient ébranlés » — « terriblement ébranlés » — secoués pour qu'ils puissent être changés. — Héb. 12 : 27 ; PS. 82 : 5 ; Esaïe 2 : 19.

 Feu l'Empereur d'Allemagne fit bien peu de cas des craintes que nous venons de citer et exprimées par son grand-père. Il y a des années, en offrant au prince de Bismarck une magnifique épée placée dans un fourreau en or, l'Empereur déclara : « Devant ces troupes, je viens remettre mon présent à votre sérénissime Altesse. Je ne pouvais trouver de meilleur présent qu'une épée, l'arme la plus noble des Allemands,

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un symbole de cet instrument que votre Altesse, au service de mon grand-père, aida à forger, à aiguiser, et aussi à manier — un symbole de cette grande époque d'édification durant laquelle le mortier fut de sang et de fer — un remède qui n'échoue jamais, et qui, en cas de besoin, dans les mains de Rois et de Princes, préservera également l'unité à l'intérieur de la Patrie, de même que lorsqu'il fut appliqué au dehors du pays, il contribua à l'union Interne ».

 Commentant cette expression, le Spectator de Londres dit :

« Ceci est une déclaration des plus alarmantes autant qu'étonnante. En Allemagne, on en donne deux explications courantes : l'une, qu'elle vise tout état allemand qui prétendrait se séparer de l'Empire, et l'autre, qu'elle annonce la décision de l'Empereur et de ses confédérés de traiter par la force militaire si cela est nécessaire, avec les Socialistes et les Anarchistes. Dans l'un ou l'autre cas, cette déclaration était inutile et imprudente. Personne ne met en doute que l'Empire allemand, qui en fait fut édifié par l'épée à Langensalza, aussi bien que dans la guerre avec la France, décréterait l'occupation militaire de tout Etat sécessionniste ; mais menacer tout parti, même les Socialistes, de la loi martiale alors qu'il essaie de gagner grâce au vote, c'est en fait, suspendre la Constitution en faveur d'un état de siège. Nous ne supposons pas que l'Empereur ait eu une intention quelconque de ce genre, mais il apparaît clairement qu'il a songé à cette situation, qu'il sent la résistance des Socialistes, et qu'il en tire la conclusion suivante : « Eh bien ! j'ai toujours l'épée, et c'est un remède infaillible ». Plus d'un roi en est venu à conclure ainsi en lui-même, mais peu se sont laissé aller jusqu'à estimer sage de penser tout haut sur un tel sujet. Expliquons cela comme nous voulons, c'est une menace, et des monarques avisés ne profèrent pas de menaces avant que l'heure de frapper soit arrivée ; encore moins menacent-ils d'employer la violence militaire comme remède à des griefs même internes. « L'épée, un remède » pour des maux internes, et « un remède infaillible » ! Autant dire que le bistouri du chirurgien est un remède infaillible contre la fièvre. Le Prince Schwartzenburg, un Conservateur s'il en fût, essaya avec l'appui d'une armée irrésistible ce dit remède, et dans des circonstances plus favorables, et après une longue expérience, il tira une conclusion qui constitue la plus sage de toutes les déclarations politiques et que

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ferait bien de prendre en considération l'Empereur allemand : « Vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec des baïonnettes, excepté de vous asseoir dessus ». « Qu'aurait pu dire un empereur romain qui fût plus énergique que « l'épée est un remède Infaillible » ? On trouve l'essence de la tyrannie dans une phrase de ce genre ; et si l'Empereur l'a réellement prononcée après réflexion, ce n'est pas un chef que l'Allemagne a en sa personne, mais un maître absolu d'un type que toute l'histoire moderne nous montre comme étant hors de saison. Bien entendu, il est possible que l'Empereur ait parlé trop vite, sous l'influence de cette émotion semi-poétique, s'élevant à demi d'un sens exagéré de sa propre personnalité, sens qu'il a souvent trahi antérieurement ; mais si l'on doit accepter son propos à la lumière d'un manifeste adressé à son peuple, alors tout ce qu'on peut dire, c'est : « Quelle pitié ! Quelle source d'espérance vient de disparaître ! ».

 La déclaration faite par le Tsar actuel de Russie, à savoir qu'il soutiendrait l'autocratie avec autant d'ardeur que le fit son père, fut une autre indication qu'on ne tient pas compte des solennels avertissements de cette heure propice et de la Parole de Dieu. Et notez comment elle fut reçue par le peuple de son empire, malgré toute l'énergie officielle exercée pour museler la liberté d'expression. Un manifeste, qui circula dans tout l'empire, fut publié par le parti des Droits du peuple de Russie.

Ce manifeste, sous forme de lettre adressée au Tsar, était remarquable par son style clair et énergique. Après l'avoir blâmé pour la défense qu'il prenait de son absolutisme, il déclarait :


« Les plus avancés des Zemstvos ne demandaient que le bon accord entre le Tsar et le peuple, la liberté d'expression, ainsi que la suprématie de la loi sur l'arbitraire de l'exécutif. Vous avez été trompé et effrayé par les comptes rendus des courtisans et des bureaucrates. La société comprendra parfaitement que c'est la bureaucratie, jalouse de sa propre omnipotence, qui a parlé par votre bouche. La bureaucratie, à commencer par le Conseil des Ministres jusqu'au plus petit fonctionnaire de province, hait tout

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développement, social ou individuel, et empêche d'une manière active, les relations directes du monarque avec des représentants de son peuple, sauf si ses sujets viennent en tenue de gala présenter des félicitations, des icônes et des offrandes.

« Votre déclaration a prouvé que tout essai d'exprimer devant le trône, même de la façon la plus loyale, les besoins du pays, ne rencontre qu'un refus brutal et dur. La société attendait de vous encouragement et secours, mais elle n'a entendu qu'un rappel de votre omnipotence, donnant l'impression d'une rupture complète entre le Tsar et le peuple. Vous avez vous-même détruit votre propre popularité ; vous vous être aliéné toute cette classe de la société qui, d'une manière pacifique, lutte pour le progrès. Quelques individus jubilent de votre déclaration, mais vous découvrirez sous peu leur impuissance.

« Dans une autre classe de la société, votre déclaration a causé un sentiment d'injure et d'abattement que, pourtant, les meilleures forces sociales surmonteront bientôt avant de poursuivre la lutte pacifique mais obstinée et volontaire nécessaire à la liberté. Dans un autre milieu encore, vos paroles stimuleront le zèle au combat, par tous les moyens, contre le haïssable état de choses actuel. C'est vous qui avez commencé le premier la lutte. Avant peu, elle suivra son cours ».

Ainsi, toutes les nations de la « chrétienté » trébuchent dans les ténèbres si longtemps préférées. Même les Etats-Unis qui jouissent d'une liberté dont ils sont fiers et qui, plus que toute autre nation, sont de toutes manières si richement favorisés, ne font pas exception ; eux aussi ont reçu de nombreux avertissements. Notez les paroles presque prophétiques que le Président martyr Abraham Lincoln adressa à un ami de l'Illinois, peu de temps avant d'être assassiné :

« Oui, nous pouvons tous nous féliciter que cette guerre cruelle approche de sa fin. Elle a coûté une somme énorme d'argent et de sang. Le meilleur sang de la fleur de la jeunesse américaine a été offert sans compter sur l'autel de notre pays pour que la nation puisse vivre. Ce fut en vérité une heure critique pour la République. Mais je vois dans un avenir très proche, s'avancer une crise qui

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m'angoisse et me fait trembler pour le salut de mon pays. Comme conséquence de la guerre, des sociétés ont été intronisées une ère de corruption en haut lieu va s’ensuivre, les puissances d'argent du pays vont s’efforcer de prolonger leur règne en agissant sur les préjugés du peuple jusqu’à ce que toute la richesse soit accumulée dans les mains de quelques-uns, et que la République soit détruite. En ce moment, je suis plus anxieux pour la sécurité de mon pays que jamais auparavant, même au plus tort de la guerre ».

De même, en 1896, le représentant Hatch, du Missouri, dans un discours adresse au Congrès sur des sujets financiers et sociaux, déclara selon la presse publique :

 « Ecoutez ce que je vous dis ! Si l'inexorable loi de la cause et de l'effet n'a pas été effacée du code du Tout-Puissant, et à moins qu'une pause intervienne, très vite, nous pouvons nous attendre à voir sur la scène américaine les horreurs de la Révolution française avec tous les perfectionnements modernes, et ce, dans la prochaine décade. Et je ne suis pas le seul. Ce monsieur Astor qui il y a quelque temps, est allé en Angleterre, s'est acheté un emplacement sur l'île et est devenu un sujet britannique, a discerné ce qui va arriver aussi nettement que je le fais; aussi a-t-il saisi l'occasion par les cheveux et a-t-il bondi à temps, avant qu'il n'y ait la rué pour obtenir des cabines comme cela aura lieu dans quelque temps. II savait très bien que si les choses devaient continuer comme vous et moi les avons vues il y a quelque temps, le moment ne serait pas éloigné ou il y aurait une telle cohue de gens de son milieu se ruant à bord de chaque vapeur en partance qu'il pourrait être repoussé de la passerelle».

Le 30 avril 1896, l'Honorable H.R. Herbert, Secrétaire à la Marine des E.U, lors d'un discours qu'il fit à Cleveland (0.) à des hommes d'affaires, déclara dans des termes très modérés :

« Nous entrons dans une ère de vastes entreprises qui menacent d'occuper, a l'exclusion des autres toutes les voies ordinaires du progrès humain. Les optimistes pourront vous dire que cela améliorera les conditions de la vie humaine, que de grandes entreprises diminuent le prix des produits et du transport. Le magasin géant

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[litt. « mammouth » — Trad.] dans lequel vous pouvez trouver tout ce que vous désirez, et à bon marché, apparaît partout. Des installations industrielles, appuyées par des capitaux de plusieurs millions sont en train de prendre rapidement possession du champ qu'occupaient autrefois de plus petites entreprises de même caractère. « Le génie humain paraît incapable d'inventer, sans restreindre dangereusement la liberté des citoyens, un plan quelconque pour empêcher ces monopoles, et il en résulte une accumulation d'énormes richesses par quelques-uns» la réduction des occasions favorables pour beaucoup, et la naissance d'un mécontentement. C'est pourquoi les conflits entre le travail et le capital sont appelés à avoir une plus grande signification dans l'avenir qu'ils n'en avaient dans le passé.

 « Des hommes réfléchis prédisent que de l'antagonisme entre le capital et le travail, doit sortir un conflit qui sera fatal à notre gouvernement républicain, un conflit qui résultera en une anarchie et en effusion de sang ; puis viendra une monarchie sous quelque chef audacieux qui, par la puissance militaire, sera capable de ramener l'ordre du chaos.

 « Parfois, on nous montre que le Socialisme est l'issue logique de la condition actuelle. Les premières expériences dans cette direction, dit-on, doivent être faites dans les villes ; les patrons, avec des moyens illimités à leur disposition et les ouvriers qui n'ont que le vote comme seule faible occasion de progresser, sont appelés à se combattre, classe contre classe, pour obtenir la direction des municipalités. Ceci est l'un des périls de l'avenir... On supposait autrefois que le fermier américain se tiendrait à jamais comme un rempart inébranlable, mais un grand nombre de nos fermiers ont changé d'esprit ». Les pouvoirs ecclésiastiques de la chrétienté ont également été enseignés règle sur règle et précepte sur précepte. Ils ont été avertis par la manière d'agir providentielle de Dieu dans le passé à l'égard de ses enfants ; ils l'ont été aussi de temps en temps par des réformateurs. Cependant, peu nombreux, très peu nombreux sont ceux qui peuvent lire sur la muraille ce que la main mystérieuse a écrit ; ils sont impuissants pour vaincre, ou même pour contenir le courant populaire. Le Rév. T. De Witt Talmage

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semblait saisir et comprendre ces choses, dans une certaine mesure, quand, dans un discours à propos, il déclara :

 « Si l'église de Jésus-Christ ne se réveille pas et ne se montre pas l'amie du peuple comme l'amie de Dieu, si elle ne témoigne pas de la sympathie aux grandes masses qui, avec leurs familles derrière elles engagent cette bataille pour obtenir leur pain, l'église, telle qu'elle est organisée maintenant, deviendra une institution morte. Christ descendra de nouveau au bord du lac et invitera de simples, d'honnêtes pêcheurs à un apostolat de droiture, à l'égard de l'homme et à l'égard de Dieu. Le temps est venu où toutes les classes de gens auront des droits égaux dans la grande lutte pour l'existence ».

 Et cependant cet homme, qui a en charge un talent et une influence que peu de gens seulement possèdent, ne semblait pas pressé de suivre les convictions qu'il exprimait quant aux devoirs qui incombent aux chrétiens influents à l'heure du péril.

 Les avertissements continuent et beaucoup d'esprits sont convaincus de devoir et de privilège, mais hélas ! tout est inutile ; personne ne prend garde. Les ecclésiastiques ont eu un grand pouvoir et l'ont encore jusqu'à un certain degré, mais au nom de Christ et de son évangile, ils se sont servi et se servent encore et abusent égoïstement de ce pouvoir. « Ils tirent leur gloire les uns des autres », « ils aiment les premiers sièges dans les synagogues », et « à être appelés Rabbi », docteur, Révérend, etc., recherchant le gain, chacun « vers son propre chemin [ou dénomination] » (Jean 5 : 44 ; Matt. 23: 6-12; Es. 56: 11). « La crainte des hommes tend un piège ». Tout cela empêche même quelques-uns des vrais serviteurs de Dieu d'être fidèles, tandis qu'apparemment beaucoup des sous-bergers ne se sont jamais soucié des brebis du Seigneur si ce n'est de s'assurer la toison d'or.

 Nous reconnaissons avec plaisir que beaucoup de gens instruits, cultivés, nobles et pieux, ont fait et font encore partie du clergé dans toutes les diverses dénominations de l'église nominale, qui, à travers tout l'Age, a renfermé à la

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fois le froment et l'ivraie (Matt. 13 : 30). Cependant, nous sommes forcés d'admettre que nombre de ceux qui appartiennent à la classe de l'« ivraie » ont envahi aussi bien le corps ecclésiastique que les rangs des simples fidèles. En vérité, les tentations à l'orgueil et à la vaine gloire, et dans de nombreux cas, à l'aisance et à l'opulence, qui se sont présentées à des jeunes gens bien doués qui aspirent à un poste de prédicateur, ont été telles qu'il est difficile qu'il n'en soit pas ainsi, et ce dans une très grande mesure. De toutes les professions, le ministère chrétien a offert le chemin le plus rapide et le plus facile à la célébrité, à l'aisance, à la prospérité temporelle en général, et souvent à la richesse. La profession d'homme de loi exige toute une vie d'énergie intellectuelle et d'efforts, de travail, et elle entraîne son poids de soucis pressants. On peut en dire autant de la carrière de médecin. Si, d'ailleurs, dans ces professions, l'homme s'élève à la fortune et à la distinction, ce n'est pas simplement parce qu'il a l'esprit vif, la parole facile, mais c'est le fruit de son application mentale assidue et constante, et de ses laborieux efforts. D'autre part, dans la profession cléricale, un maintien distingué, agréable, une capacité moyenne d'exposer à un auditoire public, deux fois par semaine, un sujet biblique, suffisent à tout jeune homme d'instruction ordinaire et d'un bon caractère moral entrant dans la profession pour lui assurer le respect et la vénération de son assemblée, un salaire confortable et une vie aisée, tranquille et paisible.

Si ce jeune homme est doué d'un talent supérieur, les gens qui admirent l'art oratoire l'auront vite découvert, et bientôt il sera appelé à une charge plus lucrative ; avant même pour ainsi dire qu'il le sache, il est devenu célèbre parmi les hommes qui s'arrêtent rarement pour se demander si sa piété — sa foi, son humilité et sa révérence pour Dieu — a marché de pair avec son développement intellectuel et ses progrès oratoires. En fait, si tel est le cas, il est

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moins acceptable spécialement dans les riches assemblées qui, probablement d'une manière plus fréquente que les assemblées pauvres, sont composées surtout de l'« ivraie ».

 Si sa piété surmonte vraiment les influences des circonstances, il sera très souvent obligé, pour sa bonne réputation, de réagir contre les dispositions et les préjugés de ses ouailles, et bientôt il deviendra impopulaire et indésiré. Toutes ces circonstances ont ainsi introduit en chaire une très grande proportion de ceux que les Ecritures désignent sous le nom de « bergers-mercenaires ». — Esaïe 56 ; 11 ; Ezéch. 34 : 2-16 ; Jean 10 : 11-14.

 La responsabilité de ceux qui ont choisi le ministère de l'évangile au nom de Christ est très grande. Aux yeux des gens, ils ont une position très élevée comme représentants de Christ, comme exemples spéciaux de son esprit, et interprètes de sa vérité. Comme classe, ils ont eu de grands avantages sur les autres hommes en venant à la connaissance de la vérité et en l'annonçant librement. Ils ont été délivrés du fardeau et du labeur qui enchaînent les autres hommes pour gagner leur existence ; leurs besoins temporels étant assurés, ils ont le temps, le loisir, l'instruction spéciale et de nombreuses aides de la part d'associations, etc. pour ce but même. Ainsi, d'une part, il y a de grandes occasions d'exercer un zèle pieux et un fidèle sacrifice de soi pour la cause de la vérité et de la droiture, et d'autre part, de grandes tentations soit au confort indolent, soit à l'ambition pour obtenir la renommée, la richesse ou le pouvoir. Hélas ! La grande majorité des membres du clergé a manifestement succombé aux tentations plutôt que de saisir et d'employer les occasions offertes par leur position, et comme résultat, ils sont aujourd'hui des « conducteurs aveugles conduisant des aveugles » ; c'est pourquoi, eux et leurs troupeaux tombent rapidement dans la fosse du scepticisme. Ils ont caché la vérité (parce qu'elle est impopulaire), présenté l'erreur (parce qu'elle est populaire) et

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enseigné comme doctrine les préceptes des hommes (parce qu'ils sont payés pour le faire). Ils ont, en fait et parfois en paroles mêmes, dit aux gens : « Croyez ce que nous vous disons en vous fiant à notre autorité », au lieu de leur apprendre à « éprouver toutes choses » par les paroles divinement inspirées des apôtres et des prophètes, et à ne « retenir » seulement « que ce qui est bon ». Durant de longs siècles, le clergé de l'église de Rome a tenu la Parole de Dieu ensevelie dans les langues mortes, et n'autorisa point sa traduction en langues vivantes, de crainte que les gens puissent sonder les Ecritures et se rendent compte de la vanité des prétentions de ce clergé. Par la suite quelques pieux réformateurs s'élevèrent du milieu de la corruption de l'église, arrachèrent la Bible de l'oubli et la présentèrent au peuple ; c'est ainsi qu'il en résulta un grand mouvement protestant — protestant contre les fausses doctrines et les pratiques mauvaises de l'église de Rome.

Bientôt cependant, le protestantisme aussi se corrompit, et son clergé commença à formuler des credo et enseigna au peuple à les considérer comme étant les doctrines abrégées de la Bible et d'importance suprême. Son clergé a baptisé les enfants et leur a enseigné le catéchisme avant même qu'ils aient appris à penser, à réfléchir ; ensuite, lorsqu'ils furent devenus des adultes, il les invita au sommeil, et leur donna à comprendre que, pour leur sécurité dans les choses religieuses, ils devaient lui confier toutes les questions de doctrine et suivre ses instructions, leur indiquant que lui seul avait l'instruction, etc., nécessaire pour comprendre la vérité divine, et qu'eux, par conséquent, devaient le considérer comme des autorités en matière religieuse, sans en appeler à la Parole de Dieu. Si quelqu'un se permettait de mettre en question cette prétendue autorité, et de penser différemment, il était considéré comme hérétique et schismatique. Les plus savants et les plus éminents parmi les membres du clergé

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ont écrit, sur ce qu'ils appellent la «  Theologie systématique », de volumineux ouvrages qui, tous, à l'instar du Talmud parmi les Juifs, ont pour but d'annuler la Parole de Dieu, et d'enseigner comme doctrine les préceptes des hommes (Matt. 15 : 6 ; Es. 29 : 13) ; d'autres membres instruits et éminents du clergé ont accepté les fonctions honorables et lucratives de professeurs en  Theologie dans des séminaires  Theologiques ostensiblement fondés pour préparer des jeunes gens au ministère chrétien ; en réalité,. il s'agit de leur Inculquer les idées de la prétendue «  Theologie systématique » de leurs diverses écoles, pour empêcher, sinon pour enchaîner la pensée libre et l'examen honnête et révérenciel des Ecritures sacrées, sans égard aux traditions des hommes. C'est de cette manière que, génération après génération, le « clergé » a suivi le sentier battu des erreurs traditionnelles. Ce n'est qu'occasionnellement que l'un d'entre eux était suffisamment éveillé et fidèle à la vérité pour découvrir l'erreur et demander avec force une réformation. Il a été combien plus facile de suivre le courant populaire surtout quand de grands hommes le dirigeaient.

Ainsi le clergé comme classe a-t-il abusé de son pouvoir et de ses avantages supérieurs. Toutefois, dans son sein, il y a eu (et il y a encore) quelques âmes sincères, ardentes, qui ont cru vraiment accomplir le service de Dieu en soutenant les faux systèmes dans lesquels elles avaient été conduites, et dont les erreurs les avaient aussi grandement aveuglées..

Ces réflexions paraîtront sans doute offensantes à plusieurs des membres du clergé, surtout aux orgueilleux et à ceux qui ne cherchent que leur propre intérêt ; nous n'avons pourtant aucune crainte que leur présentation tranche puisse offenser les humbles parmi eux qui, s'ils en reconnaissent la véracité, seront bénis par une humble confession et une pleine détermination de marcher dans la lumière de Dieu telle qu'elle jaillit de sa Parole,

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sans égards aux traditions humaines. Nous nous réjouissons de pouvoir dire que, jusqu'ici, durant la période de la moisson, il nous est arrivé de connaître quelques membres du clergé de cette classe qui, lorsque la vérité de la moisson a lui sur eux, ont abandonné l'erreur, recherché et servi la vérité. Mais, hélas ! la majorité du clergé ne fait pas partie de cette classe humble, et nous sommes encore obligés de nous rendre compte de la puissance des paroles du Maître : « Combien difficilement ceux qui ont des biens entreront- ils dans le royaume de Dieu ! » (Marc 10 : 23), que ces richesses soient la réputation, la célébrité, le savoir, l'argent, ou même le confort ordinaire.

Le commun peuple ne doit donc pas être surpris que le clergé de la chrétienté, comme classe, soit aveuglé quant aux vérités propres à ce temps de moisson, exactement comme à la fin de l'Age judaïque typique, les instructeurs et conducteurs reconnus furent aveuglés et opposés aux vérités propres à cette moisson. En vérité, leur aveuglement est la récompense des talents et des conditions favorables dont ils ont abusé, et c'est pourquoi on ne doit pas espérer la lumière et la vérité de ce côté. A la fin de l'Age judaïque, les conducteurs religieux ont, d'une manière significative, suggéré au peuple de poser la question :

« Aucun d'entre les chefs, ou d'entre les pharisiens, a-t-il cru en lui ? », et en acceptant leur suggestion et en se soumettant aveuglément à leur direction, certains ont ainsi manqué leur privilège et leur entrée dans les bénédictions de la nouvelle dispensation. Ainsi en sera-t-il pour la classe similaire dans ces derniers jours de la dispensation de l'Evangile : ceux qui suivent aveuglément la direction du clergé tomberont avec lui dans la fosse du scepticisme ; seuls, ceux qui marchent fidèlement avec Dieu, participant à son esprit et reposant humblement sur tous les témoignages de sa précieuse Parole, seront capables de discerner et de rejeter le « chaume » de l'erreur qui a été si longtemps mélangée avec la vérité ; ils se tiennent

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fermement et avec assurance dans la foi de l'Evangile et sont fidèles de cœur à Dieu, tandis que les masses sont emportées par le courant populaire de l'incrédulité sous toutes ses formes : évolution, critique religieuse (« Higher Criticism»),  Theosophie, science chrétienne, spiritisme, ou autres  Theories qui nient la nécessité et le mérite du grand, sacrifice accompli au Calvaire. Ceux, par contre, qui tiendront avec succès dans ce « mauvais jour » (Eph. 6 : 13), prouveront, ce faisant, le « métal » de leur caractère chrétien, car si fort sera le courant qui cherchera à les entraîner que seuls, les vrais chrétiens dévoués à Dieu, pleins de zèle, de courage et de fermeté, seront capables de résister jusqu'à la fin. Ces vagues d'incrédulité se précipitant emporteront tous les autres devant leurs yeux. Il est écrit : « II en tombera mille à ton côté, et dix mille à ta droite ; — toi, tu ne seras pas atteint... parce que toi tu as mis l'Eternel, mon refuge, le Très-haut, pour ta demeure... Celui qui habite dans la demeure secrète [de la consécration, de la communion et d'harmonie] du Très-haut logera à l'ombre du Tout-puissant... Il te couvrira de ses plumes, et sous ses ailes tu auras un refuge : sa vérité sera ton bouclier et ta rondache ». — PS. 91.

Individuellement, les Chrétiens ne peuvent rejeter leur responsabilité personnelle sur des pasteurs et des instructeurs, ni sur des conciles et des credo. C'est par la Parole de l'Eternel que nous sommes jugés (Jean 12 : 48-50 ; Apoc. 20 : 12), et non par les opinions ou par les précédents de nos semblables, quels que soient leurs titres et leurs attributions. Tous devraient donc imiter les nobles Béréens qui « examinaient chaque jour les Ecritures » pour voir si les choses qu'on leur enseignait étaient vraies (Actes 17 : 11). Il est de notre devoir comme chrétiens d'éprouver individuellement toutes choses que nous acceptons et de retenir ce qui est bon. « A la loi et au témoignage ! S'ils ne parlent selon cette parole, il n'y aura point pour eux d'aurore ». — Actes 17 : 11 ; 1 Thess. 5 : 21 ; Es. 8 : 20.

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Le même principe est vrai aussi bien dans les choses temporelles que dans les choses spirituelles. Alors que les divers navires de l'état sont poussés vers la destruction, ceux qui aperçoivent devant eux les récifs, ne peuvent, il est vrai, changer le cours des événements en général, mais dans une certaine mesure tout au moins, ils peuvent saisir sagement les occasions présentes pour régler leur propre conduite à cause de la catastrophe inévitable : ils peuvent apprêter les canots et les bouées de sauvetage, de façon que lorsque les navires de l'état sombreront dans la mer démontée de l'anarchie, ils puissent maintenir leur tête au-dessus des vagues et y trouver un repos. En d'autres termes, de nos jours, la manière de faire, sans parler des principes, c'est d'agir en toute justice, avec générosité et bonté à l'égard de nos semblables, quels que soient leur rang et leur condition de vie, car la grande détresse surgira de la colère intense des nations irritées, du grand mécontentement et de l'indignation des masses populaires éclairées contre les classes plus fortunées, les aristocrates et les dirigeants. A présent, on discute beaucoup des sujets de mécontentement ; aussi, avant que la tempête de la colère n'éclate, est-il temps pour les Individus de faire connaître leurs principes, non seulement par leurs paroles, mais aussi par leur conduite dans tous leurs rapports avec leurs semblables. C'est maintenant le moment d'étudier et d'appliquer les principes de la règle d'or, d'apprendre à aimer notre prochain comme nous-mêmes, et d'agir en conséquence. Si les hommes étaient assez sages pour considérer ce qui, dans un avenir très proche, doit être le résultat du cours actuel des choses, Ils le feraient, sinon par principe, du moins par bonne politique.

Dans la détresse qui s'approche, il n'est que raisonnable de supposer que, même au milieu de la plus épouvantable confusion, des discriminations seront faites en faveur de ceux qui se seront montrés justes, généreux et bons,

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et une colère extrême sera exercée contre ceux qui auront pratiqué et soutenu l'oppression. Il en fut ainsi au milieu des horreurs de la Révolution française, et il en sera encore de même alors, selon le conseil de la Parole de Dieu qui déclare : « Recherchez la justice, recherchez la débonnaireté peut-être serez-vous à couvert au jour de la colère de l'Eternel». « Retire-toi du mal, et fais le bien ; cherche la paix, et poursuis-la. Les yeux de l'Eternel regardent vers les justes, et ses oreilles sont ouvertes à leur cri. La face de l'Eternel est contre ceux qui font le mal, pour retrancher de la terre leur mémoire» (Soph. 2 : 3 ; PS. 34 : 14-16 .

Ces paroles de sagesse et d'avertissement sont pour le monde en général. Quant aux « saints », au « petit troupeau » aux « vainqueurs », ils ont la promesse qu'ils seront comptes dignes d'« échapper » à toutes ces choses qui viendront sur le monde. — Luc 21 : 36.

 RAPPORT DES NATIONS PAIENNES AVEC LA CHRETIENTE ET AVEC LA DETRESSE

 

Tandis que la violente colère de l'Eternel doit châtier en particulier" lés nations qui composent la chrétienté parce qu'elles ont péché contre plus de lumière et de privilèges les Ecritures montrent clairement que les nations païennes, de leur côté, n'ont pas été exemptes de responsabilité et qu'elles ne resteront pas impunies. Depuis nombre de siècles, de nombreuses générations païennes ont pris plaisir à commettre l'injustice (ou l'iniquité - Trad.). Dans les temps passés, leurs ancêtres ont oublié Dieu parce qu'ils n'aimaient pas se souvenir de sa Juste autorité : ils ont aimé les ténèbres plus que la lumière, et ils ont marché volontairement dans la folie de leur propre imagination. Quant à leurs descendants, ils ont persévéré jusqu'à ce jour dans la même voie de dégradation.

Touchant la responsabilité de ces nations, l'Apôtre Paul (Rom. 1: 18-32) nous déclare très clairement la pensée

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de Dieu, disant : « Car la colère de Dieu est révélée du ciel contre toute impiété et toute iniquité des hommes qui possèdent la vérité tout en vivant dans l'iniquité (voir note Darby — Trad.) : parce que ce qui se peut connaître de Dieu est manifeste parmi eux ; car Dieu le leur a manifesté ; car depuis la fondation du monde, ce qui ne se peut voir de lui, savoir et sa puissance éternelle et sa divinité, se discerne par le moyen de l'intelligence, par les choses qui sont faites, de manière [qu'ayant cette lumière de la nature, c'est-à-dire le témoignage de la nature concernant l'existence, la puissance et la bonté de Dieu, et celle de la conscience Indiquant ce qui est bien et ce qui est mal] ils sont inexcusables [en poursuivant une mauvaise conduite de vie] ; parce que, ayant connu Dieu [dans une certaine mesure tout au moins], ils ne le glorifièrent pas comme Dieu, ni ne lui rendirent grâces, mais ils devinrent vains dans leurs raisonnements, et leur cœur destitué d'intelligence fut rempli de ténèbres [comme résultat d'une telle voie]. Se disant sages, ils sont devenus fous, et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance de l'image d'un homme corruptible et d'oiseaux et de quadrupèdes et de reptiles. C'est pourquoi Dieu les a aussi livrés, dans les convoitises de leurs cœurs, à l'impureté, en sorte que leurs corps soient déshonorés entre eux-mêmes : eux qui ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et ont honoré et servi la créature plutôt que celui qui l'a créée, qui est béni éternellement. Amen !

« C'est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes [c'est-à-dire que Dieu ne s'y opposa ni ne s'efforça de les corriger, mais les abandonna à eux-mêmes, les laissa poursuivre leur mauvaise voie et goûter par l'expérience ses fruits amers]... Et comme ils n'ont pas eu de sens moral pour garder la connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à un esprit réprouvé (voir note Darby — Trad.) pour pratiquer des choses qui ne conviennent pas, étant remplis

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de toute injustice, de méchanceté, de cupidité, de malice, — pleins d'envie, de meurtre, de querelles, de fraude, de mauvaises mœurs, — délateurs, médisants, haïssables pour Dieu, outrageux, hautains, vantards, inventeurs de mauvaises choses, désobéissants à leurs parents, sans intelligence, ne tenant pas ce qu'ils ont promis, sans affection naturelle, sans miséricorde, et qui, ayant connu la juste sentence de Dieu [déclarant dignes de mort ceux qui commettent de telles choses], non seulement les pratiquent, mais encore trouvent leur plaisir en ceux qui les commettent ».

Comme nous venons de le montrer, les nations païennes étouffèrent, il y a longtemps, la vérité qui était connue dès les premiers âges du monde concernant Dieu et sa justice, préférant les ténèbres à la lumière parce que leurs actions étaient mauvaises et, dans leurs imaginations mauvaises et vaines, elles inventèrent de fausses religions pour justifier leurs voies perverses ; les générations se succédèrent, endossant et justifiant la mauvaise voie de leurs ancêtres en souscrivant à leurs doctrines et en suivant leurs traces. Ainsi ont-elles assumé leur culpabilité et leur condamnation accumulées sur le même principe que les nations actuelles de la chrétienté qui, elles aussi, prennent sur elles les obligations des générations précédentes. Cependant, les nations païennes n'ont pas été dans l'ignorance totale du fait qu'une grande lumière est venue dans le monde par Jésus-Christ. Même avant la venue de Christ, le merveilleux Dieu d'Israël était connu parmi de nombreuses nations païennes à cause de ses relations avec ce peuple ; en outre, durant tout l'Age de l'Evangile, les saints de Dieu ont répandu partout la bonne nouvelle.

 Ici et là, quelques individus ont écouté la vérité, mais d'une manière générale les nations l'ont méprisée et ont marché dans les ténèbres. C'est pourquoi « la colère de l'Eternel est sûr toutes les nations» (Esaïe 34: 2). Les nations païennes sont maintenant sans l'Evangile et ses

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avantages, elles sont jugées indignes de continuer à se gouverner elles-mêmes, tandis que les prétendues nations chrétiennes qui possèdent la lumière et les privilèges de l'Evangile dont elles ont été indignes, sont également jugées indignes de continuer à exercer le pouvoir.

 Ainsi tous les hommes ne peuvent-ils que se taire, et le monde entier se trouve-t-il coupable devant Dieu. De toutes les nations, « nul n'est intelligent, nul ne cherche Dieu ; tous se sont égarés, tous sont pervertis ; il n'en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul ».

 La justice de Dieu se manifeste en punissant toutes les nations, et si les nations païennes vont recevoir le juste châtiment de leurs actions, n'oublions pas que la chrétienté a une plus grande responsabilité ; en effet, si les Juifs ont eu « un grand avantage de toute manière » sur les nations païennes, surtout « en ce que les oracles de Dieu leur furent confiés» (Rom. 3 : 1, 2), que dirons-nous donc des nations de la chrétienté qui ont reçu des avantages plus grands encore en possédant à la fois la Loi et l'Evangile ? Cependant, il est bien vrai que c'est à cause d'elles, comme jadis à cause de la nation juive que le nom de Dieu est blasphémé parmi les païens (Rom. 2 : 24). Notez, par exemple, que les nations de la chrétienté ont imposé aux nations païennes la vente de l'alcool et de l'opium pour satisfaire leur amour de l'or . Un témoin digne de foi, parlant de sa connaissance personnelle, écrivit il y a quelque temps à la Voice de New York ce qui suit : « D'après mes propres observations que j'ai faites au Congo et à la Côte occidentale [Afrique] et d'après les déclarations faites par de nombreux missionnaires et autres personnes, l'alcool tait plus de mal aux indigènes que n'en fit dans les temps passés ou que n'en fait maintenant le trafic des esclaves. Il emporte des gens, détruit des villages ; non seulement il tue par milliers, mais il débauche et ruine le corps et l'âme de tribus entières, et les laisse devenir les parents de créatures dégénérées nées à leur propre image corrompue... Tous les ouvriers doivent

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boire une grande rasade de rhum tous les jours à midi et on les force à prendre au moins deux bouteilles de genièvre comme salaire de leur travail tous les samedis soir ; dans de nombreuses usines, quand expire le contrat d'un ou de deux ou de trois ans, on force ces ouvriers a emporter chez eux un baril de rhum ou quelques caisses ou dames-jeannes de genièvre. Les commerçants indigènes sont forcés de prendre des tonneaux de liqueur (boisson forte -Trad.) contre des produits indigènes, même quand ils protestent ; n'obtenant pas justice sur ce point ces commerçants jettent ces boissons fortes dans la rivière alors que les autres leur disent: «Les nègres doivent prendre du rhum, nous ne pouvons pas gagner assez d'argent pour satisfaire la maison en métropole en leur vendant du sel ou des vêtements». Les villes sont des pandéminiums vociférants tous les dimanches a cause de l'ivrognerie. II y a des villages où hommes, femmes et enfants sont les ivrognes insensés et ainsi des services religieux qui se tenaient auparavant disparaissent-ils. Des chefs disent avec tristesse aux missionnaires : « Pourquoi vous autres; hommes de Dieu, n'êtes-vous pas venus avant que ne se répande l'ivrognerie? Elle a vide la tête de mes gens et endurci leur cœur : Ils ne peuvent pas comprendre, ils se soucient peu de faire le bien ».

 On dit même que certains païens présentent la Bible aux chrétiens en leur disant : « Vous n'agissez pas conformément aux enseignements de votre livre sacré». On dit qu'un Brahmane écrivit à un missionnaire : « Nous découvrons qui vous êtes. Vous n'êtes pas aussi bons que votre livre Si vos gens étaient seulement aussi bons que votre livre, vous conquerriez l'Inde en cinq ans». Voir Ezéeh. 22 : 4.

Vraiment, si les habitants de Ninive et la reine du sud se lèveront au jugement contre la génération d'Israël à laquelle le Seigneur s'adressa directement (Matt. 12 : 41, 42) alors Israël et toutes les générations antérieures, et les nations païennes se lèveront contre la génération actuelle de la chrétienté, car à ceux auxquels il a été beaucoup donné, il sera beaucoup redemandé. — Luc 12 . 48.

Laissant la le côté châtiment moral de la question, nous

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voyons comment par la nature même des choses, les nations païennes doivent souffrir par la chute de la chrétienté, de Babylone. Grâce à l'influence directe et indirecte de la Parole de Dieu, les nations chrétiennes ont fait de grands progrès en civilisation et en prospérité matérielle sur tous les points, de sorte qu'au point de vue richesse, confort, développement intellectuel, instruction, gouvernement civil, science, art, fabrication, commerce et dans toutes les branches de l'activité humaine, elles sont bien plus avancées que les nations païennes ; celles-ci, en effet, n'ont pas été aussi favorisées par l'influence civilisatrice des oracles de Dieu, mais au contraire, ont expérimenté un déclin constant, de sorte qu'aujourd'hui, elles ne sont plus que les ruines de leur prospérité d'antan. Comparez, par exemple, la Grèce actuelle avec celle du passé qui était le siège du savoir et de l'opulence. Remarquez, aussi, les ruines actuelles de la gloire de l'Egypte antique jadis la première nation de toute la terre. Comme conséquence du déclin des nations païennes, de la civilisation et de la prospérité des nations chrétiennes, les premières sont plus ou moins endettées et redevables aux dernières de bien des avantages reçus — du profit du commerce, des communications internationales, et par conséquent, du grand développement des idées, etc. Ajoutons aussi que la marche du progrès, ces dernières années, a uni toutes les nations dans divers intérêts communs lesquels, s'ils se trouvent sérieusement ébranlés chez l'une ou plusieurs des nations, doivent bien vite affecter les autres. Il s'ensuit que, lorsque Babylone, la chrétienté, tombera soudainement, les effets se feront sérieusement sentir sur toutes nations plus ou moins dépendantes, lesquelles, dans le style symbolique de l'Apocalypse, sont représentées comme se lamentant amèrement à cause de la chute de la grande ville de Babylone.— Apoc. 18 : 9-19.

Pourtant, ce n'est pas seulement à cause de la chute

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de Babylone que les nations païennes souffriront, car les flots grossissants de l'agitation sociale et politique se répandront rapidement et les engloutiront toutes. Ainsi la terre entière sera-t-elle balayée par la destruction, et l'orgueil des hommes abaissé, car il est écrit : « A moi la vengeance ; moi je rendrai, dit l'Eternel » (Rom. 12 : 19 ; Deut. 32 : 35). Et le jugement de l'Eternel à la fois sur la chrétienté et sur le paganisme s'accomplira selon les règles rigoureuses de l'équité.

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L’Orage prochain

 

PUIS enfin : « Le grand jour de l'Eternel arrive,

II est proche, et rapide il vient sur les pervers ;

La voix de l'Eternel s'y fait entendre active ;

Les puissants effrayés poussent des cris amers.

 

« C'est un jour de fureur, de ravage et de larmes,

D'obscurité profonde et de denses brouillards ;

Plein de bruits martiaux du clairon et des armes,

Contre les vastes forts, les villes à remparts.

 

« Je punirai le monde aussi pour sa malice,

Ainsi que les méchants pour leurs Iniquités ;

Je ferai que l'orgueil des superbes finisse,

Et les prétentions des tyrans éhontés. »

 

« Attendez-moi, dès lors, dit l'Eternel aux hommes,

Quand je me lèverai pour le butin sur vous !

Car je veux rassembler nations et royaumes

Pour répandre sur eux tout mon ardent courroux ! »

 

(L. R)

 


 

ETUDE IV

 

BABYLONE ACCUSEE DEVANT LE TRIBUNAL SUPREME

 

 

Les pouvoirs civils, sociaux et ecclésiastiques de Babylone, de la chrétienté, sont dans la balance actuellement. — Accusation contre les pouvoirs civils. — Accusation contre le système social actuel. — Accusation contre les pouvoirs ecclésiastiques. — Même maintenant, au milieu de son allégresse, la main de sa condamnation trace sa sentence qu'on peut lire distinctement, bien que l'épreuve n'ait pas encore atteint son dénouement final.

 

 « LE DIEU Fort, Dieu, l'Eternel, a parlé, et a appelé la terre, du soleil levant jusqu'au soleil couchant. Il appellera les deux d'en haut (les pouvoirs élevés ou dirigeants}, et la terre (les masses populaires}, pour juger [ceux qui prétendaient être] son peuple (la chrétienté) ».

 « Ecoute, O mon peuple, et je parlerai ; Israël [Israël nominal spirituel — Babylone, la chrétienté}, et je témoignerai au milieu de toi... Mais Dieu dit au méchant : Qu'as-tu à faire, de redire mes statuts, et de prendre mon alliance dans ta bouche, toi qui hais la correction, et qui as jeté mes paroles derrière toi ? Si tu as vu un voleur, tu t'es plu avec lui, et ta portion est avec les adultères. Tu livres ta bouche au mal, et ta langue trame la tromperie. Tu t'assieds, tu parles contre ton frère [les vrais saints, la classe du froment} ; tu diffames le fils de ta mère. Tu as fait ces choses-là, et j'ai gardé le silence ; tu as estimé que j'étais véritablement comme toi ; MAIS JE T'EN REPRENDRAI, ET JE TE LES METTRAI DEVANT LES YEUX.

 « Considérez donc cela, vous qui oubliez Dieu, de peur que je ne déchire, et qu'il n'y ait personne qui délivre ». — PS. 50 : 1, 4, 7, 16-22.

 

 Comme conséquence logique du remarquable accroissement de la connaissance accordée providentiellement sur tous les sujets dans ce « jour de préparation» du règne millénaire de Christ, les pouvoirs civils et ecclésiastiques de la chrétienté, Babylone, sont maintenant dans la balance de la Justice, aux yeux du monde entier. L'heure du jugement étant venue, le juge est à son siège et les témoins (le public en général) sont présents ; à cette étape

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de la mise à l'épreuve, il est permis aux « pouvoirs existants » d'entendre les accusations et ensuite de se défendre. Leur cause est jugée au grand jour, et le monde entier suit les débats avec un intérêt intense et fiévreux.

 L'objet de cette mise à l'épreuve n'est pas de convaincre le grand Juge de la position réelle de ces pouvoirs, car nous sommes déjà avertis de leur condamnation par sa « sûre parole prophétique », et déjà les hommes peuvent lire sur la muraille de leur salle de festin l'écriture de la mystérieuse mais fatale main : « MENÉ, MENÉ, TÉKEL, UPHARSIN ! ». La présente épreuve comporte la discussion des droits et des torts, des doctrines, des autorités, .etc., pour manifester à tous les hommes, le vrai caractère de Babylone, de façon que, bien qu'ils aient été pendant longtemps trompés par ses vaines prétentions, ils puissent éventuellement, grâce à cette procédure de jugement, discerner pleinement la justice de Dieu dans son renversement définitif. Dans cette mise à l'épreuve, les prétentions de Babylone à une sainteté supérieure, à une autorité divine et au droit de gouverner le monde, aussi bien que ses nombreuses prétentions doctrinales exorbitantes et contradictoires, sont toutes mises en question.

 Evidemment honteux et confus devant une telle multitude de témoins, les pouvoirs civils et ecclésiastiques, par leurs représentants, les dirigeants et le clergé, s'efforcent de se justifier. Jamais, dans toutes les annales de l'histoire, un tel état de choses n'a existé. Jamais auparavant des ecclésiastiques, des hommes d'Etat et des dirigeants civils ne furent pressés de questions, soumis à des interrogations contradictoires et critiqués comme ils le sont maintenant à la barre du jugement public par lequel l'esprit du Seigneur qui scrute les cœurs agit sur eux à leur grande confusion. Malgré leur détermination et leurs efforts pour se soustraire aux questions et à l'interrogation contradictoire auxquels les soumet l'esprit de nos jours, ils sont obligés de les subir et le jugement continue.

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BABYLONE PESÉE DANS LA BALANCE

 Tandis que les masses mettent hardiment aujourd'hui les pouvoirs civils et ecclésiastiques de la chrétienté au défi de prouver qu'ils ont, selon leurs prétentions, l'autorité divine de gouverner, ni ces masses, ni ces dirigeants ne comprennent que Dieu a accordé, ou plutôt permis un bail de pouvoir (*) à des gouvernants tels que l'humanité en général a pu en choisir ou en tolérer, bons ou mauvais, jusqu'à la fin des « Temps des Gentils ». Ils ne comprennent pas que, durant ce temps. Dieu a permis au monde de diriger dans une grande mesure ses propres affaires et de se gouverner selon sa propre voie, dans le but qu'en agissant ainsi les hommes puissent apprendre que dans leur condition déchue, ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes et qu'ils ne gagnent pas à essayer soit de se passer de Dieu ou à se passer les uns des autres. — Rom. 13 : 1.

Les gouvernants et les classes dirigeantes du monde, ne comprenant pas ces choses, mais profitant des occasions favorables et abusant des masses moins fortunées qui, par ignorance ou volontairement les ont soutenus au pouvoir, ont essayé d'imposer aux masses illettrées l'absurde doctrine de la désignation par Dieu et du « droit divin des rois » — civils et ecclésiastiques. Des siècles durant, l'ignorance et la superstition ont été imposées et encouragées parmi les masses par ces pouvoirs civils et ecclésiastiques à seule fin de perpétuer cette doctrine qui convient si bien à leur politique.

 Ce n'est que récemment que la connaissance et l'instruction se sont propagées, et ceci grâce à des circonstances providentielles et non aux efforts des rois et du clergé. La presse à imprimer et les moyens de transport à vapeur ont été les principaux agents de leur progrès. Avant ces

(*) Vol. II, p. 77, § 2.

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interventions divines, les masses des hommes, étant dans une grande mesure isolées les unes des autres, étaient incapables d'apprendre quelque chose en dehors de leurs propres expériences. Mais ces moyens ont été les instruments d'une augmentation prodigieuse des voyages et des relations sociales et commerciales, si bien que tous les hommes, quel que soit leur rang ou leur position, peuvent bénéficier des expériences des autres à travers le monde entier.

Le grand public est maintenant devenu celui qui lit, qui voyage, qui réfléchit, mais il est en train de devenir rapidement le public mécontent et criailleur, n'ayant plus guère de respect pour les rois et les potentats qui ont ensemble maintenu l'ancien ordre des choses sous lequel il s'irrite maintenant d'une manière incessante. Il y a seulement trois cent cinquante ans qu'un décret du Parlement anglais fut rendu en faveur des illettrés parmi ses membres, en ces termes : « A tout Lord du Parlement et à tout Pair du Royaume ayant place ou voix au Parlement, sur sa requête ou sa prière, réclamant le bénéfice du présent acte, bien qu'il ne sache pas lire ». Des vingt-six Barons qui signèrent la Grande Charte, on dit que trois seulement écrivirent leurs noms, tandis que les vingt-trois autres firent une croix.

Discernant que la tendance de l'instruction générale des masses populaires était de les conduire à juger les pouvoirs dirigeants au lieu de contribuer à leur stabilité, le ministre russe de l'intérieur proposa, pour enrayer l'extension du nihilisme, de mettre fin à l'enseignement supérieur de tous les membres des classes pauvres. En 1887, il publia un décret d'où nous extrayons le passage suivant :

« Les gymnases, les Ecoles supérieures et les Universités refuseront désormais de recevoir comme élèves ou comme étudiants les enfants de domestiques, de paysans, de commerçants, de boutiquiers, de fermiers, et ceux de condition semblable, dont les descendants ne devraient pas être élevés hors du cercle auquel ils appartiennent, car ainsi qu'une longue expérience l'a montré, ils sont amenés à devenir mécontents de leur sort, et irrités contre les inégalités inévitables des positions sociales existantes ».

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Mais il est trop tard, à présent, pour qu'une politique comme celle-là réussisse, même en Russie. C'est cette politique que la Papauté a poursuivie alors qu'elle était toute puissante. Pourtant, cette institution rusée se rend compte maintenant que ce serait un échec qui amènerait à coup sûr une réaction contre la puissance qui essaierait pareille politique. La lumière a lui sur l'intelligence des masses, et l'on ne peut reléguer celles-ci à leurs ténèbres antérieures. Avec l'augmentation graduelle de la connaissance, on a exigé des formes républicaines de gouvernement, et la forme monarchique a été, de toute nécessité, grandement modifiée par suite de leur exemple et des revendications du peuple.

A l'aube du nouveau jour, les hommes commencent à comprendre que, sous la protection de fausses prétentions, soutenues par le peuple dans son ignorance première, les classes dirigeantes ont tiré égoïstement profit des droits et privilèges naturels du reste de l'humanité. Alors, considérant et pesant les prétentions de ceux qui sont au pouvoir, ils tirent rapidement leurs propres conclusions, sans égard aux pauvres apologies qu'on leur présente.

 Mais eux-mêmes n'étant pas poussés par de plus nobles principes de justice et de vérité que les classes dirigeantes, le jugement des masses est tout aussi éloigné du droit et de la justice que celui des dirigeants, les uns et les autres ne voyant qu'un côté de la question. Leur disposition croissante est d'ignorer inconsidérément toute loi et tout ordre plutôt que d'examiner calmement et sans passion les prétentions de justice sous toutes ses faces à la lumière de la Parole de Dieu.

Pendant que Babylone, la chrétienté — l'organisation actuelle et l'ordre actuel de la société tels qu'ils sont représentés par ses hommes d'Etat et son clergé — est

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maintenant pesée dans la balance de l'opinion publique, on comprend que ses prétentions monstrueuses sont absurdes et sans fondement ; les lourdes accusations qui sont portées contre elles — celles d'égoïsme et de transgression de la règle d'or de Christ, dont elle revendique le nom et l'autorité — ont déjà fait pencher la balance à tel point que, même maintenant, le monde a peu de patience pour entendre les preuves supplémentaires du caractère vraiment antichrétien de Babylone.

 Ses représentants appellent l'attention du monde sur la gloire de leurs royaumes, le triomphe de leurs armes, la splendeur de leurs villes et de leurs palais, sur la valeur et la force de leurs institutions, politiques et religieuses. Ils s'efforcent de faire renaître l'esprit des temps passés de patriotisme étroit et de superstition qui poussait les gens à se courber pleins de soumission et d'adoration devant ceux qui détenaient l'autorité et le pouvoir, qui les faisait crier de toutes leurs forces : « Vive le roi ! » et considérer avec vénération ceux qui prétendaient être des représentants de Dieu.

Mais ces jours-là sont passés : ce qui reste de l'ignorance et de la superstition d'antan disparaît rapidement, en même temps que les sentiments de patriotisme étroit et d'aveugle révérence religieuse pour faire place à l'indépendance, à la suspicion et au défi qui promettent, avant peu, de conduire à la lutte mondiale, à l'anarchie. Les peuples des divers navires d'Etat parlent avec colère et menaces aux capitaines et aux pilotes, et en arrivent presque à se mutiner. Ils déclarent que la présente politique de ceux qui sont au pouvoir consiste à les attirer sur les marchés d'esclaves de l'avenir, de taire trafic de tous leurs droits naturels et de les réduire à l'esclavage de leurs pères. Beaucoup insistent avec une véhémence croissante, pour qu'on destitue les capitaines et les pilotes actuels, et qu'on laisse aller les navires à la dérive, pendant qu'eux se disputent entre eux pour avoir le dessus. Mais contre cette

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clameur sauvage et dangereuse, les capitaines et les pilotes, les rois et les hommes d'Etat, s'opposent et maintiennent leur position de puissance, en criant pendant tout ce temps-là au peuple : « A bas les mains ! vous allez entraîner le vaisseau contre les rochers ! ». Puis les instructeurs religieux s'avancent et conseillent au peuple de se soumettre, et cherchant à faire valoir leur propre autorité comme venant de Dieu, ils se mettent de connivence avec les pouvoirs civils pour maintenir le peuple sous la contrainte. Mais eux aussi commencent à s'apercevoir que leur pouvoir disparaît et ils cherchent quelque moyen pour le renforcer. Ainsi parlent-ils d'union et de coopération entre eux, et nous les entendons discuter avec l'Etat pour obtenir plus d'assistance de lui, promettant en retour de soutenir de leur pouvoir (déclinant) les institutions civiles. Pendant tout ce temps, une tempête se lève, et tandis que les masses populaires, incapables de comprendre le danger, continuent à se plaindre à grands cris,, le cœur de ceux qui sont au gouvernail des navires d'Etat défaille de frayeur à la vue de ce qui doit sûrement arriver.

 Les pouvoirs ecclésiastiques, en particulier, sentent qu'il est de leur devoir de rendre des comptes afin de sauver les apparences, et si possible, contenir ainsi le courant révolutionnaire du sentiment public contre eux. Mais en essayant de s'excuser des maigres bons résultats de leur puissance des siècles passés, ils ne font qu'ajouter à leur propre confusion, à leur perplexité, et éveillent l'attention des autres sur le réel état de choses actuel. On peut voir constamment de telles apologies dans les colonnes de journaux profanes et religieux. Cependant, en contraste frappant avec ces apologies, paraissent librement et sans crainte, les critiques du monde à l'adresse, à la fois des pouvoirs civils et des pouvoirs ecclésiastiques de la chrétienté. En voici quelques exemples extraits de rapports de presse :

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 ACCUSATION DES POUVOIRS CIVILS PAR LE MONDE

« Parmi toutes les curieuses croyances de la race humaine, il n'en est pas de plus étrange que celle qui fait que le Dieu Tout-Puissant choisit avec soin quelques-uns des membres les plus ordinaires du genre humain, souvent maladifs, stupides et vicieux, pour régner sur de grandes communautés, sous sa protection spéciale, comme représentants de Dieu sur la terre ». — New York Evening Post.

Il y a quelques années, un autre journal déclarait, sous le titre « Une pauvre compagnie de rois » :

« On dit avec quelque vraisemblance que le roi Milan de Serbie est fou. Le roi de Wùrttemberg est un lunatique partial. Le dernier roi de Bavière s'est suicidé alors qu'il était fou, et le dirigeant actuel de ce pays est un idiot Le Tsar de Russie remplit cette fonction parce que son frère, l'héritier naturel, fut jugé mentalement incapable, et le Tsar actuel est affligé de mélancolie depuis le moment de son couronnement ; il a fait appel aux soins des spécialistes psychiatres d'Allemagne et de France. Le roi d'Espagne est une victime de la scrofule et n'atteindra probablement pas l'âge d'homme. L'empereur d'Allemagne a, dans une oreille, un abcès incurable qui affectera éventuellement son cerveau. Le roi du Danemark a légué un sang empoisonné à une demi-douzaine de dynasties Le sultan de Turquie est affligé de dépression mentale. Il n'y a pas un trône en Europe où les péchés des pères ne sont pas visiblement descendus sur les enfants, et dans une génération ou deux, il' n'y aura plus ni Bourbon ni Habsbourg, ni Romanoff, ni Guelf, pour irriter et gouverner le monde. Le sang bleu de cette espèce ne vaudra pas cher dans les années 1900. Il s'élimine de lui-même des problèmes de l'avenir ».

 Un autre journaliste de la presse quotidienne calcule comme suit ce que coûte la royauté :

 « A l'accession de la reine Victoria au trône il fut entendu qu'elle recevrait 385 000 £ par an, avec la possibilité de toucher de nouvelles pensions s'élevant à 1200 £ par an, c'est-à-dire l'équivalent d'une annuité de 19 871 £. Ceci fait un total complet de 404871 £ par an pour la Reine seule, dont 60000 £ pour sa bourse personnelle c'est-à-dire simplement son argent de poche. Le duché

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de Lancaster qui demeure toujours sous l'administration de la couronne, verse également 50000 £ par an dans la Bourse personnelle. Ainsi la Reine a 110000 £ à dépenser par an, car les autres dépenses de sa maison sont couvertes sous d'autres chapitres de la Liste civile. Lorsqu'on annonce qu'un don charitable de 50 £ ou de 100 £ est fait par la Reine, on ne doit pas supposer qu'il sort de la cassette personnelle, car il y a un article séparé de 13 200 £ pour les actions royales d'aumônes, de charité et de bienfaisance. Parmi les charges de la maison royale vingt sont classées comme étant d'ordre politique, avec un montant total d'appointements de 21 582 £ par an, la règle étant qu'un homme touche le salaire et qu'un autre fait le travail. La branche médicale comprend vingt-cinq personnes, depuis des docteurs éminents jusqu'aux pharmaciens tous ayant à maintenir le corps royal en bonne santé, tandis que trente-six aumôniers ordinaires et neuf prêtres ordinaires servent l'âme royale. Le ministère de Lord Chamberlain comprend une liste fastidieuse de charges, parmi lesquelles, tous mélangés confusément avec le régisseur de  Theâtre, le poète lauréat et le conservateur des tableaux de peinture, il y a le patron de barque, le gardeur de cygnes, et le conservateur des joyaux dans la Tour. La charge la plus curieuse sous le chapitre de la Chasse royale est celle de grand fauconnier héréditaire, tenue par le duc dé St-Albans aux appointements de 1 200 £ par an. Il est probable que le duc ne connaît pas la différence qui existe entre un faucon et un pingouin, et qu'il n'a jamais eu l'intention de la trouver. Depuis son accession au trône, la Reine Victoria a supprimé beaucoup d'emplois inutiles, faisant ainsi des économies appréciables qui sont venues grossir sa volumineuse cassette personnelle.

Ayant ainsi pourvu généreusement la Reine, la nation britannique devait donner quelque chose à son mari Le Prince Albert reçut par un vote spécial 30 000 £ par an en outre des 6 000 £ par an comme feld-maréchal, 2 933 £ par an comme colonel de deux régiments, 1120 £ par an comme gouverneur du château de Windsor et 1500 £ comme garde forestier de Windsor et des parcs de la résidence. Dans l'ensemble, le mari de la Reine a coûté a la nation 790000 £ durant ses vingt et un ans de vie conjugale, et a élevé une grande famille sur le compte de la nation. Ensuite vient l'Impératrice Augusta d'Allemagne, qui touche 8000 £ par an, en plus d'une dot de

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40 000 £ et de 5 000 £ pour les préparatifs de noces. Pourtant, cette allocation libérale n'est pas suffisante pour payer son voyage en Angleterre afin de voir sa mère, car à chaque fois, on lui paie 40 £ pour la traversée. Lorsque le Prince de Galles a atteint sa majorité, il a reçu une bagatelle de 601 721 £ comme cadeau d'anniversaire, c'est-à-dire le montant des revenus accumulés du Duché de Cornouailles jusqu'à cette époque. Depuis lors, il a reçu une moyenne de 61 232 £ par an du Duché. La nation a également dépensé 44651 £ pour les réparations faites à la Maison Mariborough, la résidence urbaine du Prince depuis 1871 ; elle lui paie 1350 £ par an comme colonel du Dixième Hussards, lui donne 23 450 £ pour régler ses dépenses de mariage, alloue 10 000 £ par an à sa femme,, et elle lui a donné à lui 60 000 £ comme argent de poche lors de sa visite dans l'Inde en 1875. En tout, il a tiré 2 452 200 £ (plus de 12 000 000 de dollars) dans la poche de John Bull jusqu'à il y a dix ans, et depuis il continue à toucher régulièrement.

 « Voyons maintenant les fils et les filles plus jeunes. La Princesse Alice a reçu 30 000 £ lors de son mariage, en 1862, et une rente de 6 000 £ jusqu'à sa mort en 1878. Le Duc d'Edimbourg a reçu 15 000 £ par an à sa majorité, en 1866, et en outre 10 000 £ par an à son mariage, en 1874, en plus des 6 883 £ pour ses dépenses de mariage et les frais de réparations à sa demeure. C'est ce qu'il reçoit pour ne rien faire d'autre que d'être un Prince. En travaillant comme capitaine, et plus tard dans la Marine comme amiral, il a gagné 15 000 £. Lors de son mariage avec le Prince Christian de Schleswig-Holstein, en 1866, la Princesse Héléna a reçu une dot de 30 000 £ et un don annuel et pour la vie de 7 000 £, tandis que son mari reçoit 500 £ par an comme Garde Forestier du parc résidentiel de Windsor. La Princesse Louisa a reçu les mêmes faveurs que sa sœur Héléna. Le Duc de Connaught a commencé sa vie en 1871 en recevant de la nation 15 000 £ par an, et à son mariage, en 1879, cette pension s'éleva à 25 000 £. Il exerce maintenant le commandement de l'armée de Bombay avec 6 600 £ par an, avec des émoluments considérables. Le Duc d'Albanie a reçu, en 1874, 15 000 £ par an, somme qui fut élevée à 25 000 £ lors de son mariage, en 1882, et sa veuve reçoit 6 000 £ par an. Le malheureux Duc fut le génie de la famille, et s'il avait été un citoyen ordinaire avec des chances moyennes, il eût pu gagner une vie confortable comme avocat, car

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c'était un orateur. A son mariage, la Princesse Béatrice reçut la dot habituelle de 30 000 £ et une rente annuelle de 6000 £. Ainsi la nation, depuis l'accession de la Reine au trône, jusqu'à la fin de 1886, a payé 4 766 083 £ pour le luxe d'un prince consort, cinq princesses et quatre princes, sans compter les frais spéciaux de poche, les résidences gratuites et l'exemption d'impôts.

« Mais ceci n'est pas tout. La nation doit soutenir non seulement les descendants de la Reine mais aussi ses cousins et cousines, ses oncles et ses tantes. Je ne vais indiquer que les sommes totales reçues par ces royaux pensionnés depuis 1837. Léopold, roi des Belges, a reçu, simplement parce qu'il avait épousé la tante de la Reine, 50 000 £ par an jusqu'à sa mort, soit un total de 1 400 000 £ durant le règne actuel. Toutefois, il avait un certain sens d'honnêteté, car lorsqu'il devint le roi des Belges, en 1834, il fit verser sa pension à des fondés de pouvoir, ne se réservant que des rentes annuelles pour ses domestiques et l'entretien de sa Maison de Claremont, et lorsqu'il mourut la somme totale fut reversée à l'Echiquier. Il n'en a pas été de même pour le roi du Hanovre, oncle de la Reine. Il prit tout ce qu'il put toucher, savoir 21 000 £, ce qui, de 1837 à 1851, donne un total de 294000 £. La Reine Adélaïde, veuve de Guillaume IV, toucha 100 000 £ par an pendant douze ans, soit 1 200 000 £ en tout. La mère de la Reine, la Duchesse de Kent, reçut 30000 £ par an, depuis le couronnement de sa fille jusqu'à sa mort, soit un total de 720 000 £. Le Duc de Sussex, un autre oncle, reçut 18000 £ par an pendant six ans, soit un total de 108000 £. Le Duc de Cambridge, oncle n° 7, absorba 24 000 £ par an, soit en tout,312 000 £, tandis que sa veuve, qui vit encore, a reçu 6 000 £ par an depuis la mort de son mari, soit un total de 222 000 £. La Princesse Augusta, autre tante, eut en tout 18000 £ environ. La landgravine de Hesse, tante n° 3, s'assura environ 35 000 £. La Duchesse de Gloucester, tante n° 4, s'en alla avec 14000 £ par an, soit pendant vingt ans, un total de 280000 £ en tout. La Princesse Sophia, une autre tante encore, reçut 167 000 £, et la dernière tante, la Princesse Sophia de Gloucester, nièce de Georges III, reçut 7000 £ par an pendant sept ans, soit 49 000 £. Ensuite, le Duc de Mecklenburg-Strelitz, le cousin de la Reine, fut payé 1 788 £ par an, pendant vingt-trois ans du règne, soit 42 124 £.

 « Le Duc de Cambridge, comme commandant en chef de l'armée britannique, avec des pensions, des soldes de

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commandant en chef, de colonel de plusieurs régiments et de garde-forestier de plusieurs parcs dont il fit en grande partie des réserves privées de gibier, reçut 625 000 £ du trésor public. Sa sœur, la Duchesse de Mecklenburg-Strelitz, a reçu 132 000 £, et sa seconde sœur, « la grosse Mary », Duchesse de Teck, a pris 153 000 £. Ceci fait un énorme total de 4 357124 £ que la nation a payé pour soutenir les oncles, tantes, cousins et cousines de la Reine durant son règne.

« Outre les sommes données sur la Liste civile de la Reine, le montant de l'achat des quatre yachts royaux et celui de leur entretien sont compris dans les budgets de la Marine, bien que ce soit là légitimement des dépenses de la royauté. Le prix d'achat fut de 275 528 £, et le total des frais d'entretien, des soldes, des pensions et de l'entretien des équipages pendant dix ans s'éleva à 346560 £, soit un total de 622,088 £ pour ce seul chapitre.

 « En résumé, les nombreux oncles, tantes, cousins et cousines de la Reine, ont coûté 4 357 124 £, son mari, ses fils et ses filles 4 766 083 £ ; elle-même et sa maison 19 838 679 £, et ses yachts 622 088 £. Cela fait un total de 29 583 974 £ [près de 150 millions de dollars] que la nation britannique a dépensé pour la monarchie durant le présent règne [jusqu'en 1888]. Le jeu en vaut-il la chandelle?

C'est là un prix exorbitant pour avoir la stabilité, car cela signifie que le peuple est imposé à la limite de sa capacité pour garder dans l'oisiveté un grand nombre de personnes;" qui feraient plus de bien au pays si elles gagnaient honnêtement leur vie ».

Le couronnement spectaculaire du Tsar de Russie fut un exemple manifeste de l'extravagance royale, destinée, comme le sont tous les panaches magnifiques de la royauté, à impressionner les masses avec l'idée que leurs maîtres sont tellement au-dessus d'eux en gloire et en dignité • qu'ils méritent leur adoration comme des êtres supérieurs, et leur obéissance la plus abjecte et la plus servile. On dit que ce grand faste royal coûta, en cette occasion 25 000 000 de dollars.

A propos de cette extravagance, si en contraste avec les conditions lamentables des millions de paysans dont la misère fut portée à la connaissance du monde entier

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lors de la famine de 1893, nous extrayons des commentaires du journal anglais The Spectator, ce qui suit :

 « II est difficile d'étudier, à propos des préparatifs en vue du couronnement russe, les comptes rendus qu’on croirait devoir être imprimés en or sur de la soie pourpre sans avoir une sensation de dégoût, et plus spécialement si, en même temps, nous lisons les descriptions faites des Arméniens que les Russes ont refuse de protéger, bien qu'ils en eussent le pouvoir. Nous pouvons, avec un effort, évoquer la merveilleuse scène se déployant dans Moscou, avec son architecture asiatique et ses coupoles étincelantes, ses rues regorgeant d'uniformes européens somptueux et de vêtements asiatiques plus somptueux encore, de princes blancs en rouge, de princes jaunes en bleu de princes bruns en drap d'or, les maîtres des tribus venus de l'Extrême-Orient, le dictateur de Chine, le général japonais brun devant qui s'est prosterne ce dictateur côte à côte avec des membres de toutes les familles régnantes d'Europe, et des représentants de toutes les églises connues, sauf celle des Mormons, et de tous les peuples qui obéissent au Tsar ; il y en a, croyons-nous, quatre-vingts d'entre eux; il se trouve également des représentants de chaque armée de l'Occident, tous se déplaçant au milieu de régiments infinis en nombre et en variétés d'uniformes, et à travers des millions d’humbles gens — à demi-Asiatiques, à demi-Européens — remplis d'émotion et de dévotion pour leur seigneur terrestre.

 Nous pouvons, par anticipation, entendre les hurlements des foules interminables, les chœurs de la multitude des moines les salves d'artillerie qui sont répétées de place en place jusqu'à ce que, à travers toute la partie septentrionale du monde, de Riga à Vladivostock, tous les hommes entendent au même moment que le Tsar s’est placé la couronne sur la tête. L'Anglais étudie tout cela comme il étudierait un poème de Moore, et il trouve que c'est à la fois fastueux et écœurant. N'est-ce pas la trop grandiose pour la grandeur ? Cela ne tient-il pas plutôt de l'opéra que de la vie ? N'est-ce pas là quelque chose comme un crime, dans un Empire comme la Russie avec ses millions sur millions de gens qui souffrent, dans la dépense gigantesque qui produit ces effets de pourpre ?

Cinq millions de livres sterling pour un cérémonial! Existe-t-il un principe sur lequel on puisse justifier une telle dépense, même d'une manière spécieuse ? N’est-ce pas là le gaspillage d'un Belshatsar, l'étalage d'un orgueil

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presque démentiel, un déversement de trésor comme un flot ainsi qu'en déversent parfois des rois orientaux, uniquement pour susciter une émotion dans un esprit plus que rassasié ? Rien ne pourrait décider un Anglais à voter pareille somme pour un tel objet, et l'Angleterre pourrait économiser l'argent au moins dix fois plus vite que la Russie.

« Cependant, on peut craindre que ceux qui gouvernent la Russie soient sages dans leur génération, et que cette dépense d'énergie et de trésor leur assure un résultat qui, à leur point de vue, est un profit acceptable. Le but, l'objet, est de rendre plus profonde l'impression des Russes que la position du Tsar est en quelque sorte surnaturelle, que ses ressources sont illimitées comme l'est sa puissance, qu'il occupe une certaine position spéciale apparentée au divin, que son couronnement est une consécration si solennelle et d'une telle signification pour le genre humain, qu'aucun faste extérieur pour la rendre visible ne peut être excessif, que le genre humain peut être appelé à le contempler sans le dénigrer, que le calme momentané de paix qui a été répandu avec tant de soin à travers le monde septentrional est causé, non par ordre, mais par l'attente d'un événement d'importance. Et les Russes au pouvoir croient que le résultat est atteint, et que l'impression faite par le couronnement égale à travers l'Empire l'impression d'une victoire qui coûterait autant d'argent et beaucoup plus de larmes. Ils répètent le cérémonial à chaque succession au trône avec une splendeur et une grandeur de dessein toujours croissantes, correspondant à la position croissante de la Russie, caractérisée maintenant selon eux, par le funeste affaiblissement du Japon, par la soumission de la Chine, et par la servilité rampante du maître de Constantinople. Ils croient même que le couronnement augmente le prestige de leur maître en Europe, que la grandeur de son Empire, la multitude de ses soldats, la possession dont il dispose de toutes les ressources de la civilisation aussi bien que de toutes celles d'une Puissance barbare, tout cela impressionne bien mieux l'esprit collectif de l'Occident, et augmente l'aversion qui s'y trouve à affronter la grande Puissance du Nord. A Berlin, pensent-ils, ils tremblent davantage à l'idée d'une invasion, à Paris le souvenir de l'Alliance fait davantage exulter les hommes, à Londres, on s'interroge plus longuement alors que ses hommes d'Etat méditent, car ils méditent toujours, sur la manière dont on pourrait

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la prochaine fois arrêter la marche du glacier ou l'éviter. Quelqu'un peut-il affirmer avec assurance qu'ils ont complètement tort, ou que pour un an la diplomatie russe ne sera pas plus hardie à la suite de la fête nationale, que la résistance de ceux qui résistent ne sera pas plus timide parce qu'ils ont vu, du moins avec leur vue mentale, une scène qu'on pourrait peut-être, si l'on voulait être bref, mieux décrire comme étant la revue d'un Empire faite à l’intérieur des murailles de sa capitale, ou un défilé de l'Europe septentrionale et de l'Asie en honneur de son commandant en chef ?

 « On peut se tromper, mais du moins sommes-nous sûrs que des scènes comme celle qui se déroule à ce couronnement constitue un des périls du monde. Elles doivent tendre à démoraliser le plus puissant de ses hommes. Du Tsar actuel, personne ne sait rien, excepté dit quelqu'un qui a été mis, d'une façon inattendue, en contact étroit avec lui, qu'il est un homme très profondément émotif ; il doit l'être, cependant, davantage que le commun peuple, si lui, un descendant d'Alexandre I" qui signa le Traité de Tilsit, peut se sentir pendant des jours le centre de cette scène de couronnement, il peut, en fait, être adoré comme s'il régnait à Ninive, sans songer de songes ; les rêves de roi sont habituellement des rêves de domination. Il y a, ainsi le comprenons-nous, une intoxication de rang social comme il y a une intoxication de pouvoir, et l'homme sur qui tous les yeux sont fixés, et devant qui tous les princes semblent petits, doit être en vérité d'un tempérament modéré si, par moments, il ne s'enfle pas avec la conviction qu'il est le premier parmi tous les humains. Les maîtres de la Russie peuvent encore trouver que, si en élevant si haut leurs Tsars, ils ont affermi la loyauté et augmenté l'obéissance, ils ont fait disparaître la puissance de l'empire sur soi, qui est la défense nécessaire de l'esprit («mind»)».

Cependant, il est abondamment prouvé que ces maîtres de royaumes prétendus chrétiens sont dans leur ensemble dépourvus de vrais sentiments chrétiens et même de sympathie humaine, par le fait que, tout en gaspillant la richesse (comme on gaspille l'eau) pour soutenir la royauté et sa vaine pompe et son vain étalage, et que des millions de soldats et de marins ainsi qu'un armement des plus prodigieux sont sous leurs ordres, ces gouvernants entendaient

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sans broncher les cris des pauvres chrétiens arméniens que les Turcs torturaient et tuaient par dizaines de milliers. Evidemment, les merveilleuses armées ne sont pas organisées pour l'amour de l'humanité, mais simplement pour servir les intérêts égoïstes des dirigeants politiques et financiers du monde, c'est-à-dire pour s'emparer de territoires, pour protéger les intérêts des porteurs de bons ou d'obligations, et pour se sauter à la gorge les uns des autres, excités d'une haine sanguinaire, chaque fois qu'une bonne occasion se présente d'agrandir leurs empires ou d'accroître leurs richesses.

En contraste frappant avec cette royale extravagance qui prévaut, dans une certaine mesure, dans tout pays où une famille royale est maintenue, on trouve l'endettement considérable des pays européens.

 « L'Economiste français a publié un article détaillé écrit par M. René Stourm, sur la dette publique en France. On estime le plus fréquemment à 6.400.000.000 de $ le capital de la dette. Les estimations les plus modérées le réduisent de quelques millions. M. Paul Leroy-Beaulieu le chiffre à 6.343.573.630 $. Le résultat du calcul de M. René Stourm est un total de 5.900.800.000 $ avec cependant, la restriction qu'il a omis 432.000.000 de $ de rentes viagères que d'autres économistes ont traitées comme faisant partie du capital de la dette. La charge annuelle pour l'intérêt et le fonds d'amortissement sur la dette entière, y compris les rentes viagères, s'élève à 258.167.083 $. De la dette consolidée, 2.900.000.000 $ sont de la rente perpétuelle 3%, 1.357.600.000 $ sont de la rente perpétuelle 4,50%, et 967.906.200 $ sont des bons amortissables de diverses espèces. Des rentes à diverses compagnies et sociétés pour une valeur de 477.400.000 $ et 200 000 000 $ de dette flottante fournissent la balance du total de M. Stourm. Ceci est de loin la charge la plus lourde qui soit supportée par une nation sur le globe La dette qui s'en approche le plus est celle de la Russie qui est fixée à 3605600000 $. L'Angleterre vient ensuite avec 3 565 800 000 dollars, puis l'Italie avec 2 226 200 000 $ La dette de l'Autriche est de 1 857 600 000 $, et celle de la Hongrie de 635.600.000 $. L'Espagne doit 1.208.400.000 $ et la Prusse 962 800 000 $. Tels sont les chiffres donnés par

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M. Stourm. Aucune de ces nations, sauf l'Angleterre et la Prusse, ne dispose de revenus suffisants pour garantir un équilibre permanent du budget, mais la France est la plus lourdement chargée de toutes, et la croissance de sa dette a été la plus rapide dans le passé récent et la plus menaçante de l'avenir.

 « En conclusion, M. Stourm dit : « Nous nous abstenons de rester sur les réflexions affligeantes qu'inspire le résultat de notre travail. Quel que soit l'aspect sous lequel nous considérions ces 29 milliards et demi, que ce soit avec les dettes des autres pays ou avec notre propre dette des dix ou vingt dernières années, ils apparaissent comme un sommet d'une altitude inconnue, surpassant la limite que n'importe quel peuple du monde, à n'importe quelle époque, a supposé inaccessible. La Tour Eiffel sera leur vraie contrepartie ; nous. dominons nos voisins et notre propre histoire de la hauteur de notre dette... devant laquelle il est temps que notre pays ressente une frayeur patriotique ».

The London Telegraph a publié un jour le résumé suivant de la perspective financière nationale :

 « Le manque d'argent plane comme un nuage sombre et presque universel au-dessus des nations d'Europe. Les temps sont très mauvais pour les Puissances sans exception, mais plus mauvais encore pour les petites. Il y a difficilement une nation sur le continent [l'Europe moins l'Angleterre — Trad) dont le bilan pour l'année écoulée ne présente pas une sombre perspective, tandis que nombre de bilans sont de simples confessions de faillite. Des rapports sérieux sur les conditions des divers Etats révèlent, dans les ministères respectifs des finances, une lutte pour joindre les deux bouts qui n'avait jamais été aussi générale. L'état de choses est en vérité presque mondial, car si nous regardons au-dehors de notre propre continent, les Etats-Unis d'une part, et l'Inde et le Japon avec leurs voisins, d'autre part, ont senti le tenaillement qui prévaut...

« La Grande République est trop vaste et a trop de ressources pour mourir de ses maladies financières, même si elle est très malade. La Grande-Bretagne, aussi a un déficit à affronter dans le prochain budget, et elle doit supporter des pertes lourdes et peut-être Irréparables par l'action insensée de la grève du charbon. La France, comme nous-mêmes et comme l'Amérique, est l'un des pays qu'on

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ne saurait imaginer insolvable, tant son sol est riche et son peuple laborieux. Cependant, son revenu manifeste de fréquents déficits; sa dette nationale a pris des proportions stupéfiantes, et le fardeau de son armée et de sa marine écrase presque l'industrie du pays. L'Allemagne également doit être inscrite dans la catégorie des nations trop bien fondées et trop fortes pour souffrir autre chose qu'une éclipse temporaire. Pourtant, durant l'année écoulée on a calculé qu'elle avait perdu 25.000.000 £, ce qui représente environ la moitié de l'épargne nationale.

 Beaucoup de cette perte provient des investissements allemands dans des fonds au Portugal, en Grèce, en Amérique du Sud, au Mexique, en Italie et en Serbie, en même temps que l'Allemagne a ressenti rudement la confusion dans le marché de l'argent. Le fardeau de sa paix armée pèse d'un poids écrasant sur son peuple. Parmi les Puissances que nous groupons ensemble comme étant naturellement solvables, il est frappant de trouver que l'Autriche-Hongrie a le meilleur et le plus satisfaisant compte rendu financier à donner... « Lorsque nous nous détournons de ce groupe important et que nous jetons le regard sur l'Italie, nous y trouvons un exemple de « grande Puissance » presque réduite à la mendicité par sa grandeur. Année après année, ses revenus baissent et ses dépenses augmentent. Il y a six ans, la valeur du commerce extérieur de l'Italie s'élevait à 2 600 000 000 F ; elle est tombée maintenant à 2.100.000.000. Elle doit payer 30.000.000 £ comme intérêt de sa dette publique, outre une prime pour l'or nécessaire. Ses obligations (ou ses bons — Trad.) ne se vendent pas sur le marché ; son émission prodigieuse de billets de banque a élevé l'argent et l'or à des prix arbitraires. Sa population est plongée dans un état de pauvreté et d'impuissance presque inimaginable ici, et lorsque ses nouveaux ministres inventent de nouveaux Impôts, des émeutes sanglantes éclatent. « Quant à la Russie, ses déclarations financières sont voilées d'un tel mystère que personne ne peut en parler avec confiance ; mais il y a peu de raison de douter que seule l'immensité de l'empire du Tsar l'empêche de faire faillite. La population a été pressurée jusqu'à ce que la dernière goutte de vitalité laborieuse ait été extraite. Le Ministre des Finances le plus téméraire et le plus impitoyable ose rarement donner un autre demi-tour à la vis «d'imposition.

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 « Une autorité, modérée et sérieuse du pays, écrit dans les termes suivants au sujet de la situation en Russie . « Chaque copeck que le paysan réussit à gagner est dépensé, non pas pour mettre ses affaires en ordre, mais pour payer ses arriérés d'impôt... L'argent payé par la population paysanne sous forme d'impôt, s'élève a un montant entre les deux tiers aux trois quard du pays, y compris leur propre travail supplémentaire comme ouvriers de ferme. Le bon crédit apparent du gouvernement est soutenu par des moyens artificiels. Des observateurs sérieux s'attendent à une débâcle semblable dans les piliers social et financier de l'empire. Ici, aussi le poids stupéfiant de la paix armée de l'Europe aide largement à paralyser le commerce et l'agriculture. L'exemple du Portugal n'entre pas dans notre champ d'observation, car bien que le royaume jadis célèbre soit un débiteur, sa position malheureuse n'est certainement pas due à l'ambition militaire ou a des dépenses fébriles. Cependant, la Grèce, bien qu'insignifiante parmi les Puissances, avec sa population de deux millions d’habitants offre un exemple aveuglant de la ruine a laquelle l’extravagance financière et des desseins démesures réduisent une nation. La malédiction de la petite Grèce a été sa « grande idée », et récemment, nous l'avons vue amenée à esquiver le poids de sa dette publique par un acte de malhonnêteté absolue qui ne fut restreint en partie qu’en raison des protestations de l'Europe. L'argent qu'elle a gaspillé pour son « Armée et sa Marine » aurait pu aussi bien être jeté à la mer. La politique est devenue pour elle une maladie qui infecte ses meilleurs et ses plus capables hommes publics. Avec un commun peuple trop instruit pour travailler, des étudiants de l'université plus nombreux que des maçons, des dettes publiques et des dettes privées que personne n'a l'intention de payer, un simulacre d'Armée et de Marine qui engloutit les fonds, la malhonnêteté devenue un principe en politique, et des plans secrets qui doivent signifier ou bien plus de prêts ou bien un marché malhonnête et dangereux avec la Russie, telles sont les caractéristiques de la Grèce contemporaine.

« En considérant donc tout le Continent sans exception, on ne peut nier que l'état de choses touchant le bien-être du peuple et les bilans nationaux est extrêmement peu satisfaisant. Bien entendu, l'une des raisons principales et manifestes en est cette paix armée qui pesé comme

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un cauchemar sur l'Europe, et a transformé tout le Continent en un camp permanent. Voyez seulement l'Allemagne ! Cet Empire sensé et raisonnable ! Le budget militaire s'y est élevé de 17 500 000 £ en 1880 à 28 500 000 £ en 1893. L'accroissement paru dans la Nouvelle Loi de Défense militaire ajoute 3.000.000 £ par an à la masse colossale de l'armement défensif de l'Allemagne.

 « La France a usé ses forces au point même d'en arriver également à un écroulement en voulant être de la force de sa rivale. Il est inutile de dire la terrible part que prennent dans la présente détresse populaire de l'Europe ces assurances de guerre. Non seulement elles soustraient des bénéfices et des salaires les sommes considérables qui servent à acheter de la poudre et des projectiles, et à construire des casernes, mais elles enlèvent à l'industrie dès leur force virile des millions de jeunes travailleurs qui sont également perdus pendant la même période à leurs familles et pour le renforcement des populations. Le monde n'a pas encore inventé une meilleure Chambre de compensation pour les chèques internationaux que l'effrayant et coûteux Temple de la Guerre ».

 Pourtant, malgré le lourd endettement et l'embarras financier des nations, des statisticiens capables estiment raisonnablement que les dépenses actuelles de l'Europe pour les divers budgets de l'armée et de la marine, l'entretien des garnisons et la perte de travail industriel occasionnée par le retrait d'hommes de l'industrie productive, peuvent s'élever à 1500 000 000 $ par an, sans parler des pertes considérables de vies humaines ; dans les vingt-cinq dernières années du siècle écoulé (de 1855 à 1880) on estime ces pertes à 2 188 000, et ce, dans des conditions horribles qu'on ne peut décrire. M. Charles Dickens a très sincèrement observé que :

 « Nous parlons d'un ton de triomphe, et avec une certaine fougue d'« une charge magnifique ! « , d'« une charge splendide ! », et pourtant bien peu de gens se font une idée des détails affreux qu'évoquent ces deux mots légers. La « charge splendide » est une charge fougueuse d'hommes montés sur de vigoureux chevaux, poussés à leur plus grande allure, renversant et écrasant des masses d'hommes à pied qui leur sont opposées. L'es-

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prit du lecteur ne va pas plus loin ; satisfait de l'information que la ligne ennemie a été « rompue » et « dispersée », il n'imagine pas les détails. Lorsque la « splendide charge » a accompli son œuvre et s'est éloignée, on croirait se trouver devant le spectacle d'un accident de chemin de fer II y a au grand complet des dos brisés en deux, des Taras tordus totalement arrachés, des hommes empales sur leur propre baïonnette, des jambes tracassées comme des morceaux de bois à brûler, des têtes partagées comme des pommes, d'autres têtes broyées en molle gelée par les sabots ferrés des chevaux, des visages piétines qui n'ont plus rien d'humain. Voilà ce qui se cache derrière une « splendide charge ». Voici ce qui s'ensuit, comme une chose naturelle, lorsque « nos compagnons les chargèrent d'une façon magnifique », et « les mirent en pièces avec furie ».

« Représentez-vous » dit un autre auteur, « les millions de gens qui peinent sur toute l'étendue de l'Europe, se pressant jour après jour à leur travail, travaillant sans cesse depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit humide, à cultiver le sol, à produire des tissus, à échanger des marchandises, dans les mines, les usines, les forges, les docks, les ateliers, les magasins ; sur les chemins de fer, les fleuves, les lacs, les océans ; en pénétrant les entrailles de la terre, en dominant la résistance de la matière, en maîtrisant les éléments naturels, et en les faisant servir à la convenance de l'homme et à son bien-être, et en créant par tout cela, une masse de richesses qui pourrait apporter l'abondance et le confort dans chacun de leurs foyers. Et ensuite, imaginez la main du pouvoir arrivant et, chaque année, raflant quelque six cents millions de l'argent si laborieusement gagné pour le mettre dans l'abîme des dépenses militaires».

 Voici, bien au point également, un extrait de Harrisburg Telegram :

« II en coûte quelque chose aux nations « chrétiennes » d'Europe pour expliquer leur notion de « paix sur la terre et bonne volonté aux hommes ». Autrement dit, il leur en coûte quelque chose de se tenir tous prêts a se volatiliser les uns les autres. Des statistiques publiées à Berlin montrent la somme des dépenses militaires des grandes puissances durant les trois années 1888, 1889, 1890. Voici ces dépenses données en chiffres ronds : France : 1 270 000 000 $ ; Russie : 813 000 000 $ ; Grande-Bretagne :

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613 000 000 $ ; Allemagne : 607 000 000 $ ; Autriche-Hongrie : 338 000 000 $ ; Italie : 313 500 000 $. Ces six puissances ont dépensé ensemble 3 954 500 000 $ à des fins militaires pour trois années, soit en moyenne 1 318 100 000 $ par an. Le total des trois années excède considérablement la dette nationale de la Grande-Bretagne, et elle est presque suffisante pour payer plus de trois fois les intérêts de la dette des Etats-Unis. La dépense correspondante des Etats-Unis a été d’environ 145 000 000 $ sans compter les pensions. Si nous voulions ajouter ces dernières, notre dépense totale s'élèverait à environ 390 000 000 $ ».

 « D'après les estimations de statisticiens français et allemands, 2 500 000 hommes ont péri dans les guerres des trente dernières années, tandis que pas moins de 13 000 000 000 $ ont été dépensés pour mener ces guerres. Le Dr Engel, statisticien allemand, donne les chiffres suivants comme le coût, approximatif des principales guerres des trente dernières années : guerre de Crimée : 2 000 000 000 $ ; guerre italienne de 1859 : 300 000 000 $ ; guerre prusso-danoise de 1864 : 35 000 000 $ ; guerre de Sécession (Nord) : 5 100 000 000 $ ; Sud : 2 300 000 000 $ ; guerre prusso-autrichienne de 1866 : 330 600 000 $ ; guerre franco-allemande de 1870 : 2 600 000 000 $ ; guerre russo-turque : 125 000 000 $ ; guerres sud-africaines : 8 770 000 $ ; guerre africaine : 13 250 000 $ ; guerre serbo-bulgare : 176 000 000 $.

 « Toutes ces guerres furent meurtrières à l'extrême. La guerre de Crimée, au cours de laquelle peu de combats eurent lieu, coûta la vie à 750000 hommes, soit 50000 de moins seulement que le nombre de ceux qui furent tués ou moururent à la suite de leurs blessures au cours de la Guerre de Sécession, Nord et Sud. Les expéditions au Mexique et en Chine coûtèrent 200 000 000 $ et 85 000 vies. Il y eut 250 000 tués et mortellement blessés durant la guerre russo-turque, et 45 000 dans la guerre italienne de 1859 et autant dans la guerre entre la Prusse et l'Autriche ».

Dans une lettre adressée à Passy, Député de Paris, feu Hon. John Bright, membre du Parlement britannique, déclarait :

« A présent, toutes les ressources de l'Europe sont englouties par les exigences militaires. Les intérêts du peuple sont sacrifiés aux fantaisies les plus misérables et les plus coupables de la politique étrangère. Les vrais

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intérêts des masses sont foulés aux pieds par déférence aux fausses notions de gloire et d'honneur national. Je ne peux m'empêcher de penser que l'Europe est en marche vers quelque grande catastrophe d'un poids écrasant. Le système militaire ne peut pas être indéfiniment supporte avec patience, et il est possible que les populations, conduites au désespoir, puissent avant longtemps balayer les royautés et les prétendus hommes d'état qui gouvernent en leur nom ».

Ainsi le jugement des pouvoirs civils leur est-il contraire. Non seulement la presse s'exprime de cette manière tout haut, mais partout les gens parlent et protestent bruyamment contre les pouvoirs en place. L'agitation est universelle et devient de plus en plus dangereuse chaque année.

 LE MONDE ACCUSE AUSSI L'ORGANISATION SOCIALE ACTUELLE

 L'organisation sociale actuelle de la chrétienté est aussi soumise à un jugement: son système monétaire, ses institutions et plans financiers, et, naissant de tout cela, sa politique égoïste des affaires et ses distinctions sociales basées essentiellement sur la fortune avec tout ce que cela implique d'injustice et de souffrance pour les masses ; toutes ces choses sont, dans le jugement actuel, aussi sévèrement traitées que les organisations civiles. Constatez les discussions interminables sur la question de l'argent, et sur l'étalon-or, et les débats sans fin entre le travail et le capital. Comme des vagues de la mer s'agitant sous un vent qui se lève, écoutez les murmures concertés de voix innombrables contre l'organisation sociale actuelle, particulièrement dans la mesure où on la volt en contradiction avec le code moral contenu dans la Bible que la chrétienté, en général, prétend reconnaître et suivre. Un fait vraiment digne d'être noté, c'est que dans le jugement de la chrétienté, même le monde en général se base sur la Parole de Dieu. Les païens brandissent la Bible et déclarent hardiment : « Vous n'êtes pas aussi

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bons que votre livre ». Ils montrent son Christ béni et disent : « Vous ne suivez pas votre modèle », Et, à la fois les païens et les masses de la chrétienté se basent sur la règle d'or et la loi d'amour pour reconnaître la valeur des doctrines, des institutions, de la politique et de la manière générale d'agir de la chrétienté, et toutes ensemble rendent témoignage à la véracité des mots étranges tracés sur la muraille de la salle de festin : « Tu as été pesé dans la balance et tu as été trouvé léger ».

Le témoignage du monde contre l'organisation sociale actuelle s'entend partout dans tous les pays. Tous les hommes déclarent qu'elle a fait faillite ; l'opposition devient de plus en plus active, et répand l'alarme sur le monde entier, « ébranlant terriblement » toute confiance dans les institutions existantes, et à tout bout de champ paralysant l'industrie par des paniques, des grèves, etc. Il n'y a aucune nation parmi la chrétienté dans laquelle l'opposition à l'organisation sociale actuelle ne soit marquée, opiniâtre et de plus en plus menaçante.

 M. Carlyle déclare : « L'existence industrielle britannique semble devenir rapidement une prison-marécage immense d'exhalaison pestilentielle, physiquement et moralement, un Golgotha vivant horrible d'âmes et de corps enterrés vivants. Trente mille couturières se tuent rapidement au travail. Trois millions de pauvres croupissent dans une oisiveté forcée, aidant lesdites couturières à mourir. Ce ne sont là que des détails dans le registre où s'inscrit le triste débit du désespoir ».

D'un autre journal appelé  The young man, nous extrayons l'article suivant intitulé « Le monde s'améliore-t-il ? » :

« Des hommes vigoureux, avides d'obtenir un labeur honnête, sont en train de supporter les souffrances de la faim et de l'abandon, et dans de nombreux cas, le chagrin supplémentaire de se rendre compte des souffrances de leur famille. D'autre part, l'extrême richesse

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s'unit souvent à l'avarice et à l'immoralité, et pendant que les pauvres meurent lentement de faim, les riches, eux, ignorent dans une grande mesure, les besoins de leurs frères, et désirent seulement que Lazare n'accède pas mal à propos à une situation en vue. Des milliers de jeunes gens sont forcés de travailler comme des esclaves dans des boutiques mal aérées et dans des magasins tristes pendant soixante-dix ou quatre-vingts heures par semaine, sans jamais un arrêt de récréation physique ou mentale. Dans les quartiers populaires de Londres, des femmes cousent des chemises ou fabriquent des boîtes à allumettes toute la journée pour un salaire qui ne suffit pas à louer un lit — encore moins pour une chambre séparée — et elles sont souvent obligées de choisir entre l'inanition et le vice. Dans les quartiers aristocratiques de Londres, des artères entières sont le domaine des sirènes fardées et maquillées de la sensualité et du péché — chacune étant un blâme permanent à la faiblesse et à la perversité de l'homme. Quant aux jeunes gens, des milliers risquent la prison par le jeu ou la mort prématurée par la boisson, et pourtant chaque journal respectable est rempli dé longs rapports de courses de chevaux, et le gouvernement chrétien (?) permet l'installation d'une maison publique à chaque coin de rue. Le péché est rendu facile, le vice à bon marché, la tromperie prévaut dans le commerce, l'acharnement dans la politique et l'apathie dans la religion ».

Il y a quelque temps,  The Philadelphie, Press publiait ce qui suit :

« Gare au danger ! Il n'y a aucun doute que New York est divisée en deux grandes classes, celle des très riches et celle des très pauvres. Les classes moyennes composées de gens honorables, travailleurs, de commerce aimable, disparaissent graduellement, soit qu'elles montent à l'échelle des richesses du monde ou qu'elles descendent dans la pauvreté et l'embarras. Il paraît certain qu'entre ces classes existe et grandit rapidement, sous l'encouragement intentionnel de méchants hommes, une haine marquée, manifeste, malveillante. Il y a ici des hommes dont vous ne savez rien qui possèdent 10 000 000 $ et 20 000 000 $.

 Je connais une dame, vivant dans une magnifique demeure, dont la vie est aussi calme que devrait l'être celle d'un ministre, qui n'a pas dépensé en cinq années, moins de 3 000 000 .$, dont les donations avant sa mort

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n'atteindront pas moins de 7000000 $, qui possède chez eue des tableaux, des statues, des diamants, des pierres précieuses, de ravissants échantillons d'or et d argent, ainsi due des œuvres précieuses de tous les arts imaginables estimées à 1500000 $, et il lui manque plusieurs millions de dollars pour être aussi riche que nombre de ses voisins. Il y a ici des hommes qui, il y a vingt ans vendaient des vêtements dans la rue de Chatham et qui, aujourd'hui, vivent en dépensant 100000 $ par an, et qui portent des bijoux coûtant 25000 $ dans des magasins aux prix raisonnables.

 « Venez avec moi n'importe quel jour, par temps de pluie ou de soleil, dans un « car» (*) de l'avenue Medison, entre dix heures et dix-sept ou dix-huit heures; Je vous ferai trouver l'un après l'autre des «cars» bondes de dames dont les oreilles portent des diamants estimés chacun entre 500 et 5000 $, sur leurs mains dégantées, rouges et duveteuses, brillent des fortunes, promenez-vous avec moi depuis le vieux magasin de Stewart, au coin de la Neuvième rue et Broadway, jusqu'à la Treizième rue et Broadway, n'importe quel jour. Je ne veux pas dire les dimanches, les jours de congé, ou a des occasions spéciales, mais tout le temps, et je vous montrerai, pâté de maisons par pâté de maisons, des femmes vêtues de longs manteaux de fourrure de phoque riches de 500 à 1 000 $ chacune, portant des boucles d'oreilles et des bagues en diamant, aussi bien qu'avec d'autres pierres précieuses, tenant à la main un élégant portefeuille bourré d'argent. Elles représentent les nouveaux riches dont New York est rempli.

Dans cette même rue, au même moment, je peux vous montrer des hommes pour qui un dollar serait une fortune et dont les pantalons, arrachés et déshonorants dans leurs lambeaux, sont maintenus à leur taille amaigrie par des cordes, des ficelles ou des épingles, dont les pieds sans bas traînent sur le trottoir dans des souliers si éculés qu'ils n'osent pas les soulever du sol, dont les visages sont tachés de rousseur, dont les barbes sont longues et hirsutes, comme l'est leur chevelure, tandis que leurs mains rougissantes s'effilent aux ongles comme des griffes. Combien de temps s'écoulera avant que ces griffes ne s'accrochent aux riches ? Ne vous trompez pas a ce

(•) A l'époque : tramway ou véhicule lire par un cheval — Trad.

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sujet, le sentiment est né, le sentiment s'accroît, et le sentiment, tôt ou tard, éclatera.

Pas plus tard qu'hier soir, j'arpentais la Quatorzième rue, où ne restent que quelques résidences, et en face de l'une d'elles, une voûte de verdure mène de la porte au trottoir ; sous cette voûte, des dames vêtues de façon charmante, accompagnées de leur escorte, s'engagèrent en sortant de leurs voitures, et se dirigèrent vers la porte ouverte, par laquelle sortirent des flots de lumière et de sons. Je me tins un moment avec la foule, une grande foule, et là vint cette idée d'une révolte inévitable à moins que quelque chose soit fait, et rapidement fait, pour dissiper le préjugé défavorable qui non seulement existe, mais est entretenu intentionnellement contre les très riches par les très pauvres. Vous auriez frémi d'entendre de quelle façon les femmes parlaient. L'envie, la jalousie, la férocité haineuse, tous les éléments nécessaires s'y trouvaient. Il ne manquait plus qu'un chef ». Le monde offre le contraste des épouvantables conditions du système d'exploitation de l'esclavage humain et des misères de l'immense armée de chômeurs, et d'une autre immense armée de travailleurs mal payés, avec le luxe et la prodigalité d'une immense richesse ; il y a quelque temps un journal londonien le décrivait ainsi : « Le modeste foyer d'un millionnaire : « Nous apprenons de New York que M.. Cornélius Vanderblit, le millionnaire de New York et roi des chemins de fer, vient juste d'inaugurer son nouveau palais par un grand bal. Cette modeste maison qui doit abriter environ dix personnes pendant six mois de l'année, et rester fermée pendant les six autres mois, se tient au coin de la Cinquante-septième rue et de la Cinquième Avenue et elle a coûté à son propriétaire 1 000 000 £. A l'extérieur, elle est de style espagnol, bâtie de pierre grise, avec des revêtements, des tourelles et des créneaux rouges. Elle est haute de trois étages avec une mansarde imposante. La salle de danse est la salle de danse privée la plus Spacieuse de New York, de 75 pieds de long sur 50 de large [23 m environ sur 15,24 m], décorée de blanc et d'or dans le style Louis XIV. Le plafond coûte une fortune, et a la forme d'un double cône, peint de nymphes et d'amours. Autour de la corniche se trouvent des fleurs finement modelées et portant chacune une lumière électrique, tandis

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qu'un immense lustre en cristal pend du centre du plafond. Le soir du bal d'ouverture, les murs étaient couverts de fleurs naturelles depuis le parquet jusqu'au plafond, au prix de 1 000 £, et l'on dit que la réception a coûté à l'hôte 5000 £. Attenant à cet hôtel particulier s'étend le jardin le plus coûteux du monde eu égard à ses dimensions, car bien qu'il n'ait seulement que l'étendue d'une portion ordinaire de terrain, il a coûté la somme de 70 000 £, et pour faire place à quelques parterres de fleurs, on dut abattre une maison qui avait coûté 25 000 £ ».

 Un journal de San-Francisco, Industry, a publié le commentaire suivant sur la prodigalité de deux hommes riches de ce pays :

« Le dîner de Wanamaker, à Paris, et celui de Vanderbilt, à New York, qui ont coûté ensemble au moins 40000 $, et peut-être beaucoup plus, sont parmi les signes des temps. De telles choses présagent un changement dans ce pays. Cela, qui n'est qu'un exemple entre cent autres cas de même étalage ostentatoire d'argent, peut être comparé à propos à un festin de Rome avant sa chute, et au luxe qui, en France, il y a un siècle, fut le précurseur de la révolution. L'argent dépensé à l'étranger chaque année par les Américains, en grande partie pour le luxe et pour pire encore, est estimé au tiers de notre revenu national ».

 De Ward Me Allister, qui fut un dirigeant célèbre de la société de New York, nous relevons le renseignement très intéressant suivant, cité dans National View :

 « Les dépenses annuelles moyennes pour l'existence d'une famille de respectabilité ordinaire, comprenant le mari, la femme et trois enfants, s'élèvent à 146945 $, se décomposant ainsi : loyer d'une maison urbaine : 29 000 $ ; d'une maison de campagne : 14 000 $ ; dépenses pour la maison de campagne : 6 000 $ ; gages des gens de maison : 8 016 $ ; dépenses du ménage, y compris les gages de la servante : 18 954 $ ; toilette de madame 10 000 $ ; toilette de monsieur : 2 000 $ ; toilette des enfants et leur argent de poche : 4 500 $ ; dépenses scolaires pour les trois enfants : 3 600 $ ; divertissements en donnant des bals et des soirées dansantes : 7 000 $ ; dîners de réception : 6600 $ ; loge de  Theâtre : 4500 $ ;  Theâtre et soupers après le  Theâtre : 1 200 $ ; journaux et revues : 100 $ ; compte-courant du joaillier : 1 000 $ ; papeterie : 300 $ ; livres : 500 $ ; cadeaux de mariage et cadeaux de

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fêtes : 1 400 $ ; sièges à l'église : 300 $ ; cotisation au club • 425 $ • honoraires du docteur : 800 $ ; du dentiste . 500 $ ; transport de la famille à la campagne et retour 250$; voyage en Europe: 9000 $-; dépenses pour les écuries : 17 000 $ ».

 On rapporte ce qu'aurait dit Chauncey M. Depew : « II existé aux Etats-Unis cinquante hommes qui, en raison de la fortune qu'ils possèdent, peuvent se réunir et s'entendre dans les vingt-quatre heures pour paralyser les transports et le commerce, bloquer les branches du négoce et réduire au silence tous les moyens de transmission. Ces cinquante personnages ont la haute main sur la monnaie et peuvent déclencher une panique quand ils le veulent ».

 LE MONDE JUGE LES PUISSANCES ECCLÉSIASTIQUES

Le monde critique aussi sévèrement les puissances ecclésiastiques que les puissances monarchiques et aristocratiques, car il est reconnu qu'elles sont unies, ayant les mêmes intérêts. Ce qui suit le prouvera :

 II y « quelques années, le North American Revîew publiait un bref article de John Edgerton Raymond sur « Le déclin des puissances ecclésiastiques ». Décrivant les forces qui sont opposées à l'église, et qui, un jour, la renverseront, l'auteur déclarait :

 « L'église chrétienne est au sein d’un grand conflit. Jamais depuis l'organisation du christianisme il n y eut autant de forces liguées contre elle. Ce que certains  Theologiens se plaisent à nommer la « puissance du monde » n'a jamais été aussi forte qu'aujourd'hui. Ce ne sont plus des races barbares, des philosophes superstitieux des prêtres de religions mythiques qui s'opposent à l’église, mais les personnes de la plus haute culture, les plus grands savants et les sages les plus profonds parmi les nations éclairées. Sur toute la ligne de son avance, elle rencontre la résistance de la « puissance du monde » qui représente le savoir le plus élevé et les meilleurs idéaux de l’intelligence humaine.

« Tous ses adversaires ne se trouvent pas non plus en dehors d'elle. Derrière ses draperies somptueuses, revêtus de ses vêtements, proclamant ses commandements, la

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représentant devant le monde, nombreux sont ceux qui se tiennent prêts à rejeter son autorité et à contester sa suprématie. Un grand nombre de ceux qui obéissent encore à ses décrets commencent à douter, et le doute est le premier pas vers la désobéissance et la désertion. Le monde ne saura jamais combien d'âmes honnêtes au sein de l'église gémissent en esprit et sont troublées, tout en gardant uni sceau sur leurs lèvres et une chaîne sur leur langue « par acquit de conscience », afin de « ne pas offenser leurs frères». Elles gardent le silence, non par crainte de réprimande, car le temps est passé où parler librement amenait la persécution, et où suggérer que l'église n'était pas infaillible vous faisait accuser d'incrédulité ».

Il dit que l'on ne demande pas un nouvel évangile, mais un vieil évangile ayant une nouvelle signification : « Partout l'on demande qu'une proclamation plus littérale et plus fidèle soit faite des préceptes du fondateur du Christianisme. « Le Sermon sur la montagne » est pour beaucoup l'abrégé de la philosophie divine. « Prêchez-le ! Prêchez-le ! » s'écrient partout les réformateurs de toutes les écoles ; « non seulement, prêchez-le, mais mettez-le en pratique ! » « Montrez-nous, disent-ils, que vos actes sont conformes à ces préceptes, et nous vous croirons ! Suivez Christ et nous vous suivrons ! ».

 « Mais c'est bien ici que se trouve la controverse. L'église prétend enseigner les préceptes de Christ, prêcher son évangile. Le monde écoute, et réplique : « Vous avez perverti la vérité ! ». Et voyez le spectacle d'un monde incroyant enseignant à une église croyante les vrais principes de sa religion à elle ! C'est là un des signes de l'époque les plus frappants et les plus significatifs ! Et ceci est tout à fait nouveau. Dès le commencement, le monde s'est familiarisé avec la riposte : « Docteur, guéris-toi toi-même ». Mais ce n'est que dans les temps modernes que les hommes ont osé dire : « Docteur, laisse-nous prescrire le remède ! ».

« Lorsque les pauvres et les nécessiteux, les opprimés et les affligés à qui l'on enseigne d'attendre une future récompense au ciel, ont vu de saints prêtres et des princes honorés vêtus de pourpre et de fin lin et vivant chaque jour somptueusement, lorsqu'ils les virent amasser des trésors sur terre au mépris de la teigne, de la rouille et des voleurs, lorsqu'ils les virent servir, leur conscience

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tranquille. Dieu et Mammon, ils commencèrent à douter de leur sincérité.

« Dès lors, ils commencèrent à affirmer que toute la vérité n'habite pas ,sous un clocher d'église, que l'église est impuissante, qu'elle ne peut empêcher le malheur, guérir les malades, rassasier ceux qui ont faim et vêtir ceux qui sont nus, qu'elle ne peut ressusciter les morts, ni sauver l'âme. Alors, ils commencèrent à dire qu'une église aussi faible, aussi mondaine, ne pouvait être une organisation divine. Et bientôt, ils commencèrent à déserter ses autels. Ils déclarèrent « Nier l'infaillibilité de l'église, l'efficacité de ses rites, ou la vérité de ses crédos, n'est pas nier l'efficacité de la religion. Nous ne sommes pas en guerre avec le Christianisme, mais avec la représentation qu'en fait l'église. La révérence pour la vérité divine est compatible avec le mépris le plus profond pour le cléricalisme (« ecclesiasticism »). Pour la Personne sublime qui a foulé la terre, dont le contact donnait la vie et dont le sourire était salut, nous n'avons que vénération et amour, mais non plus désormais pour l'organisation qui prétend le représenter.

« L'église dénonce ses accusateurs comme étant des incroyants, et elle va son chemin amassant des trésors, construisant des temples et des palais, faisant cause commune avec des rois et des alliances avec des puissants, tandis que les forces qui se coalisent contre elle, augmentent en nombre et en puissance. Elle a perdu sa suprématie, son autorité a disparu. Elle n'est plus qu'un symbole, une ombre, et il lui est impossible de regagner son ascendant perdu ou de remonter sur son trône. Ses rêves de domination universelle sont une illusion. Son sceptre a été brisé à toujours. Nous sommes déjà dans une période transitoire. Le mouvement révolutionnaire de l'époque est universel et irrésistible. Les trônes commencent à chanceler. Un volcan couve sous les palais des rois, et lorsque les trônes dégringoleront, les chaires tomberont.

« II y a eu, dans le passé, des réveils religieux, plus ou moins locaux et temporaires. Il doit encore y avoir un réveil religieux qui sera mondial, un rétablissement de la foi en Dieu et de l'amour envers l'homme ; alors seront réalisés les rêves les plus radieux de fraternité universelle. Mais ce réveil arrivera malgré l'église plutôt que par elle. Il viendra comme une réaction contre la

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tyrannie ecclésiastique, comme une protestation contre ce qui n'est que formalisme et simples cérémonies ».

 Dans un article de The Forum, d'octobre 1890, "sur les « Problèmes sociaux et l'Eglise » par l'Evêque Huntington, nous lisons son commentaire à propos d'un tait très remarquable et très significatif :

 « Lorsqu'un auditoire, immense et varié, dans l'une des salles publiques de New York, acclama le nom de Jésus Christ et hua le nom de l'église, cela ne régla aucune question, ne résolut aucun problème, ne prouva aucune proposition, n'expliqua aucun passage biblique, mais ce fut aussi significatif que la moitié des sermons qui sont prêches ». Il se rapporta ensuite au fait qu'il fut un temps où les gens écoutaient les mots « Christ et l'église » dans un silence recueilli sinon avec une dévotion enthousiaste, puis il remarqua : « Ce n'est que dans ces derniers jours où les travailleurs pensent, lisent, raisonnent et réfléchissent qu'une foule mêlée met les deux noms à part d'une manière violente plutôt qu'irrespectueuse, honorant l'un et repoussant l'autre ».

 On trouve dans la presse d'autres expressions significatives du jugement populaire :

 « La Catholique Review et quelques autres journaux insistent pour qu'il y ait « l'instruction religieuse dans les prisons». C'est "bien. Nous allons plus loin que cela. L'instruction religieuse devrait être donnée aussi ailleurs que dans les prisons, dans les foyers par exemple, et dans les Ecoles du dimanche. Oui, nous ne voulons pas être dépassés en libéralité, nous sommes favorables à l'instruction religieuse dans certaines églises. Vous ne sauriez avoir trop d'une bonne chose, si vous la prenez avec modération ».

« L'aumônier d'un certain pénitencier déclarait qu'il y a vingt ans, cinq pour cent seulement des prisonniers avaient été autrefois des élèves d'écoles du dimanche, mais que maintenant, la proportion était de soixante quinze pour cent des criminels réels ou suspectés d'être tels. Un certain pasteur mentionne également un asile d'ivrognes où le pourcentage est de quatre-vingt pour cent, et un autre de femmes déchues où toutes ont fréquenté des écoles du dimanche. Le commentaire de la presse sur ces faits était que le terme qu'on appliquait autrefois

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à l'école d'être « la pépinière de l'église » est en passe d'être une terrible satire. Que va-t-on faire ? ».

 Des discussions qui eurent lieu, à propos de l'ouverture, les dimanches, de l'exposition colombienne du Monde, à Chicago, on a extrait ce qui suit :

 « Un reste de consolation : si le pire arrive à son point culminant, et que des foires, comme des  Theâtres et des bars sont ouverts le dimanche à Chicago, il est très réconfortant de penser qu'aucun citoyen américain n'est obligé d'y aller. A cet égard, personne n'est plus désavantagé que ne le furent les apôtres et les premiers chrétiens. On ne leur permit pas de se servir d'un policier ou des légions romaines dans le but de propager leurs opinions et d'obliger leur prochain d'être plus pieux qu'il ne désirait l'être. Et pourtant ce fut cette église primitive qui, sans l'aide de l'Etat — bien plus, ce fut un christianisme persécuté et dans la souffrance — qui conquit réellement le monde ».

Dans l'agitation générale des temps actuels, beaucoup dans l'église aussi bien que dans le monde, sont grandement perplexes et désorientés par la grande confusion. Les sentiments de ces gens-là furent clairement rapportés il y a quelque temps dans The New York Sun :

La question : « Où en sommes-nous ? », « Où en sommes-nous ? » devient une question religieuse significative. Dans les séminaires, des professeurs enseignent de leur chaire, des doctrines assez éloignées de celles qui furent enseignées à l'origine, pour faire retourner dans leur tombe les bienfaiteurs de jadis ; des ecclésiastiques signent des engagements sur l'ordination, auxquels l'administrateur lui-même ne croit pas — et ils le savent probablement. Les règlements établis, dans de nombreux cas, sont seulement les bouées qui montrent combien les navires des églises se sont éloignés des canaux indiqués sur les cartes. C'est l'époque du « laisser-aller », du « chacun pour soi », etc. Personne ne sait où tout cela finira, et ceux qui y sont les plus intéressés, semblent s'en soucier le moins ».

 Non seulement la conduite et l'influence des églises sont ainsi sévèrement critiquées, mais le sont également leurs doctrines les plus importantes. Notez, par exemple, comment la doctrine blasphématoire du tourment éternel

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pour la grande majorité de notre race par laquelle les hommes ont été longtemps maintenus par la crainte, est rejetée d'une manière semblable par le public réfléchi. Sur ce sujet, le clergé commence à voir la très urgente nécessité de l'appuyer comme jamais auparavant, afin de contrecarrer les sentiments croissants de libéralisme.

 Il y a quelque temps, le Rév. Dr Henson, de Chicago, discutait au grand jour ses opinions sur ce sujet ; alors que des reporters Interviewaient d'autres membres du clergé à ce propos, la manière cavalière, cruelle, railleuse de ces derniers de traiter un sujet sur lequel il est évident qu'ils ne connaissent rien, mais qui, selon eux, engage les intérêts éternels de millions de leurs compagnons humains, était vraiment digne de l'esprit de persécution du Romanisme.

Le Rév. Dr Henson déclara : « Le hadès de la Nouvelle Version n'est que le déguisement de l'enfer ; la mort est la mort bien que nous l'appelions sommeil, et l'enfer est l'enter bien que nous l'appelions hadès ; l'enfer est une réalité, et « infernalement » horrible. Dans l'enter, nous aurons des corps... La résurrection du corps implique un lieu et implique un tourment physique. Mais le tourment physique n'est pas le pire. La peine mentale, le remords, l'anticipation qui font l'âme se tordre de souffrance comme le ver se tord de souffrance sur des charbons ardents sont des tourments bien pires, et c'est ce qu'auront à souffrir les pécheurs. La soif sans eau pour se désaltérer ; la faim sans nourriture pour se rassasier ; un couteau enfoncé dans le cœur, mais pour y être retourné sans fin, épouvantable. Tel est l'enfer que nous devons endurer. La mort offre un soulagement du moulin disciplinaire de la vie, mais dans l'enfer, il n'y a aucun secours ».

 Quelle impression fit le sermon du « Docteur » ? Quelqu'un peut en juger d'après les interviews suivantes des reporters et des ministres qui parurent le lendemain matin :

« Que pensez-vous de l'enfer, et sommes-nous tous destinés à être baptisés dans un étang de soufre fondu et de gueuse de fer si nous n'amendons pas nos voies ? » dit un reporter au Professeur Swing, l'un des célèbres prédicateurs de Chicago.

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Ce fut alors que le Professeur Swing partit d'un grand éclat de rire jusqu'à ce que ses joues ridées devinssent aussi rosés que celles d'une écolière. L'éminent prédicateur battit une retraite de tambour sur le rebord d'une table ornée de marqueterie, et le verre de sa petite lampe de bureau se" mit à vibrer et sembla rire aussi. « En premier lieu », dit-il, « je suppose que vous vous rendez compte que ce sujet de l'enfer et d'un châtiment futur est quelque chose que nous connaissons réellement très peu. Eh bien ! ma méthode pour mettre en accord chaque chose dans la Bible est de lui donner un sens spirituel. Mon idée est que le châtiment sera classé selon les péchés, mais comme l'autre monde doit " être spirituel, de même les récompenses et les châtiments doivent être spiritualisés ».

« Le Rév. M.V.B. Van Ausdale se mit à rire quand il lut un rapport du sermon du Dr Henson, et dit : « Eh bien ! il doit avoir raison. Je connais le Dr Henson depuis pas mal de temps, et je voterais en sa faveur les yeux fermés. Tous, nous admettons qu'il y a un enfer ou un lieu de rétribution, et il réunit toutes les propriétés que lui assigne le Dr Henson ».

« Le Dr Ray avait lu le sermon et pensait que le Dr Henson exprimait les mêmes vues que lui-même aurait exprimées sur le sujet.

« Les ministres congrégationalistes, réunis au Grand Pacific, en session régulière, toutes portes closes et bien gardées, admirent un reporter d'Evening News, lequel, après que la réunion fut terminée, posa la question :

 « Avez-vous lu le sermon prêché hier soir par le Dr P.S. Henson sur l'enfer, ou en avez-vous entendu parler ? ».

 « Un spectateur intéressé pendant la réunion fut le Dr H.D. Porter, de Pékin (Chine). Il s'était levé tôt ce matin, et avait lu dans les journaux le résumé du sermon du Dr Henson. Il déclara : « Je ne connais pas le Dr Henson, mais je pense que les sentiments qu'on lui prête sont tout à fait justes. Là-bas, en Chine, je ne prêcherai pas l'étang de feu ni une vraie torture physique, pas plus que je ne dirai que l'enfer est un lieu où toutes les souffrances véritables feront place à des souffrances mentales intenses et à une angoisse de l'esprit seulement, mais j'adopterai l'opinion à mi-chemin, c'est-à-dire celle qui décrit l'enfer comme étant un lieu de rétribution, combinant les souffrances physiques et mentales et incorporant

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les principes généralement acceptés par les ministres modernes».

« Un autre étranger, le Rév. Spencer Bonnell, de Cleveland (Ohio), fut d'accord avec le Dr Henson sur tous les points. « Le temps vient », déclara-t-il, « où l'on devrait avancer quelque idée universelle de l'enfer, afin d'amener tous les esprits dans un état d'équilibre ». Le Rév. H.S. Wilson avait peu de choses à dire, mais il admit qu'il était d’accord avec le Dr Henson. Le Rév. W.A. Moore exprima les mêmes sentiments.

« Le Rév. W. Holmes écrivit : « Le Dr Henson est un brillant prédicateur qui comprend bien ses propres positions et sait les exprimer clairement et d'une manière significative. Ce résumé montre qu'il a donné au peuple, comme d'habitude, un sermon très intéressant. Ses positions qu'on y trouve ont été d'une manière générale bien acceptées. Concernant le corps de chair, je ne sais pas.

 — Vous ne savez pas ?

 — Non. Un individu doit descendre dans la mort et ainsi s'informer personnellement pour être certain.

 « Les ministres baptistes pensent que le sermon orthodoxe du Dr Henson sur l'enfer était parfaitement au point, et ceux qui en discutèrent à la réunion du matin le louèrent chaudement. Un reporter d'Evening News montra le rapport du sermon à une douzaine de ministres, mais tandis que tous déclarèrent être d'accord avec le sermon, on en trouva quatre seulement qui voulaient en discuter sous certaines conditions. Le Rév. C.T. Everett, éditeur du Sunday-School Herald, déclara que les vues exprimées par le Dr Henson étaient en général celles tenues par les ministres baptistes. « Nous enseignons le châtiment éternel et futur pour les péchés de ce monde », dit-il, « mais quant à l'enfer réel de feu et de soufre, c'est là une chose sur laquelle on ne s'étend pas beaucoup. Nous croyons au châtiment et savons qu'il est très sévère, mais un très grand nombre d'entre nous se rend compte qu'il est impossible de savoir de quelle manière il est administré. Comme le dit le Dr Henson, il n'y a que des gens stupides pour penser que l'enfer implique complètement un châtiment physique ; la peine mentale est la pire, et ces pauvres pécheurs auront à souffrir ». Le Dr Perrin déclara avec force que c'était presque inutile de nier que tout ce que le Dr Henson. prêche, on le trouverait dans la Bible et parfaitement juste.

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« Le Rev. M. Ambroise, un ministre de l'ancienne mode était grandement satisfait de ce sermon. Il croyait chaque mot de ce qu'avait dit le Dr Henson à propos du tourment futur des pauvres pécheurs. « L'enfer est ce en quoi la plupart des prédicateurs croient », déclara-t-il, « et ils le prêchent aussi ».

« Le Rév. M. Wolfenden dit qu'il n'avait pas vu le rapport du sermon, mais que s'il y avait dans ce sermon quelque chose au sujet d'un enfer de châtiment futur il était d accord avec le Docteur, et il pensait que la plupart des ministres baptistes soutenaient les mêmes vues, bien qu'il y en eût quelques-uns qui ne crussent pas a un enfer dans le sens orthodoxe.

 « D'après ce que le reporter a recueilli, il est raisonnable de dire que si la question devait venir en discussion, les ministres baptistes ne seraient pas du tout les derniers à soutenir chacun des arguments en faveur du réel démodé et orthodoxe enfer du Dr Henson ».

 Ainsi le clergé exprime-t-il ses vues, comme si la torture éternelle de leurs compagnons humains était un sujet de banale conséquence, qu'on peut discuter en plaisantant avec légèreté et des rires, et proclamer comme une vérité sans la moindre preuve ou examen de la Bible (*). Le monde remarque cette arrogance présomptueuse, et tire ses propres conclusions dans l'affaire.

 Le Globe Democrat dit : « De New York parvient la bonne nouvelle que la Société américaine de traités propose de retirer la nourriture [spirituelle du premier âge — Trad) quelle a offerte ces cinquante dernières années et de réviser complètement le sens de ses obligations. Le fait est que le monde a rejeté les plats spirituels chauffés à blanc et poivrés [avec les enseignements du tourment éternel — Trad.] qui convenaient à la dernière génération et il est bien hors de la possibilité d'un très petit nombre de graves messieurs de produire une réaction. Les églises aussi vont d'un pas léger avec le reste du monde, prêchant la tolérance ou l'indulgence, l'humanité

 (*) Une brochure de 50 pages, intitulée « L'Enfer de la Bible » se trouvera utile sur ce sujet à ceux qui étudient la Bible. Elle examine chaque texte biblique dans lequel on trouve le mot enfer, à la lumière des textes grec et hébraïque, et toutes les paraboles, etc., supposées favoriser le «tourment éternel.. En vente: 2, rue Béranger, à Béthune (62)

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le pardon la charité et la miséricorde. Il est possible que tout cela soit faux, et que ces prophéties d'un genre très sombre et très menaçant soient précisément la chose convenable que nous devrions continuer à croire et à lire, mais alors le peuple ne le fait pas et n'en veut pas ». Un autre journal déclare :

 « En s'opposant à l'envoi de contributions au Bureau américain des missions à l'étranger, le Dr Rossiter W.Raymond, a déclaré assez énergiquement : « J’en ai assez et je suis fatigué d'aller vers le Bureau américain en souffrance pour l'aider à soutenir des missionnaires qui croient absolument en la damnation de tous les païens et en cette odieuse hérésie que Dieu n'aime pas les païens. J'en ai assez de toute cette mystification, et je ne donnerai pas un « cent » [centième partie du dollar — Trad ] pour répandre la nouvelle de la damnation. Je ne laisserai pas se répandre cette doctrine par mon argent. Que Dieu est amour, voilà une bonne nouvelle, mais ces hommes en font des sornettes en traînant sur les païens un char de Juggernaut [idole du dieu hindou Krishna qu'on promenait sur un immense char — Trad.] et en voulant que nous nourrissions les bêtes qui le tirent. Il est de mon devoir de chrétien de ne rien donner a quiconque veut enseigner aux païens que leurs ancêtres sont allés à l'enfer ».

Nous voyons ainsi que le présent ordre des choses tremble dans la balance de l'opinion publique. Le temps marqué pour son renversement étant arrivé, le grand Juge de toute la terre relève les plateaux de la raison humaine, signale les poids de la vérité et de la justice, et déclenchant la lumière de la connaissance croissante, invite le monde à mettre à l'épreuve et à faire la preuve que sa décision est juste de condamner à la destruction l'hypocrite moquerie des fausses prétentions de la chrétienté. Graduellement, mais rapidement, le monde est en train d'appliquer le test, et à la fin, tous arriveront à la même décision ; aussi, comme une grande meule de pierre, Babylone, la grande ville de la confusion, avec toute sa puissance civile et ecclésiastique dont elle se vante, et avec toute sa prétendue dignité, sa richesse, ses titres, son influence,

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ses honneurs, et toute sa vaine gloire, sera jetée dans la mer (la mer agitée des peuples ingouvernables) pour ne plus se relever. — Apoc. 18 : 21 ; Jér. 51 : 61-64.

 Sa destruction sera pleinement accomplie vers la fin des « Temps des Gentils » fixés — 1915 [édition 1912 ; édition 1937 : « Sa destruction aura un commencement vers la fin des « Temps des Gentils a. fixés — 1914 : voir la Préface de Fr. Russell au Volume II, en date du 1" octobre 1916 — Trad.L Les événements font de rapides progrès vers une telle crise finale. Bien que la mise à l'épreuve ne soit pas encore achevée, déjà beaucoup peuvent lire sa condamnation écrite (*) : « Tu as été pesé dans la balance et tu as été trouvé léger ! ». Bientôt, la terrible chute de Babylone, la chrétienté, sera un fait accompli. Les vieilles superstitions qui l'ont si longtemps soutenue sont rapidement mises de côté ; les vieux credo religieux et les codes civils qui, jusqu'ici, ont été respectés et suivis aveuglément, sont maintenant hardiment discutés ; on constate leur peu de logique, et leurs erreurs palpables sont ridiculisées. Cependant, la pensée des masses humaines ne se tourne pas vers la vérité de la Bible ni vers la saine logique, mais plutôt vers l'incrédulité, qui sévit à la fois au dedans et au dehors de l'église nominale. Dans la prétendue église de Christ, la Parole de Dieu n'est plus l'ordonnance (« standard ») — Trad.) de la foi ni le guide de la vie. Philosophies et hypothèses humaines prennent sa place, et même des extravagances païennes commencent à prospérer là où, autrefois, elles ne pouvaient pénétrer. Un petit nombre seulement dans la grande église nominale ont les yeux suffisamment ouverts et sont assez sages pour se rendre compte de sa déplorable condition, sans se laisser influencer par sa force numérique et financière ; les ouailles, aussi bien que les prédicateurs, sont

 (*) Voir Dan. 5:5 — Trad.

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trop intoxiqués et stupéfiés par l'esprit du monde si facilement reçu, pour remarquer son déclin spirituel. Mais, numériquement et financièrement, sa condition de déclin se fait profondément sentir, car à la perpétuité de ses institutions (ou organisations — Trad.) sont liés tous les intérêts, perspectives et plaisirs de la vie présente, et pour se les procurer, il est nécessaire de faire voir suffisamment qu'elle remplit ce que l'on croît être sa mission divine, savoir la conversion du monde. Nous montrerons dans un autre chapitre dans quelle mesure son effort est couronné de succès.

Tandis que nous voyons ainsi Babylone mise en accusation en présence d'un monde assemblé, avec quelle force la prophétie du Psalmiste, citée au début de ce chapitre et qui porte sur cet événement, nous revient à l'esprit ! Bien que Dieu ait gardé le silence durant tous les siècles pendant lesquels le mal a triomphé en son nom et ses véritables saints ont souffert la persécution sous de multiples formes, il n'a pas oublié ces choses. Maintenant, le moment est venu où il parle par la bouche du prophète, disant : « Mais je t'en reprendrai, et je te les mettrai devant les yeux ». Que ceux qui veulent se réveiller et se trouver du côté de l'équité dans ces temps d'importance extraordinaire, remarquent bien ces choses et voient combien prophétie et accomplissement correspondent parfaitement.

 


 

ETUDE V

BABYLONE DEVANT LA COUR SUPREME

SA CONFUSION DANS LE DOMAINE NATIONAL

 

 Les pouvoirs civils sont dans la détresse, en voyant que le jugement se tourne contre eux. — Dans la crainte et la détresse, ils cherchent à s'allier entre eux, et s'adressent en vain à l'église qui ne possède plus sa puissance d'autrefois. — Ils accroissent leurs armées et leurs marines. — Préparatifs de guerre actuels. — Les forces militaires sur terre et sur mer. — Perfectionnement des engins de guerre, nouvelles découvertes, nouvelles inventions, nouveaux explosifs, etc. — Réveillez les héros : Que le faible dise : je suis fort. De vos charrues, forgez des épées et de vos serpes des lances, etc. — Les

 Etats-Unis d'Amérique, uniques dans leur position, sont cependant menacés de plus grands maux que l'Ancien Monde. — Le cri de Paix ! Paix ! Et il n'y a point de paix.

CAR ce sont là des jours de vengeance, afin que toutes les choses qui sont écrites soient accomplies... et sur la terre une angoisse des nations en perplexité devant le grand bruit de la mer et des flots, les hommes rendant l'âme de peur et à cause de l'attente des choses qui viennent sur la terre habitée : car les puissances des deux seront ébranlées. Et alors on verra le fils de l'homme venant sur une nuée avec puissance et une grande gloire ».

« Encore une fois je secouerai non seulement la terre, mais aussi le ciel. Or ces mots « Encore une fois » indiquent le changement des choses muables, comme ayant été faîtes, afin que celles qui sont immuables demeurent... Car aussi notre Dieu est un feu consumant ». — Luc 21: 22, 25, 27 ; Héb. 12 : 26-29.

 Il apparaît très clairement que les pouvoirs civils de la chrétienté se rendent compte que le jugement se tourne contre eux et que la stabilité de leur puissance n'est nullement assurée. Disraeli, alors Premier ministre d'Angleterre, s'adressant au Parlement britannique, le 2 juillet 1874 (juste au commencement de cette période

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de la moisson ou jour du jugement), déclara : « La grande crise de ce monde est plus proche que certains ne le supposent. Pourquoi la chrétienté est-elle si menacée ? Je crains que la civilisation ne soit sur le point de s'effondrer ». Il dit encore : « De quelque côté que nous nous tournions, il y a un sentiment de malaise qui se répand, une détresse des nations, le cœur des hommes défaille de crainte... Personne ne peut manquer de remarquer ces choses. Quiconque lit un journal ne peut manquer de voir l'aspect orageux du ciel politique qui nous enveloppe à présent... Quelque gigantesque explosion doit sûrement se produire. En Europe, tous les cabinets gouvernementaux sont agités. Tous les rois et gouverneurs ont la main sur la garde de leur épée... Nous sommes dans un temps exceptionnellement effrayant. Nous approchons de la fin ! ».

Si tel était l'aspect du monde au début même du jugement, combien plus menaçants sont les signes des temps aujourd'hui !

D'un article du London Spectator, intitulé « L'inquiétude de l'Europe », nous tirons l'extrait suivant : « A quoi devrions-nous attribuer l'inquiétude qui prévaut en Europe ? Nous dirions que si elle est due en partie à la condition de l'Italie, elle doit être surtout imputée à la vague de pessimisme qui déferle actuellement sur l'Europe, causée en partie par les difficultés économiques et en partie par l'apparition soudaine de l'anarchie comme force dans le monde. Ce dernier phénomène a eu de beaucoup une plus grande influence sur le Continent qu'en Angleterre. Les hommes d'état, à l'étranger, anticipent toujours le danger qui vient des masses, danger qui se matérialise à leurs yeux quand les bombes sont lancées. En tait, ils considèrent les anarchistes comme n'étant que l'avant-garde d'une armée qui progresse sur la civilisation et qui, si elle ne peut être soit gagnée, soit mise au défi, pulvérisera tout ordre existant. Ils se prophétisent à eux-mêmes des maux de l'avenir intérieur du pays, la tranquillité existante reposant, pensent-ils, trop exclusivement sur les baïonnettes. Jugeant la situation intérieure avec si

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peu d'espoir, ils sont naturellement enclins à être mélancoliques quant à la situation extérieure, et à penser que cela ne peut durer, à considérer tout mouvement... comme une preuve que la fin approche rapidement. Ils éprouvent, en politique, la disposition au pessimisme qui est si manifeste dans la littérature et dans la société. Ce pessimisme est, pour le moment, rendu plus intense par la vague de crise économique ».

 D'un autre numéro du même journal, ce qui suit est également en rapport : « LE VRAI DANGER CONTINENTAL. — M. Jules Roche nous a donné un avertissement opportun. Son discours de mardi, qui fut écouté à la Chambre des Députés avec une profonde attention, a rappelé une fois de plus à l'Europe combien est mince la croûte qui recouvre encore ses feux volcaniques. Sa thèse était que la France, après tous ses sacrifices — sacrifices qui auraient écrasé n'importe quelle puissance moins riche — n'était pas encore préparée à la guerre ; qu'elle doit faire davantage, et, par-dessus tout, dépenser davantage, avant qu'elle puisse être considérée comme étant en sécurité ou prête. D'un bout à l'autre de son discours, il traita l'Allemagne comme un terrible et imminent ennemi qui, présentement, était bien plus fort que la France. Pour éviter l'invasion par un tel ennemi, la France doit toujours être préparée. Dans le dernier projet de loi militaire (dit M. Roche), l'empereur Guillaume II a réussi non seulement à enfermer son peuple entier dans l'étreinte de la conscription, mais il a élevé l'effectif de l'armée réellement prête à marcher et à combattre à cinq cent cinquante mille hommes, bien encadrés, bien équipés, postés d'une manière scientifique, en bref, une armée prête pour le jour où des lèvres de l'empereur sortira la décision fatale que son grand-père a exprimée en deux mots : « Krieg-Mobil ». La France, au contraire, bien que le filet de sa conscription soit également vaste, n'a que quatre cent mille hommes prêts, et par raison d'économie, réduit même fermement cette proportion. Donc, au commencement de la guerre qui, de nos jours, décide habituellement de sa fin, la France, avec des ennemis au moins sur deux de ses frontières, manquerait de cent cinquante mille hommes, et avant que ses ressources totales soient à la disposition de ses généraux, pourrait subir des calamités terribles et même fatales. Bien que loin d'être dévoués à M. Jules Roche, les députés ont écouté presque frappés de frayeur, et M. Félix

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Faure a décidé que, pour la première fois en six ans, il allait exercer une prérogative oubliée et qui est accordée au Président de la République, et présider la réunion du Conseil militaire suprême qui se tiendrait le 20 mars. Il a évidemment l'intention, en homme d'affaires exercé, de faire l'« inventaire » de la situation militaire, pour s'assurer clairement de ce que la France possède en matière de canons, de chevaux et d'hommes prêts a l'action en cas d'alarme, et s'il trouve le stock de matériel insuffisant pour satisfaire les grands besoins, d'insister pour en acheter davantage. Riche comme l'est la firme, il est possible qu'il trouve son capital insuffisant pour cette entreprise, cette masse de nouveau matériel étant extrêmement coûteuse, mais en tout cas, il a l'intention de connaître l'exacte vérité.

« M. Faure est un homme sensé, mais quelle lumière révélatrice son action jette sur la situation en Europe, après les paroles de M. Roche ! On suppose que la paix est garantie par la crainte de la guerre, et pourtant des l'instant où l'on parle ouvertement de guerre, on remarque que, maintenant autant qu'à n'importe quel autre moment depuis 1870, les préparatifs de guerre sont la première préoccupation des hommes d'état. Nous savons quelle faible résistance l'empereur d'Allemagne a rencontrée l'an dernier pour obtenir les changements qui ont tant alarme M. Jules Roche. Les gens les ont difficilement aimés, malgré l'énorme appât d'une réduction du temps de service militaire, et ils n'ont pas aimé payer de tels changements, mais ils en ont reconnu la nécessite ; ils se sont soumis, et maintenant l'Allemagne est prête à faire la guerre dans les vingt-quatre heures. La France également se soumettra, en désespoir de cause, et nous verrons se faire les préparatifs, voter les fonds nécessaires, lesquels auraient été rejetés avec aversion si ne dominait pas un sens du danger. Les Français, plus encore que les Allemands, sont fatigués de payer, mais pour tout cela ils paieront, car ils pensent qu'à n'importe quel moment, une armée plus forte que la leur, pourrait marcher sur Paris ou sur Lyon. Les philosophes déclarent que la « tension » entre la France et l'Allemagne a diminué d'une façon sensible, les diplomates affirment que la paix règne, les journaux rapportent avec gratitude les civilités du Kaiser ; la France prend même part à une cérémonie destinée a honorer l'Allemagne et sa marine, mais néanmoins la nation et ses chefs agissent comme si la guerre était

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imminente. Ils ne pourraient pas être plus impressionnables, ou plus alarmés, ou plus prêts à dépenser leur richesse s'ils attendaient avec certitude la guerre en moins d'un mois. Qu'on se souvienne que rien ne s'est produit pour accentuer la jalousie des deux nations. Il n'y a eu aucun « incident » de frontière. L'Empereur n'a menacé personne. Il n'y a aucun parti, même à Paris, qui se déchaîne pour la guerre. En vérité, Paris semble avoir détourné ses yeux de l'Allemagne, et paraît lancer des regards tout de suite enflammés de haine et d'avidité, en direction de la Grande-Bretagne. Et, enfin, il n'y a eu en Russie aucun signe ou l'ombre d'un signe que le nouveau tsar souhaite la guerre ; et pourtant la moindre allusion faite à la guerre, présente l'Allemagne préparée au dernier point, et la France alarmée, furieuse et tourmentée de peur de n'être pas prête aussi. Ce n'est pas une « nouvelle » quelconque qui est en question ; c'est la situation permanente qui arrive presque d'une manière accidentelle, à être le sujet des discussions ; et l'on admet de suite, de toutes parts, que cette situation oblige l'Allemagne et la France à être prêtes pour une guerre d'invasion dans les vingt-quatre heures. « Allemands ! Doublez votre impôt sur le tabac », proclame cette semaine le Prince Hohenlohe, « car nous devons avoir les hommes [qui sont des soldats — Trad.] ». « Que périsse l'économie », s'écrie M. Roche, « car nous manquons de cent cinquante mille hommes». Pourtant, observez que ni dans l'un, ni dans l'autre de ces pays, ces exhortations ne produisent de panique ou de « krach » ou de trouble notable dans le commerce. Le danger est trop chronique, trop clairement compris, trop parfaitement accepté comme étant une des conditions de la vie, pour produire quoi que ce soit de ce genre ; le danger est toujours là, et il n'est oublié que parce que les hommes se fatiguent à toujours entendre le même sujet de discours. C'est là le fait le plus mélancolique de toute l'affaire. Il n'y a aucune frayeur en Allemagne ou en France au sujet de la guerre, pas plus qu'il n'y en a en Torre del Greco au sujet du Vésuve, il n'y a rien sinon une vague connaissance que le volcan s'y trouve, qu'il s'y est trouvé, et qu'il y sera inchangé jusqu'à ce que se produise l'éruption.

 « Nous ne supposons pas que quelque chose surviendra immédiatement à la suite du discours de M. Jules Roche, sauf des Impôts supplémentaires, et peut-être le développement d'une ride ou deux sur le front du Président, car il

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n'aimera pas tous les résultats de son inventaire et il a été exercé à insister pour que soient fournis les besoins de son affaire, mais il est bien qu'on rappelle occasionnellement à l'Europe que, pour les dirigeants et les hommes politiques, et même pour les nations, il ne peut y avoir à présent de sommeil sûr, que les navires se dirigent parmi des Icebergs, et que la vigilance ne peut se relâcher un seul instant. Une heure de négligence, une catastrophe, et un cuirassé peut sombrer. Il semble que ce soit une situation pénible pour la partie civilisée de l'humanité, d'être éternellement sollicitée pour plus de labeur forcé, une plus grande tranche de salaire, un plus grand empressement à être étendu en plein air, les os fracassés ; mais où peut-on trouver le remède ? Les peuples bouillent d'impatience pour en trouver un, les hommes d'état les aideraient en cela s'ils le pouvaient, et pour la première fois dans l'histoire, considèrent la guerre avec une profonde répugnance, comme si elle n'avait aucune « chance heureuse » de compenser ses risques incalculables ; mais tous sont impuissants à améliorer une position qui, pour eux tous, ne leur apporte que plus de peine, plus de gêne, plus de responsabilité. Le seul soulagement pour les peuples, c'est qu'ils ne sont pas dans une situation beaucoup pire que celle de leurs frères en Amérique, où sans la conscription, sans la crainte de la guerre, sans une frontière en fait, les Finances sont épuisées comme si elles étaient européennes, les gens sont volés par les fluctuations de la monnaie autant que s'ils étaient en temps de guerre, et tous les hommes sont frappés de soucis, comme s'ils pouvaient être appelés à tout moment à défendre leur foyer. Il n'y a jamais rien eu comme la situation européenne dans l'histoire, du moins depuis que la guerre intestine a cessé, et si ce n'est que nous connaissons la manière de faire des humains nous nous étonnerions que cela ait échappé à leur attention, que les peuples soient toujours intéressés par des choses insignifiantes, ou qu'un discours comme celui de M. Jules Roche soit toujours nécessaire pour que les hommes ouvrent les yeux. « Nous avons deux millions de soldats » dit M. Jules Roche, « mais quatre cent mille seulement d'entre eux sont oisifs dans les casernes, et il nous en manque encore cent cinquante mille » ; et personne ne pense que cela n'est qu'étonnamment sensé ; les représentants du peuple paraissent attentifs et graves, et le Chef de l'Etat profite qu'une arme a été oubliée pour obliger les chefs de l'armée de lui dire

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ce que les Français appellent la « vraie vérité ». Nous ne faisons pas partie de la Ligue de la Paix, étant Incapables «le croire à l'Utopie, mais cependant nous sommes contraints de penser parfois que le monde est désespérément stupide, et que n'importe quoi — même l'abandon par l'Allemagne d'Elsaa-Lothringen ou par la France de l'Alsace-Lorraine — serait mieux que cette interminable et inutile hypothèque sur l'avenir pour obéir à une crainte que ceux qui agissent sur elle proclament tous à l'unanimité être chimérique. Elle n'est pas chimérique, et ils ne parlent ainsi que pour être courtois ; mais ne pourrait-on pas y mettre fin avant que ne vienne la destruction ? ». Voici un extrait du discours de M. J. Beck du Barreau de Philadelphie, publié dans  The Christian Statesman. Le sujet du discours était « La détresse des nations », en considérant d'une manière rétrospective le siècle écoulé : « Notre siècle, qui a commencé avec le grondement des canons de Napoléon dans les plaines de Marengo et s'est écoulé et terminé par des échos semblables à la fois de l'Orient et de l'Occident, n'a pas connu une seule année de paix. Depuis 1800, l'Angleterre a eu cinquante-quatre guerres,, la France quarante-deux, la Russie vingt-trois, l'Autriche quatorze, la Prusse neuf, c'est-à-dire cent quarante-deux guerres faites par cinq nations dont au moins quatre d'entre elles ont pour religion d'état l'évangile de Christ.

 « A l'aube de l'ère chrétienne, l'armée permanente de l'Empire romain s'élevait, selon Gibbon, à environ quatre cent mille hommes, et était disséminée sur une vaste étendue de territoire depuis l'Euphrate jusqu'à la Tamise. Aujourd'hui, les armées permanentes d'Europe dépassent quatre millions, tandis que les réserves, formées de soldats qui ont servi deux années ou plus dans les casernes et sont des hommes exercés, dépassent seize millions, nombre que l'esprit ne peut ni apprécier ni Imaginer. Avec un dixième des hommes valides en armes sur le Continent en temps de paix et un cinquième de ses femmes accomplissant le travail pénible et parfois répugnant de l'homme dans les ateliers et dans les champs, on peut, avec tristesse, dire comme Burke : « L'âge de la chevalerie est passé... La gloire de l'Europe n'est plus ». Dans les vingt dernières années, ces armées ont presque doublé leurs effectifs, et la dette nationale des nations européennes, contractée

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principalement en vue de guerres, et extorquée à la sueur du peuple, a atteint le total inconcevable de vingt trois milliards de dollars [écrit en 1897 — Trad.L Si l'on doit mesurer par ses dépenses ce qui intéresse un homme, alors il est certain que la passion suprême de l'Europe civilisée dans ce soir du dix-neuvième siècle c'est la guerre, car un tiers de tous les revenus qui sont drainés du travail et du capital est consacré à payer simplement les intérêts du coût des guerres passées, un tiers aux préparatifs des guerres futures, et le reste pour tous les autres objets quelconques.

« Le javelot, la lance, l'épée, la hache d'armes ont été mis de côté par l'homme moderne comme des jouets de son enfance. A leur place, nous avons le fusil de guerre capable de tirer dix fois sans être rechargé et de tuer à trois « miles » [près de 5 km — Trad.] avec des balles plaquées nickel qui peuvent détruire trois hommes dans leur trajectoire avant que leur œuvre de destruction ne soit enrayée. Ces balles étant lancées par la poudre sans, fumée, cela ajoutera aux horreurs passées en détruisant un soldat comme avec une décharge invisible de la foudre. Son efficacité a pratiquement rendu inutile l'usage de la cavalerie dans la bataille. Le jour des « charges magnifiques » comme celle de Balakiava est passé, et les hommes de Pickett, s'ils devaient renouveler aujourd'hui leur merveilleuse charge, seraient anéantis avant qu'ils aient pu traverser la route d'Emmitsburg. Les effets destructifs du fusil moderne sont presque incroyables. Des expériences ont montré qu'il peut réduire les muscles en pulpe et les os en poudre. Un membre atteint par une de ces balles est irrémédiablement perdu, et un coup porté à la tête ou à la poitrine est inévitablement fatal. La mitrailleuse d'aujourd'hui peut tirer dix-huit cent coups à la minute, ou trente à la seconde ; c'est un torrent si continu qu'il ressemble à une ligne de plomb ininterrompue dont le bruit horrible est comme un chant satanique. Le canon moderne de douze pouces [30 cm — Trad.] est une arme des Titans, qui peut lancer un projectile à huit miles [presque 13 km — Trad.] et pénétrer une épaisseur de dix-huit pouces [45 cm environ — Trad.] d'acier, même quand cet acier est traité par le procédé Harvey par lequel la surface dure de l'acier est combinée au carbone de sorte que le foret de la plus haute qualité ne peut l'entamer. Des flottes de guerre avec leurs prétendus « destroyers de Commerce», il n'est pas besoin de parler des

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simples navires coûtent quatre millions de dollars [1897 — Trad.] à construire, et protégés par une cuirasse d'acier de dix-huit pouces [45 cm — Trad.] d'épaisseur, peuvent se déplacer dans l'eau à une vitesse de vingt-quatre miles a l’heure [38 km environ — Trad.], grâce à leur force motrice de onze mille chevaux-vapeur. Un seul de ces vaisseaux aurait pu à Trafalgar mettre en déroute tel un vol de pigeons toutes les flottes espagnole, française et anglaise réunies, dont le nombre de bateaux s'élevait à plus de cent unités ; ou bien, il aurait pu mettre en fuite l’ Armada espagnole, tel un épervier dans un pigeonnier. Cependant, dans la guerre incessante des armes et des armements, ces léviathans des océans ont été détruits instantanément comme par un coup de foudre, par une simple torpille chargée de dynamite.

« Si ces préparatifs de guerre, qui couvrent nos mers et assombrissent nos continents, signifient quelque chose ils indiquent que l'homme civilisé est au bord d'un épouvantable cataclysme dont il semble aussi inconscient que ne l’étaient les habitants de Pompéi le dernier jour le jour fatal de la vie de leur ville, lorsqu'ils regardaient avec indifférence l'inquiétante spirale de fumée qui s'échappait de l’orifice du cratère. Notre époque, comme nulle autre avant elle, a semé telles des dents du dragon, des armées permanentes, et le grain humain est mûr pour la moisson de sang. Il suffit d'un incendiaire comme Napoléon pour mettre le monde en feu.

 « Nier que telle est l'évidente tendance de ces préparatifs sans précèdent serait croire que nous pouvons semer des chardons et récolter des figues, ou attendre un beau temps fixe pu nous avons semé le tourbillon. Dans la guerre sino-Japonaise, on a combattu en partie seulement avec des armes modernes, et avec des hommes qui ne comprenaient qu'imparfaitement leur emploi; aussi une telle guerre ne saurait-elle donner une idée des possibilités du futur conflit Le plus grand de tous les correspondants de guerre Archibald Forbes, a récemment déclaré : « II est virtuellement Impossible à quelqu'un de se faire une idée précise et dans toute son ampleur de la scène que la prochaine grande bataille offrira à la vue d'un monde égaré et frémissant d'horreur; nous connaissons les éléments qui constitueront ces horreurs, mais nous ne les connaissons pour ainsi dire que  Theoriquement. Il reste encore aux hommes a être saisis par le caractère étrange d'une mort en masse infligée par des projectiles déversés par

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des armes impossibles à repérer puisqu'on se servira de poudre sans fumée». Il conclut : il est possible qu'une mort aux dégâts incalculables puisse pleuvoir comme des deux mêmes». Lorsque nous nous souvenons que dans l'une des batailles autour de Metz l'emploi de la mitrailleuse abattit 6000 Allemands en dix minutes, et qu'a Plevna, en 1877, Skobeletf perdit 3000 hommes dans une brève charge de quelques centaines de mètres, et quand nous nous souvenons que la mitrailleuse et le fusil à aiguille ont, depuis, quintuplé leur capacité de destruction, la perspective est telle que l'esprit reste frappé de terreur et que le cœur faiblit. Il suffit de dire que les grands stratèges de l'Europe croient que la future mortalité des batailles sera si grande qu'il sera impossible de prendre soin des blessés ou d'enterrer les morts, et nombre de ces stratèges emporteront avec eux comme partie nécessaire de l'équipement militaire, un crématorium mobile afin de brûler ceux qui sont tombés dans la bataille.

 « Certains pourraient supposer que cette affliction épargnera la pacifique Amérique, de même que l'ange qui frappa les premiers-nés d'Egypte épargna les portails aspergés de sang des Israélites. Plût à Dieu qu'il en fut ainsi ! Mais, sur quoi fonder notre assurance,? La vapeur et l'électricité ont si merveilleusement établi entre les hommes une communauté de pensées, d'intérêts et de buts, qu'il est possible, si une grande guerre continentale devait venir, dans laquelle l'Angleterre serait presque nécessairement engagée avant la fin de cette guerre, que le monde civilisé soit plongé dans l'incendie universel. Indépendamment de ceci, à l'horizon du monde, on peut maintenant discerner un nuage pas plus grand que la main d'un homme pour le moment, mais qui, un jour, peut obscurcir les deux. En Orient, il y a deux nations, la Chine et le Japon, qui comptent ensemble le total stupéfiant de cinq cents millions d'habitants. Jusqu'à nos jours, ces fourmilières grouillantes avaient ignoré l'art de la guerre, car il est étrangement vrai que les deux seuls pays, qui, depuis la naissance de Christ, ont expérimenté dans leur isolement une « paix sur la terre » relative, sont ces nations jadis ermites sur lesquelles n'avait jamais lui la lumière de la chrétienté. Mais il y a trente ans, une simple poignée d'Anglais et de Français forcèrent leur entrée dans Pékin, à la pointe de la baïonnette. Tout ceci est changé. La civilisation occidentale a apporté à l'Orient des Bibles et des balles, des mitres et des mitrailleuses, la piété et

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des mitrailleuses Gatling, des croix et des canons Krupp Saint-Pierre et le salpêtre ; et il est possible que l'Orient dise un jour avec Shylock : « Le crime que vous m'enseignez, je l'exécuterai, et ce sera difficile, mais je perfectionnerai l'enseignement ». Ils ont déjà si bien appris la leçon qu'ils savent jouer avec des effets meurtriers le terrible diapason de la canonnade. Qu'un jour, la passion de la guerre qui distingue l'Occident éveille l'opulent Orient de son sommeil séculaire, et qui sait si un autre Gengis Khan, suivi de ses hordes barbares, se chiffrant par millions, ne tombera pas sur l'Europe avec le poids écrasant d'une avalanche ?

« On pourrait cependant arguer que ces préparatifs ne signifient rien et qu'ils garantissent la paix plutôt qu'ils ne provoquent la guerre, qu'au surplus l'efficacité extrême des armes modernes rend la guerre improbable. Si apparemment, cette suggestion en impose, en pratique elle est contredite par les faits, car les nations qui ont le moins d armées ont le plus de paix, et ceux qui ont les plus grandes armées tremblent à deux doigts de l'abîme La Suisse, la Hollande, la Belgique, la Norvège, la Suède et les Etats-Unis vivent dans une solide amitié avec le monde tandis que la France, la Russie, l'Allemagne, l'Autriche et l’Italie, armées jusqu'aux dents et chancelant sous leurs équipements, sont constamment en train de se menacer les unes les autres à travers leurs frontières. En elles on peut trouver la vaste poudrière d'esprit belliqueux et de haine internationale dont l'explosion est à la merci de la moindre étincelle à propos de quelque banal incident. Ainsi, lorsque récemment l'impératrice Augusta visita Paris pour son plaisir, sa présence jeta l'alarme dans le monde, provoqua la chute des prix dans les Bourses et les Changes et précipita une sérieuse et vigoureuse consultation de tous les cabinets européens. Une seule insulte qui lui aurait été faite par le plus irresponsable des Parisiens aurait amené son fils, le jeune Empereur allemand, à tirer son épée. Il était ainsi au pouvoir d'un gamin de la rue le, plus désœuvré d'ébranler l'équilibre du monde. Quelle terrible série de commentaires sur la civilisation que la prospérité, et même que les vies de millions de nos semblables puissent dépendre des sentiments pacifiques d'un seul homme !

« Aucun fait ne peut montrer plus clairement que l'humanité se trouve à la croisée des chemins. On a atteint le maximum des préparatifs. En Europe, les hommes ne

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peuvent plus s'armer davantage. L'Italie est déjà tombée sous le fardeau de la faillite occasionnée par cela et peut être à tout moment plongée dans le tourbillon de la révolution. Beaucoup de publicistes réfléchis croient que les nations européennes doivent donc ou bien se battre ou bien désarmer. C'est avec juste raison que le Maître a prédit : « Et sur la terre une angoisse des nations en perplexité... les hommes rendant l'âme de peur et à cause de l'attente des choses qui viennent sur la terre» (Luc 21 : 25, 26).

L'extrait suivant de  The New York Tribune du 5 mai 1895, montrait comment certains des souverains qui régnent en Europe considèrent la situation :

 « DES ROIS QUI DESIRENT RETOURNER A LA VIE PRIVEE •

L'abdication paraît être à l'ordre du jour. A aucun moment depuis les années fertiles en événements de 1848-1849, où l'on peut dire que l'ensemble de l'Europe a été en insurrection ouverte contre les tendances autocratiques médiévales de ses gouvernants, il n'y a eu autant de souverains régnants qui ont déclaré être sur le point d'abandonner leur trône. En 1848, les monarques étaient pour la plupart des princes nés dans le siècle précèdent et élevés sous l'influence de ses traditions, totalement incapables, par conséquent, de saisir des notions toutes nouvelles telles que gouvernement populaire et constitutions nationales. Plutôt que de prêter leurs noms a l’une quelconque de ces idées subversives, qu'ils considéraient comme synonymes de révolution sanguinaire du genre de celle qui conduisit Louis XVI et Marie-Antoinette à l' échafaud ils préféraient abdiquer, et ce fut au cours de ces deux années fertiles en événements que les trônes d'Autriche de Sardaigne, de Bavière, de France et de Hollande furent abandonnés par leurs occupants. Si, aujourd’hui soit un demi-siècle plus tard, leurs successeurs désirent à leur tour, abdiquer, c'est qu'eux aussi sont devenus fermement convaincus que la législation populaire est incompatible avec un bon gouvernement — du point de vue du trône — et qu'il est impossible de réconcilier plus longtemps deux institutions aussi diamétralement opposées comme la Couronne et le Parlement. Il est possible qu'en cela ils n'ont pas tout à fait tort, car il n'y a aucun doute que le développement d'un gouvernement populaire en direction de la démocratie doit naturellement tendre à diminuer le pouvoir et le prestige du trône. Chaque nouvelle

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prérogative et chaque nouveau droit obtenus par le peuple ou par ses représentants constitutionnels le sont aux dépens du monarque. Au fur et à mesure que s'écoule le temps, il devient de plus en plus apparent, du point de vue populaire, que des rois et des empereurs sont superflus, anachroniques, de simples figurants des plus coûteux dont la faiblesse et le manque de puissance mêmes font d'eux des objets de ridicule plutôt que de révérence, ou qu'ils constituent de sérieux obstacles au développement politique, commercial et même intellectuel. En vente, il semble qu'il n'y ait plus pour eux aucune place dans le siècle prochain, à moins que ce ne soit celle de simples arbitres sociaux, dont le pouvoir se limite à décréter les lois de modes ou d'usages, et dont l'autorité s’exerce, non en vertu d'une loi écrite quelconque mais simplement au moyen du tact.

« Parmi les souverains signalés comme étant à la veille d’abdiquer, nous avons en premier lieu le Roi Georges de Grèce qui se déclare malade et las de son trône inconfortable, et n'hésite pas à dire que l'atmosphère même de la Grèce, ayant cessé de lui convenir, il désire abandonner aussitôt que possible son sceptre à son fils Constantin II n’a plus de contacts avec ses sujets, n'a aucun ami à Athènes, sauf des visiteurs de l'étranger, et il est constamment forcé par la politique quelque peu déshonorante des Cabinets qui se succèdent avec une telle rapidité dans son royaume, de se placer dans une position incommode et embarrassante par rapport à ces cours étrangères auxquelles il est lié par des liens d'étroite parenté.

 «Le ROI oscar Parle aussi d'abandonner sa couronne à son fils ainé. Dans ce cas, il y a non pas un mais deux Parlements contre lesquels il doit lutter, et comme celui de Stockholm est toujours en opposition directe avec celui de Christiana, il ne peut, lui, contenter l'un sans mécontenter l’autre ; selon ses propres déclarations, le résultat est que, maintenant, la Norvège et la Suède sont à la veille de la guerre civile. Il est convaincu que le conflit entre les deux pays est destiné à atteindre son point culminant en une lutte armée plutôt que dans le calme, ce qui l'a déterminé à abdiquer. Il déclare qu'il a fait de son mieux comme le Roi Georges de Grèce, pour vivre conformément aux termes de la constitution en vertu de laquelle il tient son sceptre, mais qu'il est absolument impossible qu'il le fasse plus longtemps, et que le problème pour lui est soit de violer le serment fait le jour de son couronnement

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soit de descendre de son trône et de laisser la place à son fils. Ensuite, il y a aussi le Roi Christian du Danemark qui, à l'âge de quatre-vingts ans, se trouva après la récente élection générale, face à face avec une Législature nationale dans laquelle les ultra-radicaux et les Socialistes hostiles au trône, possèdent une écrasante majorité surpassant en nombre celui des libéraux modères et du parti conservateur infinitésimal dans la proportion de trois à un. II avait été longtemps porté à croire que le conflit acharné qui depuis près de vingt ans fait rage entre la Couronne et le Parlement au Danemark, était arrivé à sa fin l'été dernier, et que, après qu'il eut fait de nombreuses concessions dans le dessein d'aplanir tous les différends tout irait désormais sans difficultés. Au lieu de cela il trouve maintenant dressée contre lui au Parlement une majorité écrasante qui a déjà annoncé son intention de faire valoir ce qu'elle considère comme des droits populaires et d'exiger le consentement de la part de la Couronne quant à la conception qu'il a des termes de a Constitution. Cassé par l'âge et l'infirmité ébranlé par la maladie de sa femme autoritaire qui avait été son principal soutien moral durant tout son règne et privé aussi du puissant soutien de son gendre, feu l’Empereur Alexandre de Russie, il ne se sent plus capable de faire face à la situation, et il annonce qu'il est sur le point de laisser la place à son fils.

« A ces trois rois, on doit ajouter le nom du Roi Humbert d'Italie forcé de se soumettre à un Premier Ministre qui lui répugne personnellement autant a lui-même qu’à la Reine et de prêter son nom à une politique que, du fond du cœur il désapprouve, mais qui s'accorde avec les vues de la Législature n'est pas un secret que toute sa fortune personnelle est déjà investie à l'étranger, en anticipation de son abandon du trône italien. Ce n'est pas un secret non plus qu'il trouve plus intolérable que jamais une situation qui l'oblige à s'entourer de gens antipathiques et de demeurer envers l'Eglise, dans une position qui est non seulement diamétralement opposée aux sincères sentiments religieux de la Reine et de lui-même, mais qui place aussi la maison régnante d'Italie dans une position très difficile et embarrassante vis-a-vis de toutes les autres cours du Vieux Monde. Le Roi Humbert est un homme très sensible ; il ressent profondément les nombreux manques d'égards à lui prodigués de la part de toutes ces

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familles royales étrangères qui, en venant à Rome, se sont formellement abstenues de rendre visite au Quirmal de crainte d'irriter le Vatican.

 « Si ce n'avait été par égard pour la Reine Marie Amélie du Portugal, femme résolue comme sa mère la Comtesse de Paris, le Roi Carlos aurait depuis longtemps abandonné son trône à son fils, avec son plus jeune frère comme Régent, tandis que le Roi Charles de Roumanie et le Prince Régent de Bavière sont, dit-on, à la veille de s'effacer pour laisser place au suivant de leur lignée. Enfin, il y a le Prince Ferdinand de Bulgarie qui a été fortement pressé par ses amis russophiles d'abdiquer, ces derniers s'engageant à le faire réélire sous la protection moscovite. Mais jusqu'ici, il s'est abstenu d'accéder à leurs sollicitations, sachant qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et que, si un jour, il venait à abandonner volontairement sa couronne, beaucoup de choses pourraient intervenir pour l'empêcher de la recouvrer. « Ainsi, toutes choses bien considérées, de leur propre point de vue, il est peu probable que la cause du peuple puisse en aucune manière être améliorée ou servie par les abdications imminentes, lesquelles au contraire occasionneront une reprise de la lutte des cinquante années auparavant pour les droits constitutionnels et les privilèges parlementaires ».

 De bruyantes démonstrations du Socialisme au Reichstag allemand, au Parlement belge et à la Chambre française des Députés n'ont évidemment pas eu lieu pour dissiper les craintes de ceux qui sont au pouvoir. Les membres socialistes allemands ont refusé de saluer l'Empereur sur la demande du Président, ou même de se lever de leurs sièges ; les socialistes belges, invités à acclamer le roi. dont ils avaient compris la sympathie à l'égard de l'aristocratie et du capital, s'écrièrent : « Vive le peuple ! A bas les capitalistes ! », et des membres français de la Chambre des Députés, déçus par le rejet d'une proposition qui devait favoriser la cause du socialisme, déclarèrent que la révolution accomplirait cependant un jour ce qui avait été pacifiquement demandé, mais refusé. Il est significatif, aussi, qu'un projet de loi tendant à entraver la croissance du Socialisme en Allemagne et qui.

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fut présenté au Reichstag, fut rejeté pour les raisons suivantes que rapporta la presse :

 « Le récent rejet par le Reichstag du « projet de loi anti-révolutionnaire », la toute dernière mesure élaborée par le gouvernement allemand pour combattre le socialisme, ajoute un chapitre intéressant à l'histoire d'une nation avec laquelle, malgré les différences de langues et d'institutions, nous possédons beaucoup de choses en commun.

« II y a de nombreuses années que l'attention commença à se porter sur la remarquable croissance du parti socialiste en Allemagne. Mais ce ne fut qu'en 1878, quand deux attentats eurent lieu contre la vie de l'Empereur, que le gouvernement se détermina à prendre des mesures de répression. La première loi contre les socialistes fut votée en 1878 pour une période de deux années, et fut renouvelée en 1880, en 1882, en 1884, en 1886.

 « A ce moment-là, une législation supplémentaire fut jugée nécessaire, et en 1887, le Chancelier Bismarck proposa au Reichstag une nouvelle loi qui donnait aux autorités le pouvoir d'enfermer les dirigeants socialistes dans une localité fixée, de les priver de leurs droits de citoyens, et de les expulser du pays. Le Parlement refusa d'accepter les propositions du chancelier et se contenta de renouveler l'ancienne loi.

« Désormais, on pouvait espérer dans certains groupes que l'occasion d'avoir recours à une législation répressive supplémentaire ne se présenterait plus. Mais la croissance continue du parti socialiste, la hardiesse de plus en plus grande de sa propagande, en même temps que le fait d'outrages anarchistes en Allemagne et dans d'autres parties de l'Europe, poussèrent le gouvernement à intervenir de nouveau. En décembre 1894, l'empereur fit savoir qu'il avait été décidé à répondre par une nouvelle législation aux actes de ceux qui étalent en train d'essayer de troubler l'ordre intérieur.

« Avant la fin de cette année-là, le projet de loi anti-révolutionnaire fut déposé devant l'assemblée populaire. Il consistait en une série d'amendements à la loi criminelle ordinaire du pays, et était proposé pour devenir partie intégrante définitive du code criminel. Dans ces amendements, des amendes ou l'emprisonnement étaient prévus pour tous ceux qui, d'une manière qui mettait en danger la paix publique, attaquaient publiquement la religion,

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la monarchie, le mariage, la famille ou la propriété dans des termes injurieux, ou qui publiquement affirmaient ou répandaient des déclarations inventées ou déformées qu'ils connaissaient, ou qui, selon les circonstances, devaient finir par être inventées ou déformées, à seule fin de rendre méprisables les institutions de l'état ou les décrets des autorités.

« La nouvelle loi contenait également des dispositions de caractère semblable dirigées contre la propagande socialiste dans l'armée et la marine.

 « Si l'opposition n'était venue que des socialistes à l'intérieur et à l'extérieur du Parlement, le gouvernement aurait triomphalement fait voter son projet de loi. Mais le caractère des offenses spécifiées dans le projet, en même temps que la liberté d'interprétation de la loi laissée aux fonctionnaires de la police, éveillèrent la méfiance, et même l'alarme, parmi de larges couches du peuple qui virent dans les dispositions de loi une menace contre les libertés d'expression, d'enseignement, et de réunion publique.

« En conséquence, lorsque le Reichstag se mit à examiner le projet de loi, un mouvement prit naissance, mouvement qui n'eut pas souvent son pareil dans la patrie. Des pétitions signées par des auteurs, des éditeurs, des artistes, des professeurs d'Université, des étudiants et des citoyens turent déversées au Parlement jusqu'à ce que, affirme-t-on, plus d'un million et demi de signatures de protestataires eussent été reçues.

« De grands journaux tels que le Berliner Tageblatt transmirent au Reichstag des pétitions de leurs lecteurs et contenant de vingt mille à cent mille noms. Pendant ce temps, on enregistra l'opposition de quatre cent cinquante universités allemandes contre le projet de loi au cours d'une réunion publique qui se tint dans la capitale.

 « Le rejet d'un projet de loi qui rencontrait une telle opposition était inévitable, et c'est sans nul doute au parti socialiste en grande partie que le gouvernement dut sa défaite. Pourtant le Reichstag condamna le projet de loi, non parce qu'il visait les socialistes, mais parce que tout en frappant des tendances anarchistes, le projet de loi mettait en danger, croyait-on, les droits des gens en général ».

On dit qu'à Londres, le socialisme gagne constamment du terrain, tandis qu'apparemment l'anarchisme est mort.

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Le parti travailliste indépendant, qui était la plus grande puissance du travail organisée en Angleterre, est maintenant reconnu comme organisation socialiste. Il espère qu'une révolution sanglante viendra sous peu qui établira une république socialiste sur les ruines de la présente monarchie.

Notant ces faits et tendances, il n'est pas surprenant que nous voyions des rois et des dirigeants prendre des précautions extraordinaires pour protéger leurs personnes et leurs intérêts contre les dangers menaçants de la révolution et de l'anarchie mondiale. Dans leur frayeur et leur détresse, ils cherchent à s'allier entre eux, quoique leur méfiance mutuelle soit si grande qu'ils espèrent peu de chose de n'importe quelle alliance. L'attitude de chaque nation à l'égard de n'importe quelle autre nation est celle d'animosité, de jalousie, de vengeance et de haine, et leurs rapports entre elles ne sont basés que sur des principes d'intérêt personnel. C'est pourquoi leurs alliances les unes avec les autres, ne peuvent durer qu'aussi longtemps que leurs plans et politiques égoïstes semblent marcher de pair. Il n'y a ni amour ni bienveillance dans de telles alliances, et la presse quotidienne est témoin constant de l'incapacité des nations de trouver la base politique qui les ferait converger vers une coopération harmonieuse. Il est donc vain d'espérer quoi que ce soit d'une coalition quelconque des puissances.

 L'ECCLÉCIASTICISME N'EST PLUS UN REMPART !

Les puissances, discernant tout ceci, comme elles le font, au moins dans une certaine mesure, nous les voyons se tourner anxieusement vers l'église (non pas le petit nombre des saints fidèles reconnus par Dieu comme son Eglise mais la grande église qui se prétend telle, l'église nominale, que seul le monde reconnaît) pour voir par quelle persuasion morale ou autorité ecclésiastique les

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grandes questions en litige pourraient être résolues entre les gouvernants et les peuples. L'église aussi est désireuse d'entrer dans la brèche et aiderait avec plaisir au rétablissement de relations amicales entre princes et peuples, car les intérêts de l'aristocratie ecclésiastique et ceux de l'aristocratie civile sont étroitement liés. Mais il est vain d'attendre du secours de cette source, car les masses éveillées n'ont plus guère de respect pour les intrigues des prêtres ou de politiciens. Néanmoins, l'opportunité de solliciter l'aide de l'église est en train d'être mise à l'épreuve. Le Reichstag allemand, par exemple, qui, sous l'influence du prince Bismarck, avait banni les Jésuites de l'Allemagne en 1870, les considérant comme hostiles à la prospérité de l'Allemagne, rappela plus tard la mesure dans l'espoir de se concilier ainsi le parti catholique et gagner son influence pour soutenir les projets de loi militaires. A l'occasion du débat sur la question, on fit une remarque significative qui, si elle se prouvera être des plus vraies comme prophétie, ne servit à ce moment-là qu'à faire tordre la Chambre de rire. On fit en effet la remarque que le rappel des Jésuites ne serait pas dangereux, étant donné que le déluge (le socialisme — l'anarchie) viendrait sûrement et les noierait tous également.

 Dans les essais de réconciliation du roi et du gouvernement d'Italie avec l'église de Rome, il est évident que le mobile en était la crainte de voir se répandre l'anarchie et les perspectives de guerre sociale. A ce propos, le premier ministre italien Crispi fit un discours remarquable, en commençant par faire une revue historique de la politique italienne en cours, et en terminant par une déclaration concernant les problèmes sociaux du jour, en particulier celui du mouvement révolutionnaire. Il déclara :

« Le système social traverse actuellement une crise de très grande importance. La situation est devenue si délicate qu'il semble absolument nécessaire pour l'autorité civile et l'autorité religieuse de s'unir et de travailler en

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harmonie contre cette bande infâme dont le drapeau porte : « Ni Dieu, ni Roi ! ». Cette bande, dit-il, avait déclaré la guerre à la société. Que la société accepte cette déclaration et réponde par le cri de guerre « Pour Dieu, pour le roi et pour le pays ! ».

 C'est ce même terrible présage de la part des pouvoirs civils à travers toutes les nations civilisées qui explique l'attitude conciliante récente de toutes les puissances civiles de l'Europe à l'égard du Pape de Rome, attitude qui commence à présent à paraître très favorable à l'espoir papal caressé depuis longtemps de regagner une grande partie de son pouvoir temporel perdu. Cette attitude des nations a été remarquablement illustrée par les cadeaux de grande valeur qui ont été présentés au Pape, il y a quelques années, à l'occasion du Jubilé papal, par les chefs de tous les gouvernements de la chrétienté. Sentant leur propre incompétence pour affronter la puissance considérable du monde qui s'éveille, les autorités civiles, dans le désespoir complet, se souviennent de la puissance qu'avait jadis la papauté, le tyran, qui avait tenu toute la chrétienté dans son étreinte ; et bien qu'ils haïssent le tyran, ils veulent faire de larges concessions, afin que par ce moyen, ils puissent si possible réussir à tenir en échelles peuples mécontents.

 Beaucoup admettent la prétention proclamée si ardemment par l'Eglise catholique romaine, à savoir qu'elle sera le seul bouclier valable contre la marée montante du socialisme et de l'anarchisme. Se rapportant à cette illusion, un ancien membre de l'ordre des Jésuites, maintenant converti au protestantisme, le comte Paul von Hoensbrouck, prend comme exemple la Belgique catholique et le progrès qu'y fait la démocratie sociale, pour démontrer qu'il n'y a aucun espoir à espérer de ce côté.

 Dans l'article qu'il fit paraître dans le Preussîsche Jahrbuch à Berlin, en 1895, il déclarait :

 « La Belgique est, depuis des siècles, un pays profondément catholique et ultramontain. Elle a plus de six

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millions d'habitants dont quinze mille seulement sont protestants et trois mille juifs. Tout le reste est catholique. C'est là un exemple de puissance confessionnelle. L'église catholique a été le facteur directeur et la force dirigeante dans la vie et l'histoire de la Belgique, et elle y a célébré ses plus grands triomphes dont elle s'est, à maintes reprises, vanté. A quelques exceptions près, elle a eu la haute main sur le système d'enseignement du pays, et en particulier les écoles élémentaires et publiques...

« Or, comment s'est trouvée la Démocratie sociale dans la catholique Belgique ? C'est ce qu'ont montré les dernières élections. A peu près un cinquième de tous les votes exprimés sont allés aux sociaux-démocrates, et nous devons nous souvenir que du côté des candidats non socialistes, on trouve un bien plus grand nombre de « votes multiples» («plural votes») que du côté des sociaux démocrates, la règle étant en Belgique que les gens, riches et instruits exercent le droit de vote « multiple », c'est-à-dire que leur vote est compté deux ou trois fois. Les ultramontains prétendent en fait que cette augmentation dans les votes socialistes doit être attribuée à la croissance du Parti libéral. Dans une certaine mesure, tel est bien le cas, mais les prétentions avancées par les cléricaux, que c'est là le rempart contre le Socialisme, l'irréligion et la décadence morale par ce moyen n'en deviennent pas moins absurdes. D'où viennent donc ces Libéraux si l'église catholique est le médecin pour toutes les maladies dont l'état et la société ont hérité ?

 « Le catholicisme peut aussi peu sauver les gens du « libéralisme a Thee » qu'il peut le faire de la démocratie sociale. En l'an 1886, une lettre circulaire fut expédiée à des représentants des diverses conditions sociales, posant des questions sur la condition des travailleurs. Les trois quarts des réponses déclarèrent que du point de vue religieux, les gens « déchoyaient », ou « avaient entièrement disparu », ou « le catholicisme perdait de plus en plus son influence». Liège, avec ses trente-huit églises et ses trente-cinq cloîtres a renvoyé une réponse désespérée ; Bruxelles a déclaré que « les neuf dixièmes des enfants sont illégitimes, et que l'immoralité est indescriptible ». Et la situation est ainsi, bien que le social démocrate belge, pour autant qu'il ait fréquenté une école, a été un élève des écoles publiques catholiques ultramontaines, et dans un pays où, chaque, année, on entend plus d'un demi-million de sermons catholiques et de leçons de catéchisme.

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Le pays qui, avec raison, a été appelé la « terre du cloître et du clergé », est devenu l'eldorado de la Révolution sociale ».

 EXTRAVAGANTS PRÉPARATIFS DE GUERRE

 La crainte d'une révolution imminente pousse toutes les nations de la « chrétienté » à faire des préparatifs de guerre insensés. Un journal de la métropole déclare :

 « Cinq des principales nations de l'Europe ont immobilisé, dans des fonds spéciaux, 6525000000 de F dans le dessein de détruire des hommes et du matériel en temps de guerre. L'Allemagne fut la première des nations à se constituer un fonds de réserve pour ce dessein meurtrier. Elle a 1 500 000 000 de F, la France 2 000 000 000 de F, la Russie 2 125 000 000 de F malgré les ravages du choléra et de la famine, l'Autriche 750 000 000 de F, l'Italie, la plus pauvre de toutes, moins de 250 000 000 de F. Ces immenses sommes d'argent restent improductives. On ne peut y toucher ou l'on n'y touchera pas saut en cas de guerre. L'Empereur d'Allemagne, Guillaume, a déclaré qu'il préférerait que le nom de l'Allemagne soit déshonoré financièrement plutôt que de toucher un seul mark au fonds de guerre ».

Déjà, en 1895, les chiffres préparés par le ministère de la guerre des E.U. montraient les effectifs des armées des pays étrangers comme suit : l'Autriche-Hongrie : 1 794 175 hommes ; la Belgique : 140.000 ; la Colombie : 30.000 ; l'Angleterre : 662.000 ; la France : 3.200.000 ; l'Allemagne : 3.700.000 ; l'Italie : 3.155.036 ; le Mexique : 162.000 ; la Russie : 13.014.865 ; l'Espagne : 400 000 ; la Suisse : 486.000. Les dépenses pour entretenir ces troupes s'élèvent annuellement à 631.226.825 dollars [1895 — Trad].

La force de la milice des Etats-Unis en cette même année, d'après le rapport du secrétaire dé la guerre à la Maison des Représentants, est formée d'un corps de 141.846 hommes, tandis que sa force militaire, disponible mais inorganisée, ou ce que dans les pays européens on appelé l'armée sur « le pied de guerre » comprendrait, d'après ce secrétaire, 9.582.806 hommes.

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Un correspondant du New York Herald, qui vient de rentrer d'une tournée en Europe, dit :

 « La prochaine guerre en Europe, quel que soit le moment où elle aura lieu, sera d'une violence destructive inconnue jusqu'à ce jour. Toutes les sources de revenus ont été pressurées sinon épuisées en vue de la guerre inutile de dire que le monde n'a pas encore vu de chose semblable, car jamais auparavant, il n'y avait eu de tels moyens militaires de destruction. L'Europe est un grand camp militaire. Les principales puissances sont armées jusqu'aux dents. Ce résultat est dû aux efforts combinés de toutes les nations ; ce ne sont pas des préparatifs de parade ou d'amusement. De gigantesques armées, dans la condition la plus élevée de discipline et armées à la perfection, l'arme au pied ou la bride en main, attendent dans le camp ou dans le champ le signal du départ pour marcher l'une contre l'autre. En Europe, une guerre ne règle qu'une seule chose précise, et cela rend nécessaire une autre guerre.

« On dit que de fortes armées permanentes sont des garanties de 'paix ; cela est peut-être possible pour un temps, mais ne saurait durer toujours, car l'inactivité continuelle d'armées aussi considérables entraîne avec elle trop de sacrifices, et les lourds fardeaux pousseront inévitablement à l'action ».

 LES ENGINS DE GUERRE MODERNES

Un correspondant du Pittsburg Dispatch écrit de Washington (D.C.) :

« Quel hideux magasin de curiosités que sont les dépôts d'armes et de projectiles et de modèles de guerre de toutes sortes dans les divers coins et recoins des Ministères de la Guerre et de la Marine ! Ils sont épars et, comparativement, en quantités réduites, bien sûr, mais cela suffit pour faire réfléchir les plus insouciants sur la fin de cette prodigieuse poussée dans le domaine des inventions d’engins pour la destruction du genre humain. Tout ce que nous possédons jusqu'à ce jour, dans notre pays qui est nouveau, en fait de ces engins, ne saurait être comparé en intérêt ni en volume avec une seule des salles de la vaste collection que contient la Tour de Londres mais cela suffit pour connaître toute l'histoire. En considérant

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tous ces engins meurtriers, on arrive à penser que les gouvernants du monde s'appliquent à l'extermination de la race humaine, au lieu de son amélioration et de sa préservation.

« De conserve avec les inventions modernes qui permettent à un seul homme d'en tuer 1 000 en un clin d’oeil, nous avons les armes grossières des jours plus simples alors que les hommes luttaient corps a corps dans la bataille. Mais il n'est pas besoin de nous reporter à ces armes-là pour juger des progrès accomplis dans l’art de la guerre. Même lé matériel employé dans la dernière des grandes guerres est maintenant pièce d'antiquité. Si une nouvelle guerre civile devait éclater demain aux Etats-Unis ou si nous devions être engagés dans une guerre avec un pays étranger, nous penserions autant à prendre des ailes et à nous battre dans les airs qu'a combattre avec des armes datant d'un quart de siècle. On pourrait employer dans certaines conditions certains des canons et des bateaux en vogue vers la fin de la guerre, en les modifiant et en les améliorant au point de leur donner une nouvelle forme, mais la grande masse des engins meurtriers serait supplantée par des inventions entièrement nouvelles, en comparaison desquelles les meilleurs des engins anciens seraient faibles ou totalement inefficaces. Je n'ai jamais été plus fortement frappé par ce progrès dans le domaine de l'horrible qu'hier, quand, faisant une course au Ministère de la Marine, on me montra le modèle et les plans de la nouvelle mitrailleuse automatique Maxim. Elle (et le canon Maxim sous d'autres noms) est certainement la plus ingénieuse et la plus terrible de toutes les armes surprenantes de guerrre récemment inventées. Il est question de les fabriquer jusqu’au calibre de six pouces [15 cm environ — Trad.] permettant un tir automatique de 600 salves à la minute. Ceci, bien entendu, a été dépassé par le canon Gatling et par d'autres, tirant de très petits projectiles, mais ces canons comparés au Maxim, sont difficiles à manier, exigent plus de personnel, sont plus lourds et beaucoup moins précis. Au contraire, un seul homme, ou une seule femme ou un seul enfant, peut manœuvrer le canon Maxim, et après l'avoir mis en route, peut aller faire un petit tour pour manger un morceau, tandis que son canon est occupé à tuer quelques centaines de personnes. Le canonnier est assis sur un siège à l'arrière de sa pièce et derrière son bouclier pare-balles s'il désire en employer un. Lorsqu’il

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veut faucher une armée en quelques minutes, il attend simplement que ladite armée vienne occuper une position favorable à son travail. Alors, il tourne une manivelle qui tait partir la première cartouche, et le mécanisme automatique se déclenche. L'explosion de la première cartouche provoque un recul qui éjecte la douille vide hors de la culasse, met en place une autre cartouche et fait feu. Le recul de cette explosion fait un service semblable, et ainsi de suite à l'infini. C'est le meurtre en, mouvement perpétuel.

« L'une des inventions de M. Maxim s'appelle le « canon pour émeute » ; c'est un petit appareil léger que l'on peut transporter dans ses bras avec assez de munitions pour chasser des rues n'importe quelle populace ou la détruire complètement. Il est curieux de constater que toutes les inventions les plus récentes dans ce domaine manifestent qu'on s'attend avec certitude à des émeutes. Depuis quand l'inventeur se transforme-t-il en prophète ? Eh bien ! ce « canon pour émeute » peut fonctionner à raison de dix coups meurtriers par seconde, le canonnier restant caché et tout le temps en parfaite sécurité, même devant une bande d'émeutiers armés de fusils ou même de pistolets, à condition que cette même bande ne se décide à passer à l'assaut et à capturer canon et canonnier. Il semble que les inventeurs comme M. Maxim espèrent que les émeutiers modernes resteront dans les rues pour être abattus sans agir soit pour se défendre, soit pour attaquer, et qu'ils ne se mettront pas à l'abri dans des coins en portant des bombes, et qu'ils ne feront pas sauter ou brûler une ville dans leur frénésie. De quelque façon que cela puisse se produire, il a fait tout ce qu'il pouvait en matière de « canon pour émeute». Ce petit engin peut transporter avec lui assez de munitions pour nettoyer une rue à la première salve et en quelques secondes, et il peut tirer à partir de murs ou de fenêtres avec autant de facilité qu'en pleine rue. Par des mouvements de poignet, on peut le pointer vers le haut ou vers le bas, et tirer à bout portant au-dessus ou au-dessous du canonnier sans tuer ou blesser ce fervent de ce « bel » art de tuer.

 « Mais s'il s'agit là d'une des dernières et des plus destructives des inventions récentes, il ne s'ensuit nullement qu'en n'en inventera pas d'autres et de plus efficaces. Celui dont l'attention se porte sur ce sujet. en vient graduellement à se rendre compte que nous ne faisons que commencer. Nous avons essayé, en matière de défense,

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de suivre les progrès des moyens offensifs, mais en vain. On ne peut construire aucun navire qui puisse soutenir une explosion de torpille moderne. Aucune nation n'est assez riche pour bâtir des forts qui ne puissent être détruits en peu de temps par le type de projectile à la dynamite le plus récent et le plus abominable. On peut maintenant diriger des ballons avec presque autant de facilité qu'un navire sur l'eau, et on les emploiera largement, dans les guerres qui se produiront bientôt, pour détruire des armées et des places fortifiées. L'appareil à donner la mort est si simple et si bon marché qu'un seul homme peut détruire une armée. S'il est vrai que les forts sont plus complètement équipés pour détruire les faibles, d'un autre côté les faibles peuvent être rendus suffisamment forts pour détruire les plus forts. Des deux côtés, la guerre signifiera l'annihilation. Les armées de terre, les monstres de la mer et les « croiseurs » de guerre aériens s'anéantiront les uns les autres si tant est qu'ils en viennent aux « coups ».

Pourtant il y a un perfectionnement plus récent encore. Le New York World donne du canon et de la poudre le compte rendu suivant :

«Maxim, le fabricant de canon, et le Dr Schupphaus, l'expert en poudre à canon, ont inventé un nouveau canon et une nouvelle poudre à torpille qui lancera à dix « miles » [16,093 km — Trad.] un obus énorme plein d'explosif, et là où il tombera il réduira en « allume-feu » tout ce qui se trouvera dans un rayon de centaines de pieds [un « pied» anglais =0,30 m environ — Trad.].

 « La découverte s'appelle : « Système Maxim-Schupphaus de lancement de torpilles aériennes à l'aide de canon au moyen d'une poudre spéciale qui lance le projectile d'abord avec une faible poussée et augmente sa vitesse en maintenant cette poussée sur toute la longueur du canon ». Des brevets de ce système ont été pris aux Etats-Unis et dans les pays européens.

« La poudre spéciale employée est du coton à canon presque pur, composée d'un si faible pourcentage de nitroglycérine qu'elle ne possède aucun des inconvénients des poudres à la nitroglycérine, et qu'elle est préservée contre la décomposition grâce à une légère addition d'urée. Il n'y a absolument aucun danger à la manipuler, et on peut la battre sur une enclume avec un lourd marteau sans

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qu'elle explose. Le secret de sa puissance remarquable repose sur une simple vérité ma Thematique à laquelle personne n'avait jamais pensé. La poudre extrêmement explosible est maintenant chargée dans le canon sous la forme de lamelles plates, de petits cubes ou de bâtonnets cylindriques solides d'un demi ou des trois quarts d'un pouce [2,54 cm environ — Trad.] de diamètre, de plusieurs « pieds » de long à l'apparence d'une botte de baguettes de cire noire. Lorsque la poudre est mise à feu, les extrémités et la circonférence de chaque bâtonnet de poudre s'enflamment instantanément et brûlent vers le centre.

 « Le volume des gaz dégagés par la combustion augmente constamment de moins en moins, parce que la surface en combustion est moindre, et comme c'est le volume de gaz qui donne la vitesse au projectile lancé du canon, il en résulte inévitablement une perte de vitesse. Le projectile ne va pas aussi loin qu'il le ferait si la pression des gaz avait augmenté ou, tout au moins, si elle s'était maintenue.

« Dans chaque pièce de la poudre de Maxim et Schupphaus se trouve une quantité de petits trous percés sur toute la longueur au bâtonnet. Lorsque la poudre est enflammée, la flamme se répand instantanément non seulement sur la circonférence de chaque bâtonnet, mais à travers même des perforations'. Ces petits trous sont dévorés par la flamme si rapidement que la différence entre le volume des gaz explosifs engendré au début et celui à la fin de l'âme du canon est environ dans la proportion de seize à un.

«Le projectile quitte donc le canon avec une vitesse terrifiante, et chaque petit trou dans les bâtonnets de la poudre prend sa part en le précipitant dans sa mission de destruction à des « miles » [1,609km — Trad.] de son point de départ. Avec un gros canon,, les ravages causés par ce nouveau prodige d'artillerie moderne seraient incalculables. Cette nouvelle poudre à semer la mort a été mise à feu à Sandy Hook dans des canons de campagne et dans les lourds fusils de la défense des côtes, avec des résultats surprenants. D'un canon de dix « pouces », chargé avec 128 livres [58 kg environ — Trad.] de cette poudre, un projectile pesant 571 livres [259 kg environ — Trad.] a été lancé à 8 miles [12,874 km — Trad.] vers la mer. Les pressions sur les baguettes de poudre étaient plus uniformes que celles déjà enregistrées, ce qui est un point important dans l'estimation de la valeur d'une poudre

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explosive de haute puissance. Sans pressions uniformes, la précision de tir est impossible. « Le gros canon que MM. Maxim et Schupphaus se proposent de construire sera un canon de vingt « pouces », spécialement adapté pour la défense des côtes. Ce canon présentera certaines particularités. Il ne sera pas monté par pièces détachées d'acier, mais il consistera en un seul tube fin en acier d'environ trente « pieds » de long [9,144 m — Trad.], dont les parois n'auront pas plus de deux « pouces» d'épaisseur [5 cm — Trad.], en contraste notable avec les mortiers dont les parois ont de huit à dix « pouces» d'épaisseur [20 à 25 cm — Trad.] afin de résister à la pression de la décharge. Le recul du canon sera compensé par des tampons hydrauliques souterrains, contenant de l'eau et de l'huile. Un canon de ce type, de vingt « pouces », employant la nouvelle poudre, pourrait être mis en place à l'entrée du port de New York, soit au Ft. Washington, soit au Ft. Wadsworth et commanderait la mer entière dans un rayon de dix « miles » [16 km environ — Trad.]. Les pressions et les vitesses obtenues sont si uniformes qu'il est possible d'avoir une prodigieuse précision de tir. Il ne serait nécessaire seulement que de pointer le canon sur n'importe quel navire repéré par le pointeur dans son champ de tir pour assurer sa destruction complète. La quantité d'explosifs lancés serait suffisante pour couler un vaisseau de guerre si le projectile explosait à moins de cinquante « pieds » [15,24 m] environ de lui. A cent cinquante «pieds» [45,720 m — Trad.], le choc d'un projectile de cinq cents « livres » [226 kg environ — Trad.] serait assez violent pour provoquer des voies d'eau dangereuses et désemparer un navire »...

Le Dr R. J. Gatling, l'inventeur de la stupéfiante machine qui porte son nom, déclara à propos de la nouvelle invention de la poudre sans fumée : « Les gens ne sont pas encore au courant pour apprécier l'extraordinaire révolution que l'invention de la poudre sans fumée apportera dans une guerre future. Déjà, elle a rendu désuets en Europe, entre 3.000.000 et 4.000.000 de fusils qui ont été fabriqués pour tirer à la poudre noire, sans parler des millions de cartouches dont les pays qui en possèdent voudraient se débarrasser pour une bouchée de pain. C'est là un montant considérable de capital perdu, mais c'est le résultat inévitable du progrès. Nos

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fusils de l'armée dans ce pays seront bientôt à mettre au rebut, car pour garder le pas avec le reste du monde, nous devrons adopter aussi la poudre sans fumée. Un fusil chargé avec elle lancera une balle à une distance double de celle franchie par une balle lancée par la poudre noire. De même, la nouvelle invention change entièrement la tactique militaire, car dans les batailles futures, les troupes ne se présenteront jamais en masse à l'ennemi. Le combat à découvert, comme ce fut la coutume à travers les âges, est chose du passé, car il signifierait l'anéantissement complet. Si la poudre sans fumée avait été en usage dans la dernière lutte civile, la guerre entre les Etats n'aurait pas duré quatre-vingt-dix jours.

 — « Quelle est la différence entre un canon à tir rapide et une mitrailleuse ?

 — « Un canon à tir rapide ne commence pas son tir avec la rapidité d'une mitrailleuse. Il ne se compose généralement que d'un seul tube et on le charge avec des obus. C'est un grand canon destiné aux torpilleurs, mais son tir de quinze coups à la minute paraît être son maximum. Une mitrailleuse du type Gatling a de six à douze tubes, et avec trois hommes pour opérer, elle ne cesse pratiquement pas de fonctionner, une rafale succédant à l'autre à la cadence de 1 200 coups à la minute. Ces trois hommes peuvent faire un travail destructeur plus que n'en peut faire une brigade entière armée de mousquetons ».

Un journaliste écrit dans le Cincinnati Enquirer : « La physionomie de la prochaine guerre, si jamais elle se produit, prendra des aspects entièrement nouveaux, et si horribles qu'elle laissera à jamais gravé sur le front de la civilisation, le reproche de barbarie. Les nouvelles organisations militaires qui ont quadruplé les armées, la terrible nouvelle poudre sans fumée à laquelle rien ne peut résister, l'actuelle artillerie foudroyante et le fusil à répétition qui faucheront les armées comme un ouragan fait tomber les pommes en secouant un arbre, les ballons observatoires et les batteries des ballons qui déverseront des masses de poudre sur les villes et les forteresses, les ravageant en très peu de temps et bien plus effectivement qu'un bombardement, l'artillerie sur rails, la lumière électrique et le téléphone, etc., ont bouleversé toutes les tactiques de la guerre. La prochaine guerre sera conduite

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d'après un système entièrement différent, inexpérimenté jusqu'ici, et duquel surgiront de grandes surprises. « Nous armons pour la défensive et non pour l'offensive », déclare chaque puissance ; « notre sécurité est dans notre force elle impose la paix à nos voisins et inspire à tous le respect qui nous est dû ». « Mais chaque puissance poursuit la même politique qui équivaut à dire que tout ce formidable, ce meurtrier déploiement n'est dirigé que pour protéger la paix des griffes de la guerre. Bien que ceci soit le comble de l'ironie, je le crois sincèrement, parce que c'est évident, et je pense que la paix est bien gardée contre la guerre par les instruments mêmes de la guerre, ou plutôt par l'appréhension causée par leur importance et leur laideur. Mais ces armements implacables sont semblables à un tourbillon toujours absorbant dans lequel est entraînée la fortune publique qui va,, pour ainsi dire, combler un volcan insondable sous la forme d'une substance explosive. Si étrange que cela puisse être, telle est bien la vraie situation. L'Europe se trouve sur un immense volcan qu'elle s'est creusé elle-même, et qu'elle remplit laborieusement avec l'élément le plus dangereux. Mais consciente de son danger, elle écarte diligemment tous les brandons loin du cratère. Mais toutes les fois que sa prudence se relâche et que l'explosion se produit, retenez ceci, le monde entier sent le choc, et frissonne. La barbarie manifestera tant de laideur qu'une malédiction universelle se répandra d'une nation à l'autre, et amènera les peuples à chercher quelque moyen digne de notre temps pour régler des affaires internationales, et la guerre sera enterrée par ses propres « mains » sous les ruines qu'elle aura dressées ».

 UN AUTRE CANON QUI FORCE A LA PAIX

Réveillez les hommes forts. Qu'ils approchent, tous les hommes de guerre. Qu'ils se rassemblent dans la Vallée de Josaphat (la vallée de la mort). Que le faible dise : je suis fort ! De vos socs forgez des épées, et de vos serpes, des javelines. — Joël 3 : 10.

Ce que signifiera bientôt aller à la guerre, on peut le deviner d'après la description du fusil faite ci-dessous. A propos de la préparation à la guerre entre des nations,

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ne négligeons pas le fait que des gouvernements et des généraux commencent à craindre leurs troupes. De même que, dans l'Ohio, la milice a refusé de servir lors des troubles de grève, que les marins se sont rebellés au Brésil contre le gouvernement, et les soldats du Portugal contre leurs généraux, ainsi peut-il en être de même dans chaque pays du monde.

Avec sa grande armée, l'Allemagne s'effraie parce que le Socialisme s'introduit graduellement parmi les soldats. Même en Grande-Bretagne, on a trouvé récemment nécessaire de désarmer certains membres de la milice ou « yeomanry ». Le secret de toute cette insubordination est la connaissance, et derrière la connaissance réside l'instruction, et derrière l'instruction l'imprimerie et la merveilleuse puissance divine d'illumination, levant le voile de l'ignorance et préparant le genre humain pour le grand jour du Messie avec son prélude de tribulations ou détresse — Trad.).

Il y a quelque temps, nous nous demandions comment l'insurrection, telle que les Ecritures semblent l'impliquer, pourrait jamais balayer toute la terre, comment l'anarchie pourrait s'exercer malgré la puissance et l'influence combinées du capital et de la civilisation qui s'y opposent. Mais maintenant, nous comprenons que l'instruction (la connaissance) est en train de préparer la voie pour le grand désastre du monde que les Ecritures semblent indiquer comme pouvant venir dans les quelques années prochaines. Maintenant, nous pouvons discerner que les hommes mêmes qui ont été entraînés à employer l'appareil « dernier cri » pour détruire la vie humaine peuvent être trouvés parmi ceux qui ont la charge et le soin des fabriques d'armes et des munitions de guerre. Voici l'article annoncé plus haut :

« Ce fusil, pesant moins de vingt livres [9 kg environ — Trad.], et manié comme une canardière ordinaire, déverse un flot de balles quand il est en action à la cadence de 400 coups par minute. On appelle cette nouvelle arme la

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Benêt-Mercier, et elle est une invention française. Elle a une crosse qui se place contre l'épaule. En action, le soldat est allongé au sol, appuyant le fusil sur deux supports. Ceci donne un avantage de sécurité sur le modèle à tir rapide d'Hiram Maxim, étant donné que celui qui se sert de ce dernier fusil est obligé de se tenir debout pour l'amunitionner. Cela le découvre à l'ennemi, ou plutôt cela découvre trois hommes à l'ennemi, car il en faut trois pour manier cette arme lourde ».

 La prophétie de Joël (3: 9-11) est sûrement en train de s'accomplir dans les stupéfiants préparatifs de guerre qui ont lieu actuellement parmi les nations. Prophétiquement, il exprime les sentiments de cette époque, disant «Proclamez ceci parmi les nations: préparez la guerre, réveillez les hommes forts, qu'ils approchent, qu'ils montent, tous les hommes de guerre ! de vos socs forgez des épées, et de vos serpes, des javelines. Que le faible dise : Je suis fort ! Accourez et venez, vous, toutes les nations, de toute part, et rassemblez-vous ! ». Est-ce que ce n'est pas là la proclamation universelle du temps actuel ? Est-ce que puissants et faibles, tous ne s'encouragent pas pour le prochain conflit ? Est-ce que la prétendue église de Christ elle-même n'embrigade pas les jeunes garçons et ne leur insuffle pas l'esprit de guerre ? Est-ce que les hommes qui, autrement, seraient en train de suivre la charrue et d'élaguer les arbres, ne forgent pas et ne manient pas à la place les armes de guerre ? Et les nations ne rassemblent-elles, pas leurs puissantes armées et n'épuisent-elles pas leurs ressources financières au-delà de leurs facultés d'une longue endurance, afin de se préparer ainsi aux exigences de la guerre, la grande détresse qu'ils voient s'approchant très vite ?

 LES ÉTATS-UNIS, UNIQUES DANS LEUR POSITION, SONT CEPENDANT MENACÉS DE PLUS GRANDS MALHEURS QUE LE VIEUX MONDE

 A peu près à tous égards, les Etats-Unis d'Amérique occupent une position unique parmi les nations ; et cela

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 est si vrai que certains sont enclins à considérer ce pays comme l'enfant spécial de la providence divine, et à penser qu'en cas de révolution mondiale, il sera épargné.

 Cependant, il n'est pas logique, pour qui a un jugement, sain, d'imaginer une telle sécurité, étant donné soit les signes des temps, soit l'application certaine de ces justes lois de rétribution par lesquelles les nations, aussi bien que les individus, sont jugées. Quiconque est réfléchi et impartial ne peut douter que les circonstances particulières de la découverte de ce continent et l'installation de cette nation sur son sol vierge afin d'y respirer l'air de la liberté et de développer ses ressources merveilleuses furent une étape dans le cours de la providence divine. Le temps et les circonstances l'indiquent tous. Emerson dit un jour : « Toute notre histoire semble être le dernier effort accompli par la Providence divine en faveur des humains». Pourtant, il n'eût pas dit cela s'il avait compris le plan divin des Ages, à la lumière duquel il est tout à fait clair que ce n'est pas là un « dernier effort de la providence divine », mais un maillon bien déterminé dans la chaîne des circonstances providentielles pour l'accomplissement du dessein divin. Ici, l'on a offert un refuge à tous les opprimés de tous les pays contre la tyrannie du despotisme civil et ecclésiastique. Ici, séparé des vieux despotismes par l'immense désert de l'océan, l'esprit de liberté a trouvé un lieu pour respirer, et l'expérience d'un gouvernement populaire devint une réalité. En raison de ces circonstances favorables, la grande œuvre de l'Age de l'Evangile — le choix de la vraie Eglise — a été grandement facilitée, et nous avons tout lieu de croire que c'est ici que la plus grande moisson de l'Age sera rassemblée.

 En aucun autre pays le message béni de la moisson (le plan des Ages, ses temps et saisons et ses privilèges) n'aurait pu, sans entraves, être proclamé aussi librement et aussi largement. Et nulle part ailleurs, si ce n'est sous

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les libres institutions de ce pays favorisé, il ne se trouve autant d'esprits assez affranchis des liens de la superstition et du dogmatisme religieux pour être capables de saisir la vérité du temps convenable, et ensuite, pour répandre partout la bonne nouvelle. C'est, croyons-nous, dans ce dessein même que la providence de Dieu a favorisé jusqu'à un certain point, ce pays. Il y avait ici pour son peuple une œuvre à faire qui n'aurait pu l’être aussi bien nulle part ailleurs ; c'est pourquoi, quand la main de l'oppression voulut étouffer l'esprit de vente, un Washington fut suscité pour conduire à l'indépendance nationale le peuple appauvri mais épris de liberté. Et de nouveau quand la rupture menaça la nation et quand vint le temps d'affranchir quatre millions d'esclaves, Dieu suscita un autre brave et noble esprit en la personne d'Abraham Lincoln qui brisa les chaînes des esclaves et préserva l'unité de la nation.

Cependant la nation, en tant que nation, n'a pas et n'a jamais eu le droit de prétendre à la providence divine. Les directions providentielles dans quelques-unes de ses affaires ne l'ont été que dans l'intérêt du peuple de Dieu. La nation, comme nation, est sans Dieu et sans espoir de perpétuité lorsque, par elle Dieu aura servi ses propres sages desseins pour son peuple : jusqu'à ce qu'il ait rassemblé « ses élus ». Alors, les vents de la grande tribulation pourront souffler sur elle, comme sur les autres nations ; parce que, comme elles, elle est l'un des « royaumes de ce monde » qui doit faire place au Royaume du cher Fils de Dieu.

Tandis que les conditions des masses de la population sont ici beaucoup plus favorables que dans n'importe quel autre pays, il y a ici parmi les classes plus pauvres une appréciation du confort et des droits et des privilèges individuels qui n'existe pas au même degré dans aucun autre pays. Dans ce pays, du milieu de ses plus humbles citoyens, imbus de l'esprit de ses Institutions (l'esprit de

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liberté, d'ambition, de travail et d'intelligence) sont sortis nombre des hommes d'état les plus sages et les meilleurs : présidents, législateurs, hommes de loi, juristes et hommes distingués de tous postes. Ici, aucune aristocratie héréditaire n'a joui du monopole des postes de confiance ou de profit, mais l'enfant du plus humble voyageur peut aspirer aux prix d'honneur, à la richesse et à la promotion et les obtenir. A quel écolier américain n'a-t-on pas fait allusion à la possibilité de devenir un jour le président du pays ? En fait, on a considéré qu'il était possible à la jeunesse américaine de parvenir dans son avenir à tous les talents acquis des grands hommes, de tout rang et de toute condition. Rien dans l'esprit de ses institutions n'a jamais réfréné une telle ambition, mais, au contraire, pareille ambition a toujours été stimulée et encouragée. Le fait d'avoir ces voies d'accès ouvertes aux postes les plus élevés comme à toutes les positions intermédiaires d'honneur et de confiance dans la nation a eu comme influence l'élévation du peuple tout entier, de la couche sociale la plus basse à celle la plus élevée. Cette influence a stimulé le désir de s'instruire et de se cultiver aussi bien que les exigences de l'instruction et de la culture. Le système d'école gratuite (publique — Trad.) a largement répondu à cette exigence, en amenant toutes les classes de la nation en communication intelligente au moyen de la presse quotidienne, des livres, des périodiques, etc., les rendant ainsi capables, en tant qu'individus, de comparer des notes et de juger eux-mêmes sur toutes les questions d'intérêt, et en conséquence, d'exercer leur influence dans les affaires nationales par l'usage de leur vote.

 Un peuple souverain, élevé ainsi à la dignité et amené à apprécier les droits de l'homme, est naturellement l'un des premiers à résister, et cela de la manière la plus déterminée, à toutes tendances apparentes de réfréner son ambition ou à restreindre ses actions. Même maintenant, malgré l'esprit libéral de ses institutions et les avantages

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considérables qu'elles ont conférés à toutes les classes de la nation, l'intelligence des masses commence à discerner les influences qui sont à l'œuvre pour les amener avant longtemps à l'asservissement, pour les dépouiller de leurs droits d'hommes libres et pour les priver des bénédictions de la nature féconde.

 Le peuple américain est en train de se rendre compte du danger qui menace ses libertés, et, à cause d'un tel danger, de l'action à mener avec l'énergie qui l'a toujours caractérisé d'une manière marquante dans chaque branche de l'industrie et du commerce, bien que les causes réelles de ce danger ne soient pas assez clairement discernées par les masses pour diriger leur énergie avec sagesse. Il voit seulement que la concentration des richesses appauvrit la masse, exerce son influence sur la législation de manière à accumuler davantage encore la richesse et le pouvoir entre les mains d'une minorité dont le pouvoir se prouvera tôt ou tard aussi despotique et aussi implacable que n'importe quel despotisme du Vieux Monde.

 Tandis que ceci n'est que trop vrai, hélas! il existe un autre danger. Un despotisme religieux, dont la tyrannie odieuse peut être jugée le mieux par les récits des jours passés de sa puissance, menace également ce pays. Ce danger est le « Romanisme » [ou Catholicisme romain — Trad.] (*). Pourtant, ce danger n'est pas discerné en général, car Rome opère ses conquêtes par ruse et par basses flatteries. Elle professe une grande admiration pour les libres institutions et l'autonomie [« self-government » — Trad.] des Etats-Unis ; elle courtise et flatte les « hérétiques » protestants qui forment une si grande proportion de la population intellectuelle, et les appelle maintenant ses « frères séparés », pour qui elle a une « affection impérissable », et, cependant, au même moment, elle étend sa main gluante sur le système d'école publique dont elle

(•) Vol. II, chapitre 10.

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voudrait ardemment faire son agent pour propager ses doctrines et étendre son influence. Elle est en train de faire sentir son influence dans les cercles à la fois politiques et religieux, et l'incessante marée de l'immigration vers ce pays est en majorité composée de ses sujets.

Le danger du Romanisme pour ce pays avait déjà été prévu par La Fayette qui, bien que lui-même catholique romain, aida à gagner la liberté de ce pays, liberté qu'il admirait grandement. Il déclara : « Si jamais les libertés du peuple américain sont détruites, elles le seront par les mains du clergé catholique romain ». Ainsi discernons-nous de graves dangers provenant de la concentration des richesses, du « romanisme » et de l'immigration. Mais, hélas ! le remède que les masses appliqueront éventuellement sera pire que le mal. Lorsque la révolution sociale éclatera dans ce pays, elle se manifestera avec toute la violence que l'énergie des Américains et leur amour de la liberté peuvent déployer. C'est pourquoi il n'est en aucune façon raisonnable d'espérer que ce pays-ci échappera au sort de toutes les nations de la chrétienté. Comme tout le reste, il est destiné à s'effondrer dans la dislocation, le renversement et l'anarchie. Il fait aussi partie de Babylone. L'esprit de liberté, favorisé ici depuis plusieurs générations, menace déjà de provoquer des émeutes avec une violence et une rapidité inconnues dans le vieux monde, et qui ne seraient pas réprimées par des gouvernements monarchiques aux moyens plus puissants.

 Beaucoup de riches discernent cela, et dans une certaine mesure, craignent que les troubles menaçants puissent culminer ici d'abord. Cela est manifeste comme le montre par exemple l'extrait de The Sentinel de Washington (D.C.) paru il y a quelques années :

 

 « L'EMIORATION DES ETATS-UNIS : M. James Gordon Bennett, propriétaire de The New York Tribune, dit le National Watchman, a vécu si longtemps en Europe qu'on le considère comme un étranger. M. Pulitzer, propriétaire

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du New York World, dit-on, a établi sa résidence permanente en France. Andrew Carnegie, le roi millionnaire du fer a acheté un château en Ecosse et en fait sa demeure. Henri Villard, le magnat du Chemin de fer du Nord, a vendu ses propriétés et il est parti d'une manière définitive en Europe avec environ 8000000 de dollars. W.W. Astor a déménagé de New York à Londres, où il a acheté une magnifique résidence, et il a fait les démarches pour devenir sujet britannique. M. Van Alen, qui s'est assuré récemment l'ambassade en Italie en versant une contribution de 50000 $ au fonds de la campagne démocratique, est un étranger à toutes fins utiles, et il déclare que ce pays-ci ne convient pas à la vie d'un gentleman ».

Pourtant, c'est en vain que l'on cherchera protection et sécurité dans l'un quelconque des royaumes de ce monde. Tous tremblent maintenant de peur et de crainte, et se rendent compte de leur incapacité de faire face aux puissantes forces contenues avec lesquelles ils auront affaire lorsque arrivera la terrible crise. Alors vraiment : « La hauteur de l'homme sera humiliée, et l'élévation des hommes sera abaissée ». « En ce jour [maintenant si proche — à la porte même] l'homme jettera ses idoles d'argent et ses idoles d'or... aux taupes [Darby : « rats »] et aux chauves-souris, pour entrer dans les fentes des rochers et dans les creux des escarpements, de devant la terreur de l'Eternel et de devant la magnificence de sa majesté, quand il se lèvera pour frapper d'épouvante la terre » — Esaïe 2 : 17-21.

Alors « toutes les mains deviendront faibles, et tous les genoux se fondront en eau. Ils se ceindront de sacs, et le frisson les couvrira ; la honte sera sur tous les visages, et toutes leurs têtes seront chauves. Ils jetteront leur argent dans les rues, et leur or sera rejeté comme une impureté ; leur argent ni leur or ne pourra les délivrer au jour de la fureur de l'Eternel ». — Ezéch. 7 : 17-19. La protection que n'importe quel gouvernement peut offrir, sera de peu d'utilité lorsque les jugements de l'Eternel et les fruits de leur folie seront précipités sur eux tous.

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Dans l'orgueil de leur puissance, ils ont « amassé la colère dans le jour de la colère » ; ils ont égoïstement recherché l'élévation de quelques-uns, et ont été sourds aux cris des pauvres et des miséreux, et leurs cris sont parvenus aux oreilles du Seigneur des armées qui a épousé leur cause et déclare : « Je punirai le monde pour sa malice, et les méchants pour leur iniquité ; et je ferai cesser l'orgueil des arrogants et j'abattrai la hauteur des hommes fiers. Je ferai qu'un mortel sera plus précieux que l'or fin, et un homme plus que l'or d'Ophir ». — Es. 13 : 11, 12.

 Ainsi sommes-nous assurés que la providence de l'Eternel qui gouverne tout, apportera dans la catastrophe finale la délivrance aux opprimés. La vie des masses ne sera plus alors sacrifiée, et les inégalités sociales d'aujourd'hui n'existeront plus.

En vérité, nôtre époque est bien le temps prédit de la détresse des nations dans la perplexité. La voix des masses mécontentes est bien symbolisée par le mugissement de la mer, et les hommes réfléchis rendent l'âme de frayeur à cause de l'effroyable calamité que, maintenant, tous peuvent voir s'avancer avec rapidité, car les puissances des cieux (les pouvoirs dirigeants actuels) sont terriblement ébranlées. A vrai dire, certains, instruits par ces signes, et se rappelant ce passage biblique : « Voici, il vient avec les nuées », commencent déjà à suggérer que le Fils de l'homme est présent, bien qu'ils se méprennent grandement sur le sujet et sur le remède de Dieu.

 Le Professeur Herron, dans une conférence donnée à San Francisco sur « Le Réveil chrétien de la Nation » — déclara : « CHRIST EST ICI ! ET LE JUGEMENT A LIEU AUJOURD'HUI ! Notre conviction sociale du péché — la main pesante de Dieu sur la conscience — le montre ! :Les hommes et les institutions sont jugés par ses enseignements ! ». '

Cependant, au milieu de tout cet ébranlement de la terre (la société organisée) et des cieux (les puissances

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ecclésiastiques), ceux qui, dans cette secousse, discernent l'exécution du plan divin des Ages, se réjouissent, assurés qu'ils sont que cet ébranlement terrible sera le dernier que la terre aura jamais eu, ou dont elle aura jamais besoin. Comme l'Apôtre nous l'assure, ce terrible ébranlement signifie la disparition de toutes ces choses qui sont ébranlées, secouées — le renversement total de l'ordre de choses actuel — afin que ces choses qui ne peuvent être ébranlées — le Royaume de Dieu, le Royaume de lumière et de paix — puisse subsister. Car notre Dieu est un feu consumant. Dans sa colère, il consumera tous; les systèmes d'iniquité et d'oppression, et il établira fermement la vérité et la droiture sur la terre.

 LE CRI DE « PAIX ! PAIX ! QUAND IL N'Y A PAS DE PAIX »

Malgré le jugement manifeste de Dieu sur foutes les nations, malgré le fait que l'ampleur de la déposition d'une foule de témoins exerce une pression avec une logique irrésistible contre le présent ordre de choses tout entier, et que le verdict et le châtiment sont anticipés avec une épouvante presque universelle, il en est qui dissimulent mal leurs craintes par les cris de « Paix ! Paix ! » quand il n'y a pas de paix.

Une telle proclamation, entonnée par toutes les nations de la chrétienté, résulta de le grande parade navale à l'occasion de l'inauguration du Canal de la Baltique. L'idée du canal fut lancée par le grand-père de l'actuel Empereur allemand, et les travaux furent commencés par son père, tant au profit du commerce de l'Allemagne qu'à celui de sa marine. L'Empereur actuel a foi en l'épée comme d'un remède infaillible pour garantir la paix, et il a également confiance dans les canons et la poudre à canon qui soutiennent cette épée. Aussi a-t-il pris la décision de profiter de l'inauguration du canal achevé pour faire une éclatante proclamation internationale de

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paix, et un déploiement grandiose des forces sur lesquelles elle doit reposer. En conséquence, il invita toutes les nations à se faire représenter par des navires de guerre (des pacificateurs) à la grande revue navale du Canal de la Baltique, le 20 juin 1895.

 Répondant à cette invitation, plus de cent forteresses flottantes d'acier s'y rendirent ; une vingtaine d'entre elles étaient des « cuirassés » (techniquement ainsi appelés) géants, tous complètement armés et tous capables de filer à une vitesse d'au moins dix-sept « miles » à l'heure [31,500 km environ — Trad.)

 Le Spectator de Londres déclara :

 « II est difficile de se faire une idée d'une telle concentration de forces qui aurait pu, en quelques heures, anéantir le plus grand port du monde, ou envoyer toutes les flottes de commerce du monde réunies au fond de l'océan. En réalité, il n'y a rien sur les côtes du monde qui puisse même prétendre à résister à une telle force, et l'Europe considérée comme un tout, peut réellement se déclarer à la fois inattaquable en mer et irrésistible... La flotte concentrée à Kiel représentait probablement au plus haut point la force combattante la plus puissante, pourvu que le combat ne durât jamais plus longtemps que ses réserves d'explosifs ».

Le coût de ces navires de guerre et de leurs armements s'était monté à des centaines de millions de dollars. Une seule salve, tirée simultanément par 2 500 canons, consuma en un instant, en poudre, la valeur de milliers de dollars, et la réception des distingués invités coûta au peuple allemand 2000000 de dollars. Le discours de l'Empereur allemand et ceux des représentants étrangers portèrent sur « la nouvelle ère de paix » introduite par l'ouverture du grand canal et par la coopération des nations dans la revue navale. Cependant, les beaux discours, et le puissant grondement du canon par lesquels rois et empereurs proclamaient « Paix ! Paix ! » tout en menaçant de représailles quiconque la refuserait sous leurs conditions, ne furent pas interprétés par le peuple comme étant

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l'accomplissement du message prophétique de « Paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes ». Cela n'eut aucun effet apaisant sur les éléments socialistes, ne suggéra aucune panacée pour apaiser les désordres sociaux, pour alléger les soucis ou diminuer les fardeaux des masses des pauvres et des malheureux; cela ne donna aucune assurance de bonne volonté sur la terre, ni n'indiqua comment on pouvait s'assurer et maintenir cette bonne volonté, soit entre les nations, soit entre gouvernements et peuples. Ce fut dès lors une grande comédie — un grand mensonge national impudent, et c'est ainsi que le considéra le peuple.

Le Spectator de Londres exprima les sentiments des gens réfléchis à propos de ce déploiement dans le commentaire suivant :

« L'ironie de la situation est très amère. Ce fut un grandiose festival de paix et d'industrie constructive mais son titre de gloire le plus élevé fut la presence des flottes préparées au prix des plus grands sacrifices d’argent et d'énergie, uniquement pour la guerre et la destruction, Un cuirassé n'a aucun sens, sauf celui d'être un puissant engin de carnage. Une seule phrase peut décrire pleinement la grandeur de cette flotte « pacifique ». c'est qu’elle pourrait détruire en un jour n'importe quel port sur la terre ou couler au fond de la mer les navires marchands du monde qui seraient rassemblés devant ce port. Et quels abîmes de haine humaine se cachaient sous toute cette belle manifestation d'amitié humaine ! L'une des escadres était française, et ses officiers aspiraient à venger sur l'Empereur exultant le démembrement de leur pays. Une autre était russe, et ses amiraux ont dû être conscients que leur grand ennemi et rival était la Puissance qu'ils étaient en train d'honorer d'une manière si ostensible et que, la veille seulement, ils avaient violé des règlements touchant la marine pour complimenter le plus tenace et le plus dangereux adversaire de l'Empereur. Une troisième était autrichienne ; son maître avait été chasse du territoire qui a servi à faire le canal, et il a été dupe sur son demi-droit dans la province à travers laquelle le canal serpente dans toute sa longueur. Il y avait aussi des bateaux du Danemark duquel Holstein avait été arraché

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par ses propriétaires actuels, et de la Hollande où chaque homme craint qu'un jour ou l'autre l'Allemagne, par une autre conquête, s'empare, d'un seul coup, des colonies, du commerce et d'un avenir outre-mer. L'Empereur a parlé de paix, les amiraux ont espéré en la paix, les journaux dans le monde ont déclaré en chœur que c'est la paix, mais tout dans ce déploiement parle de la guerre à peine terminée, ou, dans un avenir assez rapproché, de la guerre à venir. Jamais il n'y eut dans ce monde un cérémonial aussi grandiose, ou aussi complètement pénétré d'insincérité ».

Voici ce qu'en dit l'Evening Post de New York :

 « Dans ce rassemblement même de navires de guerre, se manifeste un esprit qui n'a certes rien de pacifique. Chaque puissance envoie ses plus grands vaisseaux de guerre et ses canons les plus lourds, non pas simplement pour faire acte de courtoisie, mais également pour « montrer les dents » sur la scène internationale. La marine britannique envoie dix de ses plus puissants vaisseaux simplement comme un spécimen de ce qu'elle a en réserve, avec l'air de quelqu'un disant : « Ecoutez à temps l'avertissement, 0 nations, et ne provoquez pas la maîtresse des mers». Les escadres, française et russe, font de manière semblable, leur « froncement de sourcils » le plus vilain possible, de crainte que l'hôte Guillaume, abusant de la partie de plaisir ne fasse trop d'avances amicales. Nos propres navires américains se joignent à la flotte avec le sentiment animant sans doute plus d'un officier et plus d'un marin à bord qu'il est temps que les Européens hautains apprennent qu'il y a, de l'autre côté de la mer, une puissance navale qui s'élève et avec laquelle ils feraient bien de ne pas jouer.

« Un air spécial d'« opéra bouffe » s'attache à la présence des Français et des Russes. Comme grands amateurs de paix internationale, et en particulier comme « amis » (« lovers » — Trad.) de l'Allemagne, ils sont vraiment comiques. Dans certaines régions de France, la fureur est grande à ce sujet...

 « Cependant, l'insincérité la plus frappante de toutes doit être trouvée dans l'inauguration du Canal de Kiel même... Il est dédié au « commerce mondial », d'où sa signification internationale, d'où toute cette réjouissance et cette glorification. Mais que pensent réellement du commerce mondial l'Allemagne et la France et toutes les autres

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puissances continentales ? Pourquoi, en ce moment même, comme depuis vingt ans, font-elles alors tous leurs efforts pour gêner, empêcher et réduire autant que possible les libres relations commerciales des nations ?

... Tant que cet esprit prohibitif d'hostilité et de jalousie commerciales durera, à moins qu'il ne se détruise lui-même grâce à une absurdité complète, vous pouvez ouvrir autant de canaux inter-océaniques que vous voulez, mais vous ne pouvez persuader des gens sensés qu'il s'agit d'autre chose que d'un manque total de sincérité lorsque vous leur dîtes que ces canaux signifient de bonnes dispositions internationales et l'amour général de la paix ».

  The Chicago Chronicle déclara :

« C'est barbarie la plus pure que ce grand spectacle de Kiel. Donné pour célébrer une œuvre de paix, il prend la forme d'une apo Theose de la guerre. Des ennemis mortels s'y rassemblent, déployant leurs armes, tandis qu'ils. cachent leur inimitié derrière une amitié forcée. On tire par courtoisie des canons destinés à là guerre. L'Empereur lui-même fait l'éloge de ce déploiement d'armements. « La force armée qui se trouve concentrée dans le port de Kiel », dit-il, « devrait en même temps servir comme symbole de la paix et de la coopération, de tous les peuples européens pour le progrès et la défense de la mission civilisatrice de l'Europe ». L'expérience met en doute cette conception. Celui qui possède un fusil désire s'en servir. La nation qui est prête pour la guerre désire faire la guerre. La seule menace sérieuse pour la paix en Europe aujourd'hui est le tait que toutes les nations européennes sont préparées pour la guerre.

« Le creusement du Canal de Kiel fut un service évident rendu à la civilisation ; la manière de le célébrer est un tribut à la barbarie. En  Theorie, ce canal fut creusé pour encourager le commerce maritime, et la plupart des vaisseaux rassemblés pour célébrer son achèvement étaient du type connu sous le nom de destroyers (destructeurs — Trad.) de commerce ».

D'après The Saint-Paul Globe,, ce sont la royauté et le privilège plutôt que l'industrie qui furent déployés à Kiel. Il déclara :

« Que vient faire aujourd'hui une flotte de cuirassés pour faire progresser la civilisation ? Quelles sont les flottes-pirates qui doivent être balayées des hautes mers ?

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Existe-t-il une nation inférieure et sauvage à laquelle nous pourrions transmettre une influence de la civilisation moderne qui l'éclairé, en braquant sur elle les projecteurs d’une escadre de navires de guerre ? il n'y a en ce moment qu’une seule agression dans laquelle les nations pourraient de tout cœur unir leurs forces sous le prétexte qu'elles travailleraient ainsi au bénéfice de la civilisation moderne. Cependant, aucun des gouvernements représentés à Kiel n'oserait proposer une alliance armée avec les autres gouvernements dans le dessein de bouter hors d'Europe le Turc affreux et cruel.

« Est-ce qu'un conflit entre les splendides cuirassés ou entre deux des nations quelconques représentées à Kiel aiderait d'une manière quelconque la cause de la civilisation ? Est-ce qu'au contraire, ces armements ne sont pas les reliques et les vestiges d'un reste de barbarie? Les traits caractéristiques les plus barbares de n'importe quelle nations sont ses munitions de guerre. Le dessein de la plupart des munitions que l'Europe fournit avec une telle profusion grâce à des impôts supportés par un peuple surchargé, est de maintenir ce peuple lui-même dans une humble soumission aux pouvoirs qui les dominent ».

Le « Grand spectacle de l'oppression », c'est ainsi que The Minneapoîis Times appela la démonstration navale de Kiel, ajoutant les commentaires suivants :

 « Le fait que l'ouverture de cette magnifique voie d'eau est estimée davantage pour sa valeur militaire que pour ses avantages commerciaux, et qu'elle fut célébrée par le grondement d'artillerie des flottes de guerre du monde qui y étaient rassemblées, est une mise en accusation de la civilisation. Car, en effet, si les prétendues nations « civilisées » du monde ont besoin de pareilles énormes entreprises pour des opérations militaires et de telles formidables flottes qui sont maintenues de nos jours aux dépens du peuple, alors la nature humaine de la race caucasienne ne s'est améliorée en aucune façon depuis l’époque de Colomb ou par la grande découverte qu'il a faite. Si de telles flottes sont nécessaires, alors la liberté est impossible et le despotisme est une condition nécessaire pour la race humaine ».

 Cette clameur qui s'élève de toutes les nations, par la bouche de leurs représentants — « Paix ! Paix ! Quand il

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n'y a point de paix », rappelle avec force à notre mémoire la parole de l'Eternel par le prophète Jérémie, disant :

 « Depuis le petit d'entre eux jusqu'au grand, ils sont tous adonnés au gain déshonnête, et, depuis le prophète jusqu'au sacrificateur, tous usent de fausseté. Et ils ont pansé la plaie de la fille de mon peuple légèrement, disant : Paix ! Paix ! et il n'y avait point de paix. Avalent-ils honte parce qu'ils avaient commis l'abomination ? Ils n'ont eu même aucune honte, ils n'ont même pas connu la confusion ; c'est pourquoi ils tomberont parmi ceux qui tombent ; au temps où je les visiterai, ils trébucheront, dit l'Eternel ». — Jér. 6 : 13-15.

Cette grande proclamation Internationale de la paix, qui porte de toute évidence la marque de l'insincérité, nous rappelle avec force les paroles du poète John G. Whittier qui décrivent d'une manière si imagée les conditions actuelles de paix :

« La paix est grande en Europe ! L'ordre règne

Des collines du Tibre aux plaines du Danube ! »

Ainsi disent ses rois et ses prêtres ; ainsi

Déclarent de nos jours les prophètes menteurs.

 

 « Appliquez sur le sol une oreille attentive :

Oyez ! Des marches le bruit qui se rapproche,

Du tir des fusils le claquement meurtrier,

L'alerte de nuit, l'appel de la sentinelle,

L'espion à l'oreille prompte, ici et là,

Des exilés les dernières plaintes qui montent

De la mer polaire et du tropical marais,

Cellule verrouillée, chaînes de la galère,

L'échafaud tout fumant de ses taches de sang !

L'Ordre !... le silence des esclaves qu'on endort !

La paix !... celle du noir cachot et des tombeaux !

Parlez donc, vous, Prince et Kaiser, Prêtre et Tsar !

Si telle est la paix, dites, qu'est-ce que la guerre ?

 

 « Austère messager de Ton grand jour meilleur,

Pour préparer ton chemin avant Ta venue,

De la liberté l'ombre du « Jean-Baptiste »,

Grise, blessée, et vêtue de peaux de bêtes

Doit fouler le désert de ses pieds tout saignants !

Oh ! Puisse sa voix puissante percer l'oreille

Des prêtres et des princes tandis qu'ils entendent

Un cri semblable à celui du voyant hébreu :

« Repentez-vous ! Le Royaume est proche ! ».

 

 (Traduction libre)

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Mene Mene Tehel Upharsin

 

En ce jour, la pseudo-chrétienté, Babylone, —

L’organisation et l'ordre sociaux, —

Est dans ses grands d'Etat et d'église, en personne,

L’objet des jugements publics et mondiaux.

Elle est sous tous rapports pesée en la balance ;

Et ses prétentions et son enseignement,

Clairement excessifs par leur invraisemblance,

Sont alors regardés comme sans fondement.

On l'accuse d'avoir déserté son programme :

Imiter Christ en paix, justice et vérité, —

Alors qu'elle se nomme et surtout se réclame

Du grand Nazaréen et son autorité.

 Ce grave manquement et tout ce qu'il suggère,

Inclinant la balance à l'inverse du bien,

Montrent la chrétienté si tristement légère,

Qu'elle n'a de valeur qu'au titre non chrétien.

En vérité, la « mer » d'une anarchie intense

Bientôt assaillira tous les impurs réseaux,

Et Babylone alors, comme une « meule » immense,

Sera violemment jetée au fond des eaux. [Apoc. 18 : 21-D]

 

 (L. R.)


 

. ETUDE VI

BABYLONE DEVANT LA COUR SUPREME.

SA CONFUSION DANS LE DOMAINE RELIGIEUX.

 

 La véritable Eglise, connue de l'Eternel, n'a point part au Jugement frappant Babylone. — L'état religieux de la chrétienté est aussi lamentable que son état politique — La grande confusion. — C'est au clergé qu'incombe la responsabilité de présenter la défense de la chrétienté — L'esprit de la grande Réformation est mort. — Les chefs religieux et le peuple dans la même situation — Accusations portées. — La défense. — Proposition d'une fédération. — Recherche d'une solution. — Les moyens adoptés. — L'esprit de compromission est général. — Le jugement en action contre les institutions religieuses de la chrétienté.

 « II lui dit : je te jugerai par ta propre parole, méchant esclave ». — Luc 19 : 22 (D.).

 

TANDIS que nous examinons ici avec attention le jugement actuel de la grande église prétendue chrétienne (ou église nominale — Trad.), n'oublions pas qu'il existe également une Eglise réelle de Christ, élue, précieuse, consacrée à Dieu et à sa vérité, au milieu d'une génération impie et perverse. Ses membres ne sont pas connus du monde comme un ensemble réuni (« a compact body» — Trad.), mais comme individus, ils sont connus par l'Eternel qui juge non simplement par la vue ou par l'ouïe, mais qui discerne et juge les pensées et les intentions du cœur. Ils peuvent être grandement dispersés, mais qu'ils soient isolés comme « froment » au milieu de l'« ivraie », ou qu'ils soient assemblés avec d'autres, l'œil de Dieu repose toujours sur eux. Eux habitent dans la demeure secrète du Très-Haut (sanctifiés, entièrement mis à part pour Dieu) ; ils reposent à l'ombre du Tout-

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Puissant, tandis que les jugements de l'Eternel sont appliqués aux grands systèmes religieux qui portent son nom dans l'infidélité (PS. 91 : 1,14-16). Les membres de la classe de l'Eglise réelle n'ont point part au jugement de la grande Babylone, mais après avoir été éclairés, ils ont été appelés à sortir d'elle (Apoc. 18: 4). Cette classe est décrite et reçoit la bénédiction du réconfort dans les Psaumes 91 et 46. Au sein d'un simple formalisme et d'un simulacre de piété, l'œil vigilant de l'Eternel discerne les fidèles et les conduit dans les gras pâturages et près des eaux tranquilles. Il réjouit leur cœur par sa vérité et par son amour. « Le Seigneur connaît ceux qui sont siens » (2 Tim. 2 : 19) ; ils constituent, dans son estimation, l'Eglise réelle, la Sion que l'Eternel a choisie (PS 132 : 13-16), et dont il est écrit : « Sion l'a entendu, et s'est réjouie ; et les filles de Juda se sont égayées à cause de tes jugements, ô Eternel ! » (PS. 97 : 8). L'Eternel les conduira à bon port comme un berger conduit ses brebis. Retenons donc qu'il y a une telle classe, une Eglise réelle, dont chaque membre est connu et aimé de l'Eternel, qu'il nous soit connu ou inconnu. Il faut que ces membres soient ignorés ici-bas, lorsque nous considérons deux qui prétendent être l'église, et ceux que le monde accepte comme étant l'église, ceux auxquels les prophètes font allusion sous de nombreuses appellations, significatives qui désignent la grande église nominale, déchue de la grâce. Il faut qu'il en soit ainsi également quand nous discernons que le jugement de Dieu la frappe dans cette période de la moisson de l'Age de l'Evangile.

 S'il est vrai que les pouvoirs civils de la chrétienté sont dans l'anxiété, et que partout se manifeste la détresse des nations, il est non moins certain que la situation religieuse ne présente pas, par contraste, une situation de paix et de sécurité qui puisse apporter l'espoir : le cléricalisme moderne, en effet, comme les nations, est pris au piège dans ses propres filets. Si les nations qui ont semé au vent les semences de l'iniquité, sont sur le point de récolter une

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abondante moisson dans un tourbillon d'affliction, de son côté la grande église nominale, la chrétienté ecclésiastique, qui a participé aux semailles, aura part aussi à la récolte.

Depuis longtemps, la grande église nominale a enseigné les préceptes des hommes au lieu des doctrines bibliques ; méprisant dans une grande mesure la Parole de Dieu comme la seule règle de foi et de vie pieuse, elle a annoncé avec audace des doctrines pleines de contradictions et déshonorantes à l'égard de Dieu ; elle a été infidèle en proportion de la vérité qu'elle avait retenue. Elle a manqué de cultiver et de manifester l'esprit de Christ, et elle s'est laissée envahir par l'esprit du monde. Elle a baissé les barrières de la bergerie, invité les boucs et même encouragé les loups à entrer et à accomplir leur mauvais travail.

 Il lui a plu de laisser le diable semer l'ivraie parmi le froment, et maintenant, elle se réjouit du produit de ses semailles, du champ florissant d'ivraie. On apprécie bien peu les comparativement rares épis de « froment » qui restent encore, et l'on ne fait guère d'effort pour empêcher qu'ils soient étouffés par l'« ivraie ». Le « froment » a perdu sa valeur sur les marchés de la chrétienté, et le fidèle enfant de Dieu lui-même, comme le fut son Seigneur, se trouve méprisé et rejeté des hommes, blessé dans la maison de ceux qu'il supposait être ses amis. Des formes de piété ont remplacé sa puissance, et des cérémonies fastueuses supplantent considérablement le culte sincère.

Il y a longtemps, des doctrines opposées ont divisé l'église nominale en de nombreuses sectes antagonistes, chacune prétendant être la seule église réelle que le Seigneur et les Apôtres avaient fondée. Ensemble, elles ont réussi à donner au monde une telle déformation du caractère et du plan de notre Père céleste, que beaucoup de gens intelligents s'en détournent ainsi avec dégoût,

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méprisent leur Créateur, et même essaient de nier son existence.

 L'église de Rome, qui prétend être infaillible, déclare que le dessein divin est de vouer au tourment éternel de feu et de soufre tous les « hérétiques » qui rejettent ses doctrines à elle. Pour d'autres, elle fournit un tourment limité appelé Purgatoire duquel on peut sortir grâce à des pénitences, des jeûnes, des prières, des cierges bénits, de l'encens et des « sacrifices » bien payés de la messe. Ainsi met-elle de côté l'efficacité du sacrifice de réconciliation de Christ, et place-t-elle la destinée éternelle de l'homme entre les mains de prêtres rusés qui prétendent de cette manière posséder le pouvoir d'ouvrir le ciel ou de le fermer à celui qui leur plaît. A la puissance vitale de la piété elle substitue une apparence de piété, et dresse des statues et des tableaux pour les faire adorer par ses fidèles, au lieu d'exalter dans le cœur le Dieu invisible et son cher Fils, notre Seigneur et Sauveur. Elle élève aux honneurs une classe de prêtres qui reçoivent l'ordination des hommes pour régner sur l'église, ce qui est contraire aux enseignements de notre Seigneur : « Mais vous, ne soyez pas appelés : Rabbi ; car un seul est votre conducteur [le christ] et vous, vous êtes tous frères. Et n'appelez personne sur la terre votre père ; car un seul est votre père, celui qui est dans les cieux» (Matt. 23: 8, 9). En fait, la Papauté présente la contrefaçon la plus complète du vrai christianisme (« Christianifcy » — Trad.), et elle prétend effrontément être la seule vraie église (''•).

Le mouvement de la « Réformation » a éliminé quelques-unes des fausses doctrines de la Papauté et a conduit nombre de personnes hors de ce système inique. Les réformateurs attirèrent l'attention sur la Parole de Dieu et affirmèrent le droit pour chacun de l'étudier en faisant usage de son jugement personnel ; ils reconnurent également

(*) Vol. II, chapitre 9 et vol. III, chapitre 3.

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et nécessairement que chaque enfant de Dieu a le droit de prêcher la vérité sans l'autorisation du pape et des évêques qui prétendent faussement avoir reçu la succession d'autorité des douze apôtres primitifs. Mais bientôt ce bon travail de protestation contre l'église romaine qui est la contrefaçon antichrétienne et inique de la véritable Eglise, fut neutralisé par l'esprit du monde. Bientôt, les protestants, comme on les appelait, formèrent de nouvelles organisations qui, avec les vérités qu'elles avaient trouvées, perpétuèrent nombre des erreurs anciennes auxquelles elles en ajoutèrent quelques nouvelles, et cependant, chacune d'elle continua à détenir une petite vérité. Il en résulta un mélange hétéroclite de credo en contradiction les uns avec les autres, avec la raison et avec la Parole de Dieu. Et comme l'énergie d'investigation de la période de la Réformation s'éteignit bientôt, ces credo se fossilisèrent rapidement, et sont ainsi demeurés jusqu'à ce jour.

 On a consacré largement temps et talents pour établir et perpétuer ces systèmes de doctrines erronées qu'on se plaît à appeler «  Theologie systématique ». Ses savants ont écrit de volumineux ouvrages pour que d'autres les étudient au lieu d'étudier la Parole de Dieu ; pour atteindre ce but, on a fondé des séminaires de  Theologie bien dotés d'où sont sortis de jeunes hommes, instruits dans leurs erreurs et qui sont allés les enseigner au peuple et le convaincre. Le peuple, lui, qui a appris à considérer ces hommes comme des ministres désignés par Dieu, comme des successeurs des apôtres, a accepté leurs affirmations sans sonder les Ecritures comme le faisaient les nobles Béréens, au jour de Paul, afin de voir si les choses qu'on leur enseignait étaient bien exactes (Actes 17 : 11).

 Mais, à présent, la moisson de toutes ces semailles est arrivée, le jour de rendre des comptes, et grande est la confusion, la perplexité de l'église nominale tout entière, et particulièrement du clergé ; c'est à lui qu'incombe la responsabilité de diriger la défense dans ce jour de jugement

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en présence de beaucoup d'accusateurs et de témoins, et, si possible, de trouver quelque remède pour sauver d'une destruction complète ce qu'il considère comme l'église réelle. Cependant, dans leur confusion présente, et dans le désir de toutes les sectes de vivre en bonne harmonie les unes avec les autres par raison de politique, les ecclésiastiques ont presque cessé de considérer leur secte particulière comme la seule vraie église, et parlent des autres sectes comme diverses « branches » de l'unique église, malgré leurs credo contradictoires qui, bien entendu, ne peuvent être tous vrais.

C'est un fait lamentable, hélas ! que dans cette heure critique, l'esprit salutaire de « La Grande Réformation » soit mort. Le protestantisme n'est plus une protestation contre l'esprit de l'antichrist, ni contre le monde, la chair ou le diable. Ses credo, en guerre avec la Parole de Dieu, avec la raison, et les uns avec les autres, et illogiques avec eux-mêmes, il cherche à les dérober à l'examen public. Ses volumineux ouvrages de  Theologie ne sont que du combustible pour alimenter le feu de ce jour du jugement de la chrétienté. Ses principaux séminaires de  Theologie sont des foyers d'incrédulité répandant la contagion partout. Ses grands hommes tels que ses évêques, ses docteurs en  Theologie, ses professeurs de  Theologie, ainsi que beaucoup de ses ecclésiastiques éminents et influents dans les grandes villes, deviennent les conducteurs d'une incrédulité déguisée. Ils cherchent à saper et à détruire l'autorité et l'inspiration des Ecritures sacrées, à supplanter par la  Theorie humaine de l'évolution, le plan de salut révélé dans la Bible. Les églises protestantes cherchent à s'allier, à imiter l'église de Rome ; elles recherchent ses faveurs, louent ses méthodes, cachent ses crimes, et ce faisant, s'allient avec elle en esprit. Elles agissent également de plus en plus en étroite conformité avec l'esprit du monde en toutes choses, imitant sa vaine pompe et sa vaine gloire auxquelles elles prétendent avoir renoncé. Remarquez

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l'ostentation extravagante dans l'architecture des églises, dans leurs décorations, dans leur ameublement ; tout ceci a conduit ces églises à contracter de grosses dettes, c'est pourquoi elles ont constamment recours à la mendicité et à tout autre moyen pour se procurer l'argent ainsi nécessaire.

Une remarquable déviation dans ce sens, ce fut dans l'église méthodiste de l'Avenue Lindell à Saint-Louis (Mo.), l'introduction d'une œuvre d'art représentant « la nativité » par R. Bringhurst. Elle est sculptée dans un bas relief au-dessus de l'autel, du grand orgue et de la tribune du chœur. L'oeuvre d'art forme un arc de quarante-six pieds de long [14- m environ — Trad.] sur cinquante de haut [15,24 m environ — Trad.], et chaque personnage est de grandeur naturelle. Au point le plus élevé de l'arc se trouve le personnage de la Vierge, se tenant droit avec l'enfant Jésus dans ses bras. Prenant leur vol à partir de ces deux personnages, deux autres montrent des séraphins avec des trompettes, proclamant le couronnement. De chaque côté de l'arc, une multitude d'anges montent toutes ailes déployées et adorent. A chaque pied de l'arc se trouve un personnage représentant un ange tenant un rouleau orné de guirlandes ; celui de gauche porte l'inscription : « Paix sur la terre », et celui de droite : « Bonne volonté aux hommes ». Pour ajouter plus d'effet, le bas-relief est monté sur un ébrasement à un angle de 45° incliné vers la congrégation, de façon à mettre en un relief plus vigoureux la partie élevée de l'étude et augmenter les ombres en proportion.

 Quelle approbation n'y voyons-nous pas, non seulement de l'esprit d'ostentation extravagante, mais également du culte des idoles de l'église de Rome ! Notez aussi que certaines églises disposent de salles de billard ; certains ministres sont même allés au point de recommander l'introduction de vins légers, et dans certaines localités,

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on autorise généreusement des représentations de comédies de salon, et des jeux.

 Dans bien des cas, les ouailles sont devenues les instruments dociles du clergé, et à son tour, celui-ci s'est généreusement Inspiré des goûts et des préférences des paroissiens mondains et influents. Les gens ont abandonné leur droit et leur devoir d'user de leur jugement personnel ; ils ont cessé de sonder les Ecritures pour établir ce qui est vérité, et de méditer sur la loi de Dieu pour discerner ce qui est droit. Ils sont indifférents, mondains, amis du plaisir plus que de Dieu : ils sont aveuglés par le dieu de ce monde et prêts à être conduits dans n'importe quel système qui sert leurs ambitions et désirs mondains actuels. De son côté, le clergé encourage cet esprit et se prête à lui pour conserver ses avantages temporels personnels. Si, en effet, ces organisations religieuses venaient à sombrer, les positions et les revenus, le prestige et les honneurs du clergé enflé d'orgueil s'effondreraient avec elles. C'est pourquoi il est aussi soucieux de perpétuer les institutions du christianisme nominal maintenant, que l'étaient les Scribes et les Pharisiens et les Docteurs de la Loi de perpétuer le judaïsme, et cela pour les mêmes raisons (Jean 11 : 47, 48, 53 ; Actes 4 : 15-18). A cause de leurs préjugés et de leurs ambitions mondaines, des chrétiens sont aussi aveuglés quant à la lumière de la nouvelle dispensation qui point, que l'étaient les Juifs au premier avènement du Seigneur quant à la lumière de la dispensation évangélique qui pointait alors.

ACCUSATIONS PORTÉES CONTRE LE CLÉRICALISME

 Les accusations portées contre l'église chrétienne de nom sont les sentiments du monde et des Chrétiens qui s'éveillent, à la fois au sein de Babylone et au-delà de ses limites territoriales. Soudainement, au cours des cinq dernières années surtout, l'attention du monde entier s'est

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portée sur la prétendue église chrétienne mise bien en vue pour la critique. Cette critique est si prédominante que nul ne peut manquer de l'entendre ; elle est dans l'air même ; on l'entend dans les conversations privées, dans les rues, dans les trains, dans les ateliers et dans les magasins ; elle inonde le monde par la presse quotidienne, elle est un sujet vivant dans tous les journaux les plus importants, profanes ou religieux. Les chefs de l'église reconnaissent bien que cette critique générale ne signifie rien de bon pour ses institutions, et ils sentent la nécessité de la combattre promptement et sagement (selon leurs propres idées), s'ils veulent préserver leurs institutions du danger qui les menace.

 L'église chrétienne de nom est accusée (1) d'être en contradiction avec elle-même. Le monde même remarque la différence considérable qui existe entre ce qu'elle pré tend être son modèle de doctrine, la Bible, et ses credo à elle qui sont en contradiction avec la Bible, et à beaucoup d'égards, absurdes. La doctrine blasphématoire du tourment éternel est repoussée avec mépris et ne peut plus désormais servir à faire entrer les hommes dans l'église par la crainte ; il y a quelque temps, la secte presbytérienne et d'autres sectes calvinistes se sont trouvées dans une véritable tempête de critiques de leurs vénérables credo, et sont terriblement ébranlées. En raison des longues discussions sur le sujet et les tentatives désespérées de la part du clergé pour se défendre, tout le monde est au courant. Il est tout à fait évident que la tâche de la défense est des plus fastidieuses, et qu'elle serait heureuse de s'en débarrasser, mais le clergé ne peut l'éviter et doit assumer cette défense le mieux qu'il peut. Le Rév. T. De Witt Talmage s'est fait l'écho des sentiments qui prévalent parmi ce clergé, disant :

 « J'aurais souhaité que cette malheureuse controverse au sujet de la confession de foi n'ait pas été imposée à l'église, mais puisqu'il en est ainsi maintenant, je dis « Finissons-en, et ayons un credo nouveau »,

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A une autre occasion, le même monsieur dit :

 « Je déclare, une fois pour toutes, que toute cette controverse à travers la chrétienté est diabolique et satanique.

 Une tentative des plus diaboliques se poursuit pour diviser l'église ; si on ne l'arrête pas, il s'ensuivra pour la Bible un mépris égal à celui qu'on a pour un almanach de 1828 qui dit ce qu'était le temps six mois auparavant et dans quel quartier de la lune il vaut mieux semer des navets. « Quelle position prendrons-nous face à ces controverses ? Restons à l'écart. Pendant que ces tumultes religieux sont au loin, restez chez vous et vaquez à vos occupations. Voyons ! Comment voulez-vous qu'un homme qui ne mesure que cinq ou six pieds [1,52 m à 1,82 m — Trad.] puisse passer à gué à travers un océan de mille pieds [300 m environ — Trad.] de profondeur ?... Les jeunes gens qui entrent maintenant dans le ministère sont lancés dans la brume la plus épaisse qui ait jamais couvert une côte. Les questions que les docteurs (en  Theologie) essaient de trancher ne le seront qu'au jour qui suivra le jour du jugement ».

Cela est très vrai ; le jour après ce jour du jugement verra toutes ces questions perplexes résolues, et la vérité et la droiture établies sur la terre.

 Le caractère fastidieux de la tâche de la défense et la crainte de l'issue de la controverse furent également exprimées avec beaucoup de force dans 'une résolution des membres du clergé presbytérien réunis à Chicago, peu de temps après que vinrent les convocations au jugement. Voici la résolution :

« Décidons : Que nous considérons avec tristesse les controverses qui troublent notre église bien-aimée comme nuisibles à sa réputation, à son influence et à son utilité ; que si elles continuent, elles peuvent provoquer un désastre, non seulement pour l'œuvre de notre église, mais pour notre christianisme commun. Nous conseillons donc ardemment à nos frères, que d'une part, ils évitent d'appliquer de nouvelles épreuves d'orthodoxie, l'emploi rude de la force et la répression d'une recherche honnête et pieuse de la vérité, et que, d'autre part, nous conseillons instamment a nos frères de ne pas imposer à l'église des  Theories non vérifiées, d'éviter les questions de discussion douteuse, et en particulier là où elles ont, ou, dans certaines circonstances

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pourraient avoir une tendance à ébranler la foi de ceux qui ne sont pas versés dans les Saintes Ecritures. Par égard pour notre église et pour tous ses précieux intérêts et ses activités, nous sollicitons ardemment une trêve et la cessation du litige ecclésiastique ».

  The Presbyteran Banner a publié également l'allusion suivante qu'elle y fait avec tristesse, et qui contient quelques aveux remarquables de la condition maladive de l'église presbytérienne. On lit :

 « Un tapage ou une alerte dans un hôpital ou dans un asile pourrait se prouver funeste à quelques-uns de ses pensionnaires. Dans une institution charitable, un monsieur d'un certain âge s'amusa quelque temps à battre le tambour avant le lever du soleil. En fin de compte, les autorités prièrent ce « charmant frère » d'emmener son instrument à une distance respectueuse. Ceci explique pourquoi des pasteurs sérieux s'alarment lorsque des troubles s'élèvent dans l'église. L'église est comme un hôpital où sont assemblés des malades du péché qui, dans un sens spirituel, sont fiévreux, lépreux, paralytiques, blessés et à demi-morts. Un trouble, tel que la cruelle confusion actuelle qui règne dans certains séminaires de  Theologie, pourrait détruire certaines âmes qui traversent actuellement une crise. Le Prof. Briggs voudrait-il marcher doucement et retirer son tambour ? ».

L'église nominale est accusée (2) de manquer grandement de piété et de sainteté qu'elle prétend avoir, bien qu'on admette que quelques âmes vraiment pieuses se trouvent encore ici et là parmi les humbles. En vérité, le simulacre et l'hypocrisie s'imposent, et la richesse et l'arrogance montrent assez que les pauvres ne sont pas les bienvenus dans les temples terrestres érigés au nom de Christ. Les masses l'ont compris et ont examiné dans leurs Bibles pour voir si tel était l'esprit du grand Fondateur de l'église ; et là elles ont appris que l'une des preuves qu'il donna de sa qualité de Messie était que « l'évangile était annoncé aux pauvres » et qu'il dit à ses disciples : « Les pauvres, vous les avez toujours avec vous », et qu'ils ne devaient avoir aucune préférence pour l'homme ayant un anneau d'or au doigt et revêtu de beaux vêtements, etc.

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Elles ont aussi trouvé la règle d'or et elles l'ont appliquée à la conduite de l'église, collectivement et individuellement. Ainsi, à la lumière de la Bible, elles concluent rapidement que l'église est déchue de la grâce. La conclusion est si manifeste que ses défenseurs se trouvent couverts de confusion.

L'église nominale est accusée (3) de manquer d'accomplir ce qu'elle a prétendu être sa mission, savoir : convertir le monde au christianisme. Comment le monde a-t-il découvert que le moment est arrivé où le travail de l'église devrait montrer quelques signes d'achèvement ? Cela paraît inexplicable ; néanmoins, de même qu'à la fin de l'Age judaïque tous les hommes étaient dans l'attente de quelque grand changement qui devait s'accomplir (Luc 3 : 15), ainsi, maintenant, à la fin de l'Age de l'Evangile, tous les hommes sont dans une attente semblable. Ils se rendent compte que nous sommes dans une période de transition, et que l'horoscope du 20° siècle est rempli de terreurs et d'avertissements de grands changements révolutionnaires. L'inquiétude actuelle a été exprimée avec force par l'Hon. Henry Grady, dans un éloquent discours devant les sociétés de l'Université à Charlottesville (Va.).

 Voici ce qu'il déclara : « Nous sommes au point du jour... Les étoiles fixes disparaissent insensiblement du ciel et nous marchons à tâtons dans une lumière incertaine. Avec la nuit sont venues des formes étranges. Des chemins anciens se sont évanouis, des routes nouvelles égarent, et des champs qui s'élargissent s'étendent à perte de vue. L'agitation de l'aube nous fait marcher de long en large, mais le doute s'étend au sein de la confusion, et même sur les sentiers battus, des foules mouvantes sont arrêtées, et à travers des ténèbres les sentinelles crient : « Qui va là ? ». Dans l'obscurité du matin, des forces terribles sont à l'œuvre. Rien n'est ferme ou approuvé. Les miracles du présent démentent les simples vérités du passé. L'église est assiégée au-dehors et trahie au-dedans. A l'arrière-plan des tribunaux se consume la torche de l'émeutier et se dessine la potence des anarchistes. Le gouvernement est l'enjeu des partisans et la proie des pilleurs. Le négoce

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est inquiet sous l'étreinte du monopole, et le commerce enchaîné par la limitation. Les villes sont surpeuplées et les campagnes sont désertées. La splendeur rayonne du château et la misère se tapit dans la chaumière. La fraternité universelle disparaît, et le peuple se divise en classes sociales. Le « sifflet » désapprobateur du nihiliste inquiète les bien-nantis, et le grondement de la populace se fait entendre en public ».

Il est impossible à l'église de nier que la tin de l'Age est arrivée, le jour du règlement des comptes, car, qu'elle discerne ou non le temps à la lumière de la prophétie, les faits du jugement lui sont imposés, et le résultat en sera discerné avant la fin de cette période de la moisson.

 LE MONDE ECCLÉSIASTIQUE PREND POSITION ET INDIRECTEMENT REND LES COMPTES DE L'ÉGLISE

 L'église sait que les yeux du monde entier sont tournés vers elle, que d'une manière ou d'une autre, on a découvert que, si sa mission a été comme elle l'a prétendu,, de convertir le monde, le temps était venu où ce travail devrait être sinon complètement achevé, du moins sur le point de l'être, et qu'en somme, en dépit de ses déclarations publiques, elle diffère bien peu du monde.

 Ayant considéré que telle est sa mission actuelle, elle a perdu de vue le véritable dessein de cet Age de l'Evangile, à savoir : « prêcher cet évangile du royaume dans la terre habitée tout entière, en témoignage à toutes les nations », aider à proclamer l'appel et à assister à la préparation d'un « petit troupeau » qui constituera (avec le Seigneur) ce Royaume millénaire lequel bénira alors toutes les familles de la terre (Matt. 24 : 14 ; Actes 15 : 14-17). Elle est placée devant le tait qu'après dix-huit siècles, elle est plus éloignée des résultats (que ses prétentions exigeraient qu'elle eût obtenus) qu'elle ne l'était à la fin du premier siècle. En conséquence, des justifications, des excuses, une vérification des calculs et de nouveaux calculs, le rétablissement des faits, des prédictions extravagantes

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de grandes réalisations dans un très proche avenir, sont maintenant à l'ordre du jour. C'est ainsi que, forcée par l'esprit de curiosité et par le désir de vérifier les faits qui caractérisent les temps actuels, elle essaie de se défendre devant ses nombreux accusateurs.

Pour relever l'accusation qui lui est faite d'avoir une doctrine incompatible avec le modèle qu'elle reconnaît, la Bible, nous la voyons grandement perplexe, car elle ne peut nier que ses credo se contredisent. Aussi a-t-elle recours à diverses méthodes que les gens réfléchis ne sont pas lents à discerner comme étant la preuve de sa grande confusion. Toutes les dénominations se cramponnent aux anciens credo parce que ce sont là les cordes par lesquelles elles ont été liées ensemble en organisations distinctes. Les détruire soudainement serait dissoudre les organisations. Cependant, le clergé tout spécialement s'abstient le plus possible d'en parler, car il en est profondément honteux à la lumière pénétrante de ce jour de jugement.

 Il en est certains qui sont si honteux de ces credo que, oubliant leur prudence mondaine, ils préfèrent les rejeter tous. D'autres sont plus conservateurs, et pensent qu'il est plus prudent de les abandonner graduellement et de les remplacer petit à petit par de nouvelles doctrines, pour amender, réviser, etc. Chacun connaît les longues discussions qui ont lieu sur la révision des credo presbytériens ; on connaît aussi les tentatives de la prétendue « haute-critique » pour saper l'autorité et l'inspiration des Ecritures sacrées, et pour suggérer une inspiration du vingtième siècle et une  Theorie d'évolution totalement subversive du divin plan de salut concernant la chute d'Adam que la Bible affirme, mais qu'eux rejettent. En outre, il se trouve une autre classe de nombreux membres du clergé qui favorisent une  Theologie éclectique ou de compromis, nécessairement très sommaire et très libérale, son objet étant d'écarter toutes les objections de tous les bigots, chrétiens et païens, et si possible, de « les amener

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tous dans un seul camp » selon l'expression de certains. Bon nombre de gens d'église se vantent des grandes choses qui sont sur le point de s'accomplir grâce aux moyens mis récemment en œuvre, l'idée motrice étant l'union ou la coopération des chrétiens. Lorsqu'une telle union sera obtenue (et on nous assure qu'elle aura lieu sous peu), alors la conversion du monde au christianisme, suppose-t-on, s'ensuivra rapidement.

 L'église, accusée de manquer de piété et de vie pieuse, fait également étalage d'« œuvres merveilleuses et nombreuses » qui font souvent penser aux paroles de reproche du Seigneur rapportées en Matt. 7 : 22, 23. Mais ces vanteries servent bien peu les intérêts de Babylone, car l'absence de l'esprit de la loi d'amour de Dieu en elle, est hélas ! trop douloureusement manifeste pour être cachée. A tout prendre, la défense, présentée par l'église déchue, ne rend que plus visible la condition déplorable dans laquelle elle se trouve. Si ce grand système ecclésiastique [« ecclesiasticism » — Trad.] était réellement la véritable Eglise de Dieu, combien il serait évident que Dieu aurait échoué dans son plan qui est de se choisir un peuple pour son nom !

Cependant, tandis que l'église présente ces diverses excuses, apologies, promesses et vanteries, ses conducteurs se rendent très clairement compte qu'elles ne serviront plus longtemps à la préserver dans sa condition actuelle de division, de trouble et de confusion. Ils discernent qu'il s'ensuivra sous peu la désagrégation et la destruction à moins qu'un puissant effort puisse unir ses sectes et ainsi, lui donner non seulement une meilleure position devant le monde, mais aussi une puissance accrue pour renforcer son autorité. C'est pourquoi nous entendons beaucoup parler d'union chrétienne et chaque pas dans cette direction est proclamé comme étant la preuve d'accroissement dans l'esprit d'amour et de communion chrétienne. Cependant, le mouvement n'est pas suscité par un

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amour et une communion chrétienne croissants, mais par la peur. La tempête d'indignation et de colère qui a été prédite s'approche rapidement, et les diverses sectes doutent sérieusement de pouvoir résister seules au choc de cette tempête. C'est pourquoi toutes les sectes plaident l'union mais la réalisation de cette union est le problème angoissant a causé de leurs credo opposés les uns aux autres. Diverses méthodes sont suggérées. L'une consiste à s'efforcer d'unir les sectes qui ont à peu près la même doctrine, comme par exemple, les diverses branches des mêmes familles presbytérienne, baptiste, méthodiste, catholique, etc., en vue de .la plus grande union proposée. Une autre méthode consiste à cultiver chez les gens un désir d'union, et une disposition à négliger la doctrine, et à offrir une généreuse communion à tous ceux qui ont de bonnes dispositions morales et à rechercher leur coopération dans ce qu'ils appellent l'œuvre chrétienne... Un tel sentiment trouve ses plus ardents soutiens parmi les jeunes et les personnes d'âge mûr.

Ces dernières années, la tendance d'ignorer nombre des doctrines controversées du passé a aidé à développer dans l'église une classe de jeunes gens qui représentent bien le sentiment d'« union » de la chrétienté. Ignorant les luttes sectaires du passé, ils ne sont pas travaillés par la confusion qui règne parmi leurs aînés concernant la prédestination, l'élection, la grâce libre, etc. Mais ils reçoivent encore, dès leur enfance (en héritage de Rome et des Siècles de ténèbres), l'enseignement de la doctrine néfaste du tourment éternel pour tous ceux qui n'entendent et n'acceptent pas l'évangile dans l'Age présent, et de celle suivant laquelle la mission de l'évangile serait de convertir le monde dans l'Age présent, et de cette manière de le sauver de ce tourment. Tous ceux-là sont groupés sous diverses appellations : Unions chrétiennes de jeunes gens, Sociétés chrétiennes d'encouragement, Ligues d'Epworth,

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Filles du Roi et Armées du Salut. Beaucoup d'entre eux ont vraiment « un zèle pour Dieu », mais non selon la connaissance ». — Rom. 10 : 2.

 Conformément à leurs conceptions erronées et non scripturales, ils projettent qu'un « relèvement social du monde » ait lieu immédiatement. Il est louable que leurs efforts soient faits non pour le mal, mais pour le bien. Leur grande erreur est de poursuivre leurs propres plans ; ceux-ci, aussi bienveillants et sages puissent-ils être dans l'estimation humaine, sont de toute nécessité inférieurs à la sagesse divine et au plan divin qui, seul, sera couronné de succès. Tous les autres plans sont voués à l'échec. Ce serait grandement à la bénédiction des vrais sincères parmi eux s'ils pouvaient discerner le plan divin, savoir : la sélection (« élection ») actuelle d'un « petit troupeau » sanctifié, et bientôt, du relèvement du monde par les membres de ce petit troupeau lorsqu'ils seront au complet (*) et souverainement exaltés, régnant avec Christ comme ses coéritiers du Royaume millénaire. S'ils pouvaient discerner cela, l'effet en serait ou en devrait être la sanctification de tous les sincères parmi eux (une faible minorité naturellement), car la majorité de ceux qui se joignent à ces sociétés, le font évidemment pour diverses raisons autres qu'une entière consécration et dévotion à Dieu et à son service, « jusqu'à la mort même ». Ces jeunes gens chrétiens qui n'ont pas reçu les leçons de l'histoire de l'église et qui ignorent les doctrines, deviennent facilement partisans de l'« Union ». Ils concluent que « dans le passé, ce sont les doctrines qui ont causé des divisions ! Obtenons donc l'union et laissons de côté les doctrines ! ». Ils n'arrivent pas à apprécier le fait que dans le passé tous les chrétiens étaient aussi en souci d'obtenir l'union que le sont les gens de nos jours, mais ils la voulaient basée sur la vérité ou sinon pas du tout.(•) Ecrit en 1897 — Trad.

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Leur règle de conduite fut : « Combattez pour la foi qui a été une fois enseignée aux saints », « N'ayez rien de commun avec les œuvres infructueuses des ténèbres, mais plutôt reprenez-les aussi» (Jude 3 ; Eph. 5 : 11). Beaucoup de gens, aujourd'hui, n'arrivent pas à discerner que certaines doctrines sont de toute importance pour une vraie union parmi de vrais chrétiens, une union agréable à Dieu, et que la faute du passé fut que les chrétiens avaient trop de préjugés favorables touchant leurs propres credo humains pour pouvoir les éprouver et les corriger, ainsi que toutes les doctrines, avec la Parole de Dieu.

 C'est pourquoi l'union, la fédération proposée et recherchée, ignorant la doctrine biblique, mais tenant ferme aux doctrines humaines concernant le tourment éternel, l'immortalité naturelle, etc., et dominée simplement par un jugement humain quant à l'objet et aux méthodes, est la chose la plus dangereuse qui pourrait arriver. Il est certain qu'elle tomberait dans une erreur extrême, parce qu'elle rejette les « doctrines de Christ» et « la sagesse qui vient d'en-haut » pour se reposer sur la sagesse de ses propres sages, laquelle est folie lorsqu'elle s'oppose aux méthodes et conseils divins. « La sagesse de ses sages périra ». — Es. 29 : 14.

Ensuite, il y a aussi de nombreuses idées qui sont avancées par des membres progressifs (?) du clergé et autres quant à ce que devraient être le caractère et la mission de l'église dans le proche avenir. Ils proposent d'abaisser l'église, davantage encore qu'elle ne l'est maintenant, au niveau des idées du monde. Son œuvre, paraît-il, est d'introduire en elle le monde non régénéré pour s'assurer ainsi un patronage financier libéral ; pour y parvenir, il est nécessaire d'introduire toutes sortes de divertissements. Quel est le vrai chrétien qui n'a pas été choqué en observant dans son pays les tendances dans cette direction ou en prenant connaissance par la lecture de celles d'ailleurs ?

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 Quelle meilleure preuve pourrions-nous avoir du déclin de la vraie piété que ce qui suit, écrit par un membre du clergé méthodiste et publié dans un journal méthodiste — «  The Northwestern Christian Advocate — et intitulé par le Rédacteur en Chef « Satire amicale sur l'état actuel de l'église méthodiste ». Ce titre à lui seul reconnaît l'état de choses existant. Que ce soit d'ailleurs une approbation ou une satire, cela n'a pas d'importance, les faits sont les faits, quels que soient les informateurs, mais ils sont plus convaincants encore lorsqu'ils sont une sorte de confession faite par un ministre directement intéressé et qui les relate dans le journal de sa propre église. Nous reproduirons en entier cet article dans lequel nous avons souligné certaines parties en italiques :

« QUELQUES ASPECTS DU MÉTHODISME AMÉRICAIN »

 « Le réveil religieux du dix-huitième siècle, sous la direction des Wesleys et de Whitefield, purifia le caractère moral de la race anglo-saxonne ; de nouvelles forces furent mises en action pour l'élévation de ceux qui n'avaient pas encore reçu l'Evangile. Des historiens laïques, anglais et américains, furent unanimes à mettre au crédit du mouvement créé par ces hommes remarquables, presque toute l'organisation de l'église moderne et la déclaration actuelle de la doctrine qui tend à répandre et à implanter notre civilisation. La doctrine du « libre arbitre », prêchée par ces hommes et par leurs successeurs, a été, avec l'évolution des expériences modernes dans les gouvernements du monde, l'un des dogmes les plus populaires qui ait occupé l'esprit humain. Cette doctrine se répandit d'une manière toute particulière parmi nos ancêtres américains. Rejetant le joug des rois, et écœurés d'une église nationalisée et dominée par des prêtres, rien ne pouvait mieux les réjouir, et être en harmonie avec leurs aspirations politiques que la doctrine qui proclame que tout homme est libre de faire sa propre destinée, bonne ou mauvaise, ici-bas et dans l'au-delà.

 « La doctrine de la « nouvelle naissance », sur laquelle les méthodistes insistaient, et que Whitefield prêcha dans la Nouvelle Angleterre, produisit l'effet d'une histoire

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récente et inouïe. Les effets de cette doctrine furent tels que les mondains et même les irréligieux les prirent en considération en les approuvant. En effet, cette doctrine exigeait non seulement un « changement de cœur », mais aussi un changement dans la vie quotidienne tel, qu’un méthodiste se distinguait facilement d'un homme du monde par sa conduite. Le grand dessein pour lequel l'église existait était de « répandre la sainteté dans ces pays». Telle était la devise sur sa bannière, et avec ce cri de guerre, elle vainquit.

« Une autre raison qui explique le succès phénoménal du Méthodisme dans ce pays est le fait que le commun peuple était accueilli avec plaisir à son service simple et populaire. Il n'y a que ceux qui n'ont pas été familiarises avec les rites qui peuvent apprécier ce fait apparemment insignifiant mais en réalité très important. Savoir que vous pouvez entrer dans une église où vous pouvez prendre part au service sans risquer de montrer votre ignorance des formes et des cérémonies est de la plus grande importance si vous n'avez aucun désir de vous mettre en évidence. Ainsi, le service simple, naturel, de l'église méthodiste américaine primitive convenait-il exactement aux gens qui n'avaient que depuis peu abandonné la pompe des religions du Vieux Monde. Les manches de linon les chapeaux saints, les diadèmes, les couronnes et les robes répugnaient à leurs goûts rustiques et simples. La religion qui leur enseignait qu'ils pouvaient adresser leurs prières au Tout-Puissant sans un intermédiaire d'aucune sorte, faisait ressortir la dignité et la grandeur de leur nature humaine et plaisait à leur amour de l'indépendance.

« Les remarquables triomphes de cette église peuvent également être attribués en partie au fait qu'elle n'avait pas en ce temps-là déposé le fouet à petites cordes du Maître Dans ces premiers jours, il y avait de temps en temps une purification de l'église des fourbes et des indignes, purification qui avait un effet des plus salutaires, non seulement sur l'église elle-même, mais également sur la collectivité environnante. Après les orages qui accompagnaient souvent « l'expulsion » des sans toi, l'atmosphère morale du voisinage tout entier était purifiée, et même les moqueurs se rendaient compte que faire partie de l'église signifiait quelque chose.

 « Un facteur qui aidait aussi au succès dont je viens de

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faire état était le caractère purement itinérant du ministère alors accordé. Sans aucun doute, il y eut à cette époque des héros et des géants moraux. L'influence d'un homme vigoureux, courageux, possédé par l'idée qu'ici-bas il n'avait pas dé « cité permanente », ne prévoyant rien pour ses vieux jours, n'exigeant aucun contrat pour s'assurer son soutien ou salaire, se refusant à lui-même les choses mêmes que les gens étaient des plus avides à obtenir, enflammé d'un zèle qui devait bientôt le consumer, une telle influence devait être durable et bienfaisante partout où elle s'exerçait.

« Le chant, du temps des premiers méthodistes, joua un grand rôle dans l'acquisition par cette église d'une position éminente, dans ce pays. Des paroles graves, impressionnantes, pleines de doctrines, jointes à des mélodies qui existent encore et prévalent, exerçaient non seulement une grande attraction musicale, mais renfermaient un enseignement  Theologique ; les gens, quelque rudes qu'ils aient pu être, étalent ainsi endoctrinés dans les principaux dogmes de l'église. Une vérité chantée dans l'âme d'un enfant ou d'un homme y demeure avec une puissance bien plus grande que celle qu'on peut trouver dans n'importe quelle méthode d'instruction de Kindergarten ou de Quincy. C'est ainsi que, sans discussion, les doctrines étaient fixées dans l'esprit des enfants ou des convertis, si bien qu'aucune controverse subséquente ne pouvait les ébranler. Il nous reste maintenant à montrer que

 « CES ELEMENTS DE SUCCES SONT MAINTENANT SURANNES ET QU'UNE NOUVELLE METHODE MIEUX APPROPRIEE A ETE ADOPTEE DANS L'EGLISE EPISCOPALE METHODISTE.

 « Je ne veux pas jouer le rôle d'un vantard, mais plutôt celui d'un annaliste de faits publics, un narrateur de l'histoire récente. En ce qui concerne la règle de doctrine, il n'y a aucun changement dans la position soutenue par l'église, mais la manière d'agir et l'esprit qui prévalent dans presque toutes ses affaires montrent tout de suite les progrès réalisés et les innovations qui apportent la lumière. Le caractère et la condition de cette puissante église sont changés à tel point que tous ceux qui se soucient de la prospérité spirituelle de l'Amérique doivent étudier ce changement avec un profond intérêt.

 « La doctrine de la « nouvelle naissance » (« vous devez

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naître de nouveau ») reste la même, mais le progrès moderne a éloigné le rigorisme d'autrefois qui empêchait beaucoup de bonnes gens d'entrer dans cette église parce qu'elles ne pouvaient pas accepter cette doctrine et parce qu'elles n'avaient jamais eu ce qu'on appelait alors une « religion expérimentale ». De nos jours, par contre, universalistes et unitaires sont souvent en parfaite communion et accomplissent bravement leur devoir. « Les ministres d'aujourd'hui, raffinés et cultivés comme ils le sont dans les églises importantes, sont trop 'bien élevés pour insister sur la « sainteté » de la façon don’t les pères comprenaient cette grâce ; au lieu de cela, ils prêchent cette sainteté plus large qui ne pense mal de personne, pas même d'un homme qui n'est pas entièrement sanctifié. Celui qui épouserait cette doctrine du chemin étroit d'autrefois, ne serait pas bien vu actuellement dans les cercles de Chautauqua et dans les associations d'Epworth.

« Le culte simple d'autrefois subsiste encore parmi les populations rurales ; dans les centres urbains et cultivés, par contre, on a le goût de la belle musique, de l'art et de la littérature ; dans bien des cas, un rituel élégant a remplacé les prières spontanées • et les invocations bruyantes qui caractérisèrent jadis les ancêtres. Contester la valeur de telles améliorations équivaudrait à mettre en doute la supériorité de la culture sur la grossièreté et le manque d'éducation.

« Dans ses débuts, l'église fut sans doute sage d'être aussi stricte que l'étaient alors ses conducteurs. Il n'y avait pas grand-chose à perdre en ce temps-là. De nos jours, par contre, des hommes sages, discrets et prudents, refusent avec raison de compromettre la prospérité d'une église riche et influente en administrant d'une manière bigote et rigoureuse les affaires de l'église, ce qui indisposerait les riches et les intellectuels. Si les gens ne sont pas flexibles, l'évangile l'est sûrement. L'église a été faite pour sauver les hommes, et non pour les chasser et les décourager. Aussi, nos idées plus larges et modernes ont-elles fait déborder et jaillir la notion étriquée et égoïste que nous sommes meilleurs que d'autres gens lesquels devraient être exclus de notre communion.

 « L'agape fraternelle avec ses préjugés dogmatiques, et la réunion de la classe qui, pour beaucoup d'esprits était presque aussi mauvaise que le confessionnal, ont été grandement

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abandonnées en faveur des associations d'Epworth et des sociétés d'encouragement.

 « De nos jours, plus qu'à aucun autre moment de l'histoire de l'église, les distingués ministres de culte se conforment à l'injonction du Maître d'être « prudents comme des serpents et simples comme des colombes ». Lequel d'entre eux commettrait l'absurdité des prédicateurs d'antan de dire au membre officiel le plus riche de son église qui roule sur l'or, de vendre tout ce qu'il a pour Dieu et pour l'humanité, de prendre sa croix et de suivre Christ ? Celui-là (je veux dire le ministre) pourrait s'en aller en pleurant.

« Alors que l'évolution est la loi, et le progrès le mot d'ordre, on doit toujours déplorer l'imprudence et l'extrémisme, mais le ministre moderne est rarement coupable de l'une ou de l'autre. Le prédicateur rigoureux, rude qui, autrefois, accusait le Dieu d'amour d'être courroucé a disparu pour faire place à son successeur, lequel soigne son style, a une diction élégante, et dont les pensées, les sensations et les sentiments sont poétiques et inoffensifs.

 « Le « temps-limite » durant lequel un ministre peut demeurer dans la même charge pendant cinq années, sera abandonné en 1896 à la prochaine Conférence générale. Au début, il ne pouvait servir que six mois dans la même charge, puis la durée fut étendue à une année, puis à deux, puis à trois, et dernièrement à cinq. Mais à présent, les milieux dirigeants et cultivés de l'église estiment que si son prestige social et sa prospérité doivent faire bonne figure en comparaison avec les autres églises, ses pasteurs doivent avoir une situation stable, afin que ses habiles prédicateurs puissent devenir les éléments directeurs de cercles sociaux et littéraires. Il faut en effet se souvenir que le rôle du prédicateur n'est plus aujourd'hui ce qu'il était souvent, savoir, de tenir d'ennuyeuses réunions et d'être un évangéliste. Personne ne comprend mieux cela que les prédicateurs eux-mêmes. Ceux qui, dans le passé, lancèrent les grands revivais ou réveils religieux, étaient un genre de prédicateurs très à la mode dans les églises, et chaque année, ils avaient l'habitude de présenter le nombre de conversions opérées au cours de l'année. De nos jours, cependant, laïques et ecclésiastiques ont des idées différentes, moins excentriques. Les églises plus importantes veulent des pasteurs qui aient le sens de l'es Thetique, qui sachent aussi détourner les coups du scepticisme moderne et attirer dans l'église les classes intellectuelles

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et distinguées. Lors de la conférence annuelle où le prédicateur présente un rapport général, ce qui en fait l'objet essentiel c'est le produit de ses collectes missionnaires. Le prédicateur méthodiste moderne a des talents remarquables pour recueillir l'argent ; il sait pénétrer au fond du cœur de ses paroissiens par des méthodes beaucoup mieux appropriées que les exhortations et les appels d'autrefois.

 « Quelle grande leçon ont bien apprise ces dirigeants de la pensée chrétienne, à savoir que l'évangile ne doit jamais froisser le goût des gens cultivés et distingués. Si une église sait se conformer aux exigences de l'époque avec toute la souplesse voulue, elle voit s'ouvrir devant elle toutes grandes, les portes de la prospérité future qui l'accueille à bras ouverts. La devise la mieux appropriée pour une église n'est-elle pas celle qui fut chantée par les anges messagers : « Paix sur la terre, bonne volonté envers les hommes » ? év. Chas. A. Crâne ».

 Ce qui suit, de la plume de l'évêque R. S. Foster, de l'église méthodiste épiscopale, est un extrait du journal « Gospel Trumpet ». Il donne le même témoignage, bien qu'en des termes différents. Certains de ses paroissiens trouvèrent peut-être ces vérités un peu trop franches, car depuis lors, l'évêque a été mis à la retraite, malgré lui et malgré ses larmes.

DÉCLARATION DE L'ÉVÊQUE FOSTER :

« L'église de Dieu, aujourd'hui, courtise le monde. Ses membres essaient dé la faire descendre au niveau des impies. Le bal, le  Theâtre, le nu et la lubricité dans l'art, le luxe social avec son relâchement moral, tout ceci s'est frayé un chemin, a pénétré dans l'enceinte secrète de l'église. Pour compenser toute cette mondanité, les chrétiens déploient une grande activité pendant le Carême, Pâques et le Vendredi-saint et dans la décoration de l'église. C'est la vieille astuce de Satan. L'église judaïque a heurté contre ce roc ; l'église romaine a fait naufrage sur le même roc, et l'église protestante ne va pas tarder à subir le même sort.

 « Tels que nous les discernons, les grands dangers que nous courons sont : l'assimilation au monde, l'oubli des

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pauvres, la substitution de la forme extérieure à la réalité de la piété, l'abandon de la discipline, un pastorat mercenaire, un évangile impur, en bref, une église à la mode. Le fait que les méthodistes soient sujets à une telle issue, et qu'à cent ans de son départ, il puisse y avoir dans leur église de tels signes, semble être presque le miracle de l'histoire ; pourtant, quel est celui qui, regardant autour de lui aujourd'hui, pourrait ne pas s'en rendre compte ?

 « Les méthodistes, en violation de la Parole de Dieu et de leur propre discipline, ne s'habillent-ils pas d'une manière aussi extravagante selon la mode que n'importe quelle autre classe ? Les dames, et souvent les épouses et les filles du pasteur, ne portent-elles pas « de l'or, des perles et des parures coûteuses » ? La robe simple, conseillée par John Wesley et l'évêque Asbury, et que portèrent Hester Ann Rogers, Lady Huntington et beaucoup d'autres également distinguées, serait-elle considérée maintenant dans les milieux méthodistes comme du fanatisme ? Celui qui pénètre dans l'église méthodiste de n'importe laquelle de nos grandes villes; peut-il distinguer les vêtements des communiants de ceux que portent les personnes qui vont au  Theâtre ou au bal ? Ne sent-on pas l'esprit mondain dans la musique ? Dans les chœurs, les chanteurs et chanteuses, habillés avec soin et parés, ne faisant pas, dans la plupart des cas, profession de religion mais étant souvent des moqueurs incrédules, font une froide interprétation artistique ou à la façon d'un opéra, ce qui est autant en harmonie avec un culte spirituel que l'est un opéra ou un  Theâtre. Avec une exécution aussi mondaine, 'la spiritualité se refroidit et meurt.

 « Jadis, chaque méthodiste fréquentait la « classe » et donnait le témoignage d'une religion vécue. A présent, la réunion de la « classe » (ou du « groupe » — Trad.) est suivie par un très petit nombre, et dans de nombreuses églises, elle a été abandonnée. Il est rare que les trésoriers, les fondés de pouvoir et les conducteurs de l'église fréquentent la classe. Autrefois, presque tous les méthodistes priaient, témoignaient ou exhortaient dans la réunion de prières. Maintenant, on n'en entend plus que quelques-uns. Autrefois, on entendait des acclamations et des louanges : maintenant, de telles démonstrations d'un saint enthousiasme et d'une sainte joie sont considérées comme du fanatisme.

« Des parties, des foires, des festivals, des concerts mondains et d'autres choses semblables ont remplacé les

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rassemblements religieux, les réunions de réveils religieux, les réunions de « classe » et de prières des premiers temps.

 « II est bien vrai que la discipline méthodiste est lettre morte. Ses règlements interdisent le port d'or, de perles et de parures coûteuses ; cependant, jamais personne ne pense à reprendre les membres qui les enfreignent. Ces règlements interdisent la lecture de livres impies ou les distractions qui ne servent pas la piété ; cependant, l'église elle-même va aux spectacles, aux 'amusements, aux festivals et aux foires qui détruisent la vie spirituelle des jeunes aussi bien que des vieux. Il est effrayant de constater à quel point ceci a lieu maintenant.

 « Les premiers pasteurs méthodistes partaient pour sacrifier et souffrir pour Christ. Ils ne recherchaient pas des places en vue et le confort, mais celles de privation et de souffrance. Ils ne se glorifiaient pas de leurs gros traitements, de membres éminents, et de leurs congrégations cultivées, mais des âmes qu'ils avaient gagnées pour Jésus. Oh ! Comme tout cela a changé ! Un pasteur mercenaire sera un faible ministre, timide, servile, sans opinion personnelle, sans foi, sans endurance et sans force de sainteté. Autrefois, le méthodisme s'occupait de la grande vérité centrale. A présent, les chaires discutent amplement de généralités et s'occupent de conférences populaires. On entend rarement dans les chaires prêcher la glorieuse doctrine de la sanctification complète, et on la porte peu souvent en témoignage ».

Tandis que des efforts spéciaux sont faits pour engager les sympathies et la coopération , des jeunes gens des églises dans l'intérêt de l'union religieuse en les rassemblant d'une manière sociale, et en évitant la controverse religieuse et l'enseignement doctrinal, des efforts plus directs encore sont faits pour amener les membres adultes en sympathie avec le mouvement d'union. C'est à cette fin que les conducteurs de toutes les dénominations font des projets et travaillent, et beaucoup d'efforts de modeste importance ont abouti au grand Congrès des Religions qui se tint à Chicago pendant l'été de 1893. L'objet du Congrès était très clair dans l'esprit des dirigeants et fut exprimé d'une manière très claire, mais le commun des fidèles des églises suivit les conducteurs sans la moindre considération

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apparente du principe en jeu, savoir que c'était là un grand compromis de la chrétienté avec tout ce qui n'est pas chrétien. Et maintenant qu'il y a un projet d'extension du mouvement en une fédération universelle de tous les corps religieux qui aurait lieu en 1913, et en raison du fait que l'Union chrétienne est activement orientée dans cette voie du compromis, que tous ceux qui désirent demeurer fidèles à Dieu remarquent bien les principes exprimés par ces conducteurs religieux.

 Alors que le Rév. J. H. Barrows, D.D., l'esprit dirigeant. du Congrès mondial des Religions à Chicago, 's'occupait de promouvoir l'extension de ce dernier, un journal de San Francisco aurait rapporté qu'il avait déclaré à son représentant au sujet du travail spécial qu'il accomplissait en vue de l'unité religieuse :

 « L'union des religions », dit-il en bref, se fera de l'une des deux manières possibles. En premier lieu, les églises qui ont une base de foi et de doctrine presque commune doivent s'unir, les diverses branches du méthodisme et du presbytérianisme par exemple. Ensuite, lorsque les sectes seront unies entre elles, tout le protestantisme en général s'unira. La compréhension augmentant, catholiques et protestants découvriront que les différences qui les séparent ne sont réellement pas majeures, et ils envisageront de s'unir. Ceci accompli, l'union avec d'autres religions différentes [c'est-à-dire le mahométisme, le bouddhisme, le brahmanisme, le confucianisme, etc. — des religions païennes] n'est plus qu'une question de temps.

 « En second lieu, les religions et les églises pourraient s'unir sur une base civile et morale, selon les vues de M. Stead [une victime du Titanic, un spirite]. Les organisations religieuses ont des Intérêts et des devoirs communs dans les collectivités où elles existent, et il est possible qu'elles s'associent pour promouvoir et accomplir ces desseins. Quant à moi, je m'attends à voir cette union se réaliser par le premier moyen. Quelle que soit la manière, les congrès de religion commencent à prendre forme. Le Rév.  Theo. E. Seward mentionne le succès croissant de sa « Fraternité de l'unité chrétienne » à New York, tandis qu'à Chicago a été organisée très récemment,

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sous la direction de C.C. Bonney, une grande et vigoureuse « Association pour l'avancement de l'unité religieuse ».

 LE GRAND CONGRÈS DES RELIGIONS

 Le « Chicago Herald », commentant favorablement les travaux du Congrès (nous soulignons en italiques) déclara :

« Jamais depuis la confusion de Babel, autant de religions, autant de credo, se sont tenus côte à côte, la main dans la main, et presque cœur à cœur, comme ce fut le cas dans ce grand amphi Theâtre hier soir. Jamais depuis que l'histoire écrite existe, des humains de toutes races n'ont été si fortement liés par la chaîne d'or de l'Amour. Les nations de la terre, les credo de la chrétienté, bouddhistes et baptistes, mahométans et méthodistes, catholiques et disciples de Confucius, brahmanes et unitaires, shintoïstes et épiscopaux, presbytériens et pan Theistes, mono Theistes et poly Theistes, représentant toutes les nuances de la pensée et des conditions humaines, se sont enfin rencontrés dans les liens communs de la sympathie, de l'humanité et du respect ».

Comme il est significatif le fait que la pensée de cet approbateur enthousiaste même du grand Congrès se soit reportée au temps de la mémorable confusion des langues à Babel ! N'était-ce pas, en vérité, qu'il reconnaissait instinctivement en ce Parlement un antitype remarquable ?

Le Rév. Barrows, cité plus haut, parla avec enthousiasme des rapports amicaux qui se manifestèrent parmi les ministres protestants, les prêtres catholiques, les rabbins juifs et, en fait, les conducteurs de toutes les religions existantes, par leur accord à propos du grand Congrès de Chicago. Il déclara :

« L'idée ancienne que la religion à laquelle j'appartiens est la seule vraie, n'est plus de saison. On peut apprendre quelque chose de toutes les religions, et aucun homme n'est digne de la religion qu'il représente s'il n'accepte pas de saisir un homme par la main en le considérant comme son frère. Quelqu'un a dit que le moment est maintenant propice pour que la meilleure religion vienne au premier plan. Le temps est passé où un homme prenait

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un air de supériorité au sujet de sa religion. Ici se réuniront le sage, l'érudit et le prince de l'Orient en toute amitié avec l'archevêque, le rabbin, le missionnaire, le prédicateur et le prêtre. Pour la première fois, ils prendront place ensemble au Congrès. On espère que cela aidera à supprimer les barrières des credo ».

 Le Rév. T. Chalmers, de l'église des Disciples, dit :

 « Ce premier Congrès des religions paraît être le précurseur d'une fraternité plus grande encore, une fraternité qui combinera en une seule religion mondiale ce qu'il y a, de mieux, non pas dans une seule religion, mais dans toutes les grandes confessions de foi historiques. Il se pourrait que, conduits par cette plus grande espérance, nous dussions réviser notre phraséologie et parler davantage d'unité religieuse que d'unité chrétienne. Je me réjouis de ce que tous les grands cultes vont se rapprocher les uns des autres, et que Jésus viendra prendre place aux côtés de Gautama, Confucius et Zoroastre ».

 Le New York Sun, dans un éditorial sur ce sujet, dit : « Nous ne pouvons distinguer exactement ce que le Congrès se propose d'accomplir... Il est toutefois possible que le plan de Chicago soit de mettre sur pied une sorte de religion nouvelle et combinée (« compound» — Trad.), qui comprendra et satisfera chaque variété d'opinion religieuse et irréligieuse. C'est une entreprise considérable que d'établir une religion nouvelle et éclectique qui satisfasse tout le monde ; mais Chicago a confiance ». En vérité, ce serait une chose bien étrange si, soudainement, l'esprit de Christ et l'esprit du monde se prouvaient être en harmonie, et si ceux qui sont animés d'esprits contraires comprenaient les choses de la même façon. Mais il n'en est pas ainsi. Il est toujours vrai que l'esprit du monde est toujours inimitié contre Dieu (Jacques 4 : 4) ; que ses conceptions et ses philosophies sont vaines et insensées, et que, seule, la révélation divine contenue dans les Ecritures inspirées des apôtres et des prophètes est la seule vérité divinement inspirée.

L'un des objets déclarés de ce Congrès, d'après son président, M. Bonney, était de rassembler toutes les religions du monde « afin que puissent être présentés leurs;

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buts communs et leurs bases communes d'union, et que le merveilleux progrès religieux du dix-neuvième siècle puisse être reconsidéré ».

En fait, le véritable et seul objet de cette reconsidération était évidemment de répondre à l'esprit investigateur des temps actuels — de cette heure du jugement — afin de présenter sous son meilleur jour possible la marche de l'église, et d'inspirer l'espoir qu'après tout l'échec apparent de la chrétienté, l'église est juste sur le point de remporter une victoire éclatante, que bientôt, très bientôt, sa prétendue mission aura accompli la conversion du monde. Et maintenant, remarquez de quelle façon elle se propose d'y parvenir, et observez qu'au lieu que ce soit par l'esprit de vérité et de droiture, ce sera par celui de compromission, d'hypocrisie et de tromperie. L'objet déclaré du Congrès était la fraternisation et l'union religieuse ; ce qui s'y manifestait d'une façon marquée était le désir ardent d'y parvenir à tout prix. Pour disposer favorablement les bigots païens, ils étaient même consentants, selon leurs déclarations précitées, de réviser leur phraséologie et de l'appeler l'unité religieuse, en abandonnant le nom offensant de chrétien et en étant tout à fait satisfaits de priver Jésus de sa supériorité pour lui faire prendre humblement place aux côtés des sages païens Gautama, Confucius et Zoroastre. L'esprit de doute et de perplexité, de compromission et d'infidélité générale de la part des chrétiens protestants, l'esprit de vantardise, de donneur de conseils (« counsel ») et d'autorité de la part des catholiques romains et de tous les autres bigots, tels furent les aspects les plus frappants du grand Congrès. Sa première session fut ouverte avec la prière d'un catholique romain — le Cardinal Gibbons — et sa dernière session fut terminée par la bénédiction d'un catholique romain — l'Evêque Keane. Pendant la dernière session, un prêtre shintoïste du Japon invoqua sur l'assemblée disparate la bénédiction de huit millions de divinités.

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Le Rév. Barrows a été depuis deux années en correspondance avec les représentants païens des autres pays, lançant par le monde le cri macédonien à tous les prêtres et apôtres païens : « Passez ici, et aidez-nous ! ». Que cet appel ait été lancé représentativement par l'église presbytérienne qui, depuis plusieurs années, subit une ardente épreuve de jugement, fut également un fait significatif de la confusion et d'une inquiétude qui prévalent dans cette dénomination et dans toute la chrétienté. Ainsi, la chrétienté était-elle prête pour la grande convocation. Pendant dix-sept jours, des représentants chrétiens de toutes les dénominations prirent place en conseil auprès des représentants de toutes les diverses religions païennes.

 A ces derniers, les orateurs chrétiens firent à maintes reprises allusion en termes complimenteurs comme à « des sages de l'Orient » ; cette expression est empruntée aux Ecritures où, en fait, elle fut appliquée à une classe très différente, savoir aux quelques personnes pieuses croyant au Dieu d'Israël et aux prophètes d'Israël qui avaient prédit l'avènement de l'Oint de l'Eternel ; ces personnes attendaient patiemment et guettaient sa venue, en ne prêtant aucune attention aux esprits séducteurs de la sagesse mondaine qui ne connaissaient point Dieu. A ceux-là qui étaient vraiment des sages, aussi humbles qu'ils pussent être, Dieu révéla son message béni de paix et d'espérance.

Le thème annoncé pour le dernier jour du Congrès fut :

 « L'union religieuse de la famille humaine tout entière », où seraient considérés « Les éléments de religion parfaite tels qu'ils sont reconnus et exposés dans les différentes croyances », en vue de déterminer « les caractéristiques de la religion définitive » et « le centre de l'unité religieuse prochaine des humains ».

 Est-il possible que, de leur propre aveu, des ministres chrétiens (?) soient incapables, après si longtemps, de déterminer ce qui devrait être le centre de l'unité religieuse

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ou les caractéristiques d'une religion parfaite ?

Sont-ils vraiment si désireux d'avoir une « religion mondiale» qu'ils soient prêts à sacrifier l'un quelconque des principes, ou tous les principes d'un vrai christianisme, et même le nom de « chrétien », si nécessaire, pour l'obtenir ? C'est précisément ce qu'ils avouent. « Je te jugerai par ta propre bouche, méchant esclave», dit l'Eternel. Les jours qui précédèrent la conférence turent réservés à la présentation, par leurs représentants respectifs, des diverses religions.

Le projet était audacieux et hasardeux, mais il aurait dû ouvrir les yeux de tout véritable enfant de Dieu devant plusieurs faits qui furent très manifestes, savoir : (1) que l'église chrétienne nominale a atteint son dernier espoir dans la capacité de se maintenir, sous les jugements pénétrants de ce jour alors que « l'Eternel a un débat avec son peuple », Israël spirituel nominal (Michée 6 : 1, 2) ; (2) qu'au lieu de se repentir de leurs apostasies et de leur manque de foi, de zèle et de piété, et ainsi de chercher à retrouver la faveur divine, ces différentes églises s'efforcent, par une certaine sorte d'union et de coopération, à se soutenir les unes les autres, et à faire appel à l'aide du monde païen pour les aider à résister aux jugements de l'Eternel qui révèlent les erreurs de leurs credo humains et les déformations de son noble caractère ; (3) qu'elles sont prêtes à sacrifier en partie (« compromise ») Christ et son Evangile, afin d'obtenir l'amitié du monde et les avantages qu'il accorde en pouvoir et en influence ; (4) que leur aveuglement est tel qu'elles ne peuvent distinguer entre la vérité et l'erreur, ou entre l'esprit de la vérité et l'esprit du monde ; et (5) qu'elles ont déjà perdu de vue les doctrines de Christ.

 Sans doute, une aide temporaire viendra des sources où on la cherche avec tant d'enthousiasme, mais ce ne sera qu'une étape préparatoire qui engagera le monde entier dans la condamnation imminente de Babylone,

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amenant les rois, les marchands et les commerçants de la terre entière à pleurer et à se lamenter sur cette grande cité. — Apoc. 18 : 9, 11, 17-19.

En considérant l'évolution du grand Congrès, notre attention est fortement attirée par plusieurs points remarquables : (1) L'esprit et l'attitude de doute et de compromission de la chrétienté nominale, à l'exception des églises catholiques romaine et grecque. (2) L'attitude assurée et assertive du catholicisme et de toutes les autres religions. (3) Les distinctions très nettes, observées par les sages païens, entre le christianisme enseigné dans la Bible et celui enseigné par les missionnaires chrétiens des diverses sectes de la chrétienté qui, en même temps que la Bible, apportent leurs credo déraisonnables et contradictoires dans les pays étrangers. (4) L'estimation par les païens de l'effort missionnaire, et les futures perspectives de cet effort dans leurs pays. (5) L'influence de la Bible sur nombre de gens dans les pays étrangers, malgré ses mauvaises interprétations par ceux qui l'apportent au loin. (6) L'influence actuelle et les résultats probables du grand Congrès. (7) Son aspect général du point de vue prophétique.

 LA COMPROMISSION DE LA VÉRITÉ

Le grand Congrès religieux a été convoqué par des chrétiens — des chrétiens protestants ; il eut lieu dans un pays ouvertement protestant, et sous la direction et l'impulsion de chrétiens protestants, de sorte que les protestants peuvent être considérés comme responsables de toutes ses assises. Qu'on veuille remarquer, alors, que l'esprit actuel du protestantisme est celui de compromission et d'incrédulité. Ce Congrès a été voulu afin de compromettre Christ et son Evangile pour gagner l'amitié de l'antichrist et du paganisme. On donna les honneurs à la fois de l'ouverture et de la clôture de ses délibérations

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aux représentants de la papauté. Il est à remarquer aussi: que si les credo des diverses nations païennes furent présentés d'une manière convenable et détaillée par leurs représentants, il n'y eut par contre, aucune présentation systématique du christianisme dans aucune de ses phases, bien que des chrétiens fissent des discours sur certains de ses thèmes. N'est-il vraiment pas étrange qu'une telle assemblée ait laissé passer une pareille occasion de prêcher l'Evangile de Christ à des représentants intelligents et influençables du monde païen ? Les soi-disant représentants de l'Evangile de Christ étaient-ils honteux de cet Evangile? (Rom. 1: 16). Les catholiques romains eurent une part prépondérante dans les discours, n'ayant pas été représentés moins de seize fois dans les sessions du Congrès.

Non seulement cela, mais il y eut de prétendus chrétiens qui s'acharnèrent à vouloir renverser les doctrines fondamentales du christianisme : ils firent part aux représentants du monde païen des doutes qu'ils avaient concernant l'infaillibilité des Ecritures chrétiennes ; ils leur dirent que les récits de la Bible doivent être reçus en tenant compte de leur faillibilité, et que leurs enseignements doivent être complétés par la raison et la philosophie humaines, et acceptés seulement dans la mesure où ils s'accordent avec elles. Il y en eut d'autres, se prétendant des chrétiens orthodoxes, qui rejetèrent la doctrine de la Rançon, laquelle est le seul fondement d'une vraie foi chrétienne ; d'autres niant la chute de l'homme, proclamèrent la conception opposée de l'évolution, savoir que l'homme ne fut jamais créé parfait, qu'il ne tomba jamais, et que, par conséquent, il n'avait pas besoin de rédempteur ; depuis sa création, affirmèrent-ils, dans une condition très inférieure et bien éloignée de « l'image de Dieu »,

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il s'est élevé graduellement, et il est toujours en voie d'évolution dont la loi est la survivance des plus aptes. Et cette conception qui est le contraire même de la doctrine biblique de la Rançon et du Rétablissement, fut la plus populaire.

Ci-après, nous donnons quelques brefs extraits qui font ressortir l'esprit de compromission du christianisme protestant, à la fois dans son attitude envers le grand système anti-chrétien, l'église de Rome, et également envers les confessions non chrétiennes.

Ecoutez le Dr A. Briggs, professeur dans une Faculté de  Theologie presbytérienne, déclamer contre les Ecritures sacrées. Le monsieur fut introduit par le Président, le Dr Barrows, qui déclara que « le savoir, le courage et la fidélité de ce professeur à ses convictions, lui avaient acquis une place élevée dans l'église universelle», et le Dr Briggs fut accueilli par de grands applaudissements. Voici ce qu'il déclara :

« Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la Bible est inspirée et qu'elle est exacte dans tout ce qui a trait aux enseignements religieux qu'elle donne. Dieu dit la vérité, il ne peut mentir ; Il ne peut égarer et tromper ses créatures. Mais lorsque le Dieu infini parle à l'homme borné, ne faut-il pas qu'il se serve de paroles qui soient de l'erreur ? [Comme cette question est absurde ! Si Dieu ne dit pas la vérité, alors bien entendu, il n'est pas véridique] cela dépend non seulement du langage de Dieu mais aussi de la compréhension de l'homme, ainsi que des moyens de communication entre Dieu et l'homme Il est nécessaire de démontrer que l'homme a la capacité de recevoir la parole, avant que nous puissions être sûrs qu’il la transmette d'une manière exacte. [Ce professeur de  Theologie « instruit et révérend » (?) devrait se souvenir que Dieu était capable de choisir des instruments convenable tant pour transmettre sa vérité que pour l'exprimer.

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Cela est évident pour tous ceux qui étudient sincèrement sa Parole. Un tel argument avancé pour mettre en doute la véracité des Ecritures sacrées n'est qu'un simple subterfuge et fut une insulte à l'intelligence d'un auditoire éclairé]. L'inspiration des saintes Ecritures ne comporte pas l'infaillibilité dans tous les détails». Ecoutez comment le Rév.  Theodore Munger, de New Haven, détrône Christ et élève à sa place la pauvre humanité déchue, déclarant :

« Christ est plus qu'un ressortissant de la Judée crucifié sur le Calvaire. Christ est l'humanité telle qu'elle se développe sous la puissance et la grâce de Dieu, et tout livre s'inspirant de ce fait [non que Jésus fut le Fils oint de Dieu, mais que l'humanité évoluée comme un tout constitue le Christ, l'Oint] appartient à la littérature chrétienne. »

II cita pour exemples Dante, Shakespeare, Goethe, Shelley, Matthew Arnold, Emerson et d'autres, et ensuite ajouta :

« A quelques exceptions près, la littérature — toute littérature inspirée — est complètement basée sur l'humanité, insiste sur la question éthique et à des fins éthiques, et c'est cela l'essence du christianisme... Une  Theologie qui insiste sur un Dieu transcendant siégeant au-dessus du monde dont il tisse les fils de sa destinée, ne recueille pas l'approbation de ces esprits qui s'expriment dans la littérature ; le poète, l'homme de génie, le penseur profond et universel, mettent de côté une pareille  Theologie ; ces gens-là sont trop près de Dieu pour se laisser tromper par de telles expressions de sa vérité ».

Le Rév. Dr Rexford, de Boston (universaliste) déclara : « J'aimerais que nous puissions tous reconnaître qu'une adoration sincère, n'importe où et partout dans le monde, est une adoration véritable... La confession de foi aujourd'hui la plus générale, quoique non formulée, est, je le présume, celle selon laquelle tout adorateur qui fléchit les genoux devant l'Etre le meilleur qu'il connaisse, et marche en toute sincérité à la plus pure lumière qui brille devant lui, a accès aux plus hautes bénédictions du ciel ».

 Cet homme révéla sûrement le sentiment religieux qui domine aujourd'hui, mais l'Apôtre Paul, lui, s'adressa-t-il

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en termes semblables aux adorateurs du « Dieu inconnu » sur la colline de Mars, ou Elie prit-il de cette manière la défense des prêtres de Baal ? Paul déclare que le seul accès à Dieu n'a lieu que par la foi dans le sacrifice que Christ a fait pour nos péchés, et Pierre dit : « II n'y a point d'autre nom sous le ciel, qui soit donné parmi les hommes, par lequel il nous faille être sauvés ». — Actes 4 : 12 ; 17 : 23-31 ; 1 Rois 18 : 21, 22.

Ecoutez le Rév. Lyman Abbot, Rédacteur du « Outlook et ancien pasteur de l'église de Plymouth, Brooklyn (N.Y.) prétendre que toute l'église a cette inspiration divine qui, par Christ et les douze apôtres, nous donna le Nouveau Testament, afin que l'homme de Dieu put être parfaitement accompli pour toute bonne œuvre (2 Tim. 3 : 17).

 Il dit : « Nous ne pensons pas que Dieu ait parlé seulement en Palestine et aux quelques personnes qui habitaient cette petite province. Nous ne pensons pas qu'il se soit fait entendre à la chrétienté seule et qu'il ait été muet partout ailleurs. Non ! nous croyons qu'il est un Dieu qui parle à toutes les époques et dans tous les Ages ».

 Mais comment Dieu parla-t-il aux prophètes de Baal ? Il ne s'est révélé qu'à son peuple choisi, à Israël selon la chair pendant l'Age judaïque, et à Israël selon l'esprit pendant l'Age de l'Evangile. « Je vous ai connus, vous seuls, de toutes les familles de la terre ». — Amos 3 : 2 ; 1 Cor. 2 : 6-10.

Une lettre de Lady Somerset (Angleterre), lue avec félicitations par le président Barrows, faisait les concessions suivantes à l'église de Rome :

 « J'éprouve de la sympathie pour tout effort tendant à amener un accord parmi les hommes plutôt que leur antagonisme... La seule manière d'unir est de ne jamais aborder des sujets sur lesquels nous sommes irrévocablement opposés. La question qui entraîne aujourd'hui la plus grande divergence est peut-être celle de l'épiscopat historique. Je ne crois pas à cette institution et malgré cela, le grand et bon prélat qu'est l'Archevêque Ireland

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qui, lui, y croit, ne me refuserait pas son aide cordiale, non en tant que protestant, mais parce que je travaille dans l'œuvre de tempérance. Il en fut de même, en Angleterre, du regretté conducteur le Cardinal Manning, et cela est encore vrai de nos jours de Mgr Nugent de Liverpool, prêtre populaire, universellement vénéré et aimé. Un accord général du public sur la méthode pratique de réaliser la règle d'or, énoncée d'une manière négative par Confucius et d'une manière positive par Christ, nous rassemblera tous dans un même camp ».

 On fit rarement allusion à la doctrine d'une réconciliation par un substitut, et la plupart des orateurs la mirent franchement de côté comme une relique du passé, indigne du dix-neuvième siècle de lumière. Seules, quelques voix s'élevèrent pour la défendre, mais non seulement ce fut une très petite minorité du Congrès, mais leurs conceptions furent plutôt mal accueillies. Le Révérend Joseph Cook fut l'un des membres de cette faible minorité, et les remarques qu'il fit furent par la suite critiquées et rondement stigmatisées du haut d'une chaire de Chicago.Dans son discours, M. Cook déclara que la religion chrétienne est la seule vraie religion, et son acceptation le seul moyen de s'assurer la félicité après la mort. S'appuyant pour illustrer l'efficacité de la réconciliation (« atonement ») dans la purification des péchés même les plus vils, sur l'un des personnages de Shakespeare, il déclara :

« Voici Lady Macbeth. Quelle religion peut laver la main droite rouge (de sang) de Lady Macbeth ? Voila la question que je pose aux quatre continents et aux îles de la mer, à moins que vous ne puissiez répondre que vous êtes venus au Congrès des Religions sans intention sérieuse. Je me tourne vers l'Islamisme. Pouvez-vous laver sa main droite rouge de sang ? Je me tourne vers la religion de Confucius et celle de Bouddha. Pouvez-vous laver sa main droite rouge de sang ? ».

En réponse à cela, et après le Congrès, le Rév. Jenkin Lloyd Jones, Pasteur de l'église de Ail Soûl, à Chicago, et l'un des intéressés enthousiastes au Congrès, déclara :

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« Nous voulons dévoiler l'immoralité de l'expiation par substitution, cet arrangement du genre de « regarde à Jésus et tu seras sauvé » par lequel le grand orateur de Boston a entrepris de décontenancer les représentants des autres confessions et formes de pensée au Congrès. Pour ce faire, examinons de près le caractère de l'acte commis par Lady Macbeth ainsi que la mentalité de cette femme à qui l'orateur promit une si rapide immunité si elle voulait seulement « regarder la croix ». Ce champion de l'orthodoxie a lancé avec indignation à la face des représentants de toutes les religions du monde l'affirmation qu'il est « impossible dans la nature même des choses que quelqu'un entre dans le royaume des cieux s'il n'est né de nouveau», grâce à cette expiation faite par Christ, cette expiation surnaturelle par substitution qui lave la main rouge de Lady Macbeth, la blanchit, et fait d'une meurtrière une sainte. Voici tout ce que j'ai à dire à un tel christianisme : je suis content de ne pas croire à un tel christianisme, et j'invite tous ceux qui aiment la moralité, tous les amis de la justice, tous ceux qui croient à un Dieu infini dont la volonté est la droiture, dont la providence est favorable à la justice, de désavouer un tel christianisme. Un tel « plan de salut » est non seulement déraisonnable, mais il est immoral. Il est démoralisant, il est une duperie et un piège dans ce monde, quel qu'il puisse être dans l'autre... Je me détourne du Calvaire si la vision que j'en ai me laisse assez égoïste pour demander un salut qui laisse le Prince Sidartha en dehors d'un ciel où se trouve éternellement Lady Macbeth ou n'importe quelle autre âme aux mains rouges de sang ».

Ensuite, une « réunion de programme oriental » eut lieu dans la même église où le même Révérend (?) gentleman lut des extraits choisis de Zoroastre, Moïse, Confucius, Bouddha, Socrate et Christ, tendant tous à montrer l'universalité de la religion ; vint ensuite le discours fait par un Catholique arménien. Après ce discours, dit le reporter de la presse publique :

 « M. Jones déclara qu'il avait eu la témérité de demander à l'évêque Keane, de l'Université catholique de Washington, s'il assisterait à cette réunion et s'il prendrait position sur un tel programme extrémiste. L'évêque avait répondu en souriant qu'il serait à Dubuque ou pourrait être tenté de venir. « Alors », dit M. Jones, « je lui ai

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demandé s'il ne pouvait pas proposer quelqu'un d'autre ». L'évêque a répondu : « Vous ne devez pas être trop presse. Nous avançons très rapidement. Il se peut qu'avant longtemps je puisse le faire» (*).

« L'église catholique romaine », continua M. Jones, sous la direction d'hommes tels que le Cardinal Gibbons, l'Archevêque Ireland et l'Evêque Spalding, avance, et ces hommes forcent les traînards à marcher. Des gens nous disent que nous avons abandonné le Congrès des Religions aux catholiques d'une part et aux païens d'autre part. Nous allons entendre maintenant nos amis païens. Ce terme « païens » n'a pas le même sens qu'autrefois, et j'en remercie Dieu ».

Le Prof. Henry Drummond figurait sur le programme du Congrès comme devant faire un, discours sur le Christianisme et l'Evolution, mais comme il ne put venir, son discours écrit fut lu par le Dr Bristol. Faisant avec mépris allusion à la doctrine de la réconciliation, que sa doctrine de l'Evolution voudrait rendre nulle et non avenue, le Prof. Drummond déclarait dans ce discours qu'une meilleure compréhension de la genèse et de la nature du péché pourrait au moins modifier certains des essais de s'en débarrasser.

 QUELQUES DÉFENSEURS DE LA FOI

Au milieu de cet esprit de compromission, manifesté d'une manière si impudente et si claironnante, ce fut en vérité un réconfort de trouver quelques rares représentants du christianisme protestant qui eurent le courage moral, face à tant d'opposition tant secrète que manifeste, de défendre la foi transmise une fois pour toutes aux saints, bien qu'ils fussent dans un certain embarras parce qu'ils ne discernent pas le divin plan des

 (*) Cependant, Rome a depuis conclu que le Congres de Chicago n'était ni un honneur pour elle, ni un attrait pour ceux gui la soutiennent et elle a annoncé que les papistes, à l'avenir, n'auraient plus rien à faire avec de tels Congrès confus. De plus, il ne manque pas de signes de désapprobation papale à l'égard des prélats romains qui ont pris une part si importante au Congrès de Chicago. Les protestants peuvent en avoir toute la gloire !

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Ages et le rapport important qui existe entre les doctrines fondamentales du christianisme avec le merveilleux système de la vérité divine.

 Le Prof. W. C. Wilkinson, de l'université de Chicago, parla de « l'attitude du christianisme envers d'autres religions ». Il attira l'attention de ses auditeurs sur les écrits de l'Ancien Testament et du Nouveau qui enseignent ce qu'est le christianisme, et sur les dispositions hostiles de ce dernier à l'égard de toutes les autres religions, lesquelles doivent être fausses si le christianisme est la vraie ; il leur parla ensuite de notre Sauveur qui affirma avoir seul le pouvoir de sauver, comme le prouvent les expressions suivantes :

1 « Nul ne vient au Père [c'est-à-dire, aucun homme ne peut être sauvé] que par moi ».

« Je suis le pain de vie ».

« Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive ».,

« Je suis la lumière du monde ».

« Je suis la porte des brebis ».

« Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ».

« Je suis la porte : si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ».

« Ce sont là», dit-il, « quelques-unes des paroles sorties des lèvres de Jésus, du seul homme qui affirma être le seul Sauveur de l'homme ».

 « On peut répondre à cela : mais Jésus a dit aussi : « Lorsque j'aurai été élevé, j'attirerai tous les hommes à moi » ; nous pourrions donc croire que, parmi ces âmes appartenant à d'autres religions, beaucoup seront sauvées, attirées consciemment ou inconsciemment à Jésus, et malgré l'infortune de leur milieu religieux. « Je suis naturellement d'accord avec cette manière de voir. Je suis reconnaissant que tel semble être l'enseignement du christianisme. [Mais cette espérance provient d'un cœur généreux plutôt que de la connaissance du divin plan de salut. Le Prof. W. ne discernait pas alors que le monde ne sera attiré par Christ que dans l'Age millénaire, qu'actuellement seule l'Eglise est attirée, et que la connaissance de l'Eternel qui est la puissance d'attraction maintenant, sera à ce moment-là cette puissance :

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« Car la terre sera pleine de la connaissance de la gloire de l'Eternel, comme les eaux couvrent le fond de la mer». — Hab. 2 : 14]. Je demande simplement que l'on garde fermement à l'esprit que, pour le moment, nous ne discutons pas du tout de l'extension des avantages qui découlent du pouvoir exclusif qu'a Jésus de sauver, mais strictement de la question suivante : Le christianisme reconnaît-il que les religions non chrétiennes aient une part quelconque dans l'efficacité salvatrice ? En d'autres termes, y a-t-il dans les Ecritures un passage quelconque montrant que Jésus exerce sa puissance salvatrice, à un degré quelconque, supérieur ou inférieur, par le moyen d'autres religions que la sienne ? S'il y a la moindre allusion à cela, l'ombre même d'une allusion faite dans la Bible, soit dans l'Ancien, soit dans le Nouveau Testament, dans le sens d'une réponse affirmative à cette question, je confesse ne l'avoir jamais trouvée. Des allusions bien loin d'être chimériques, j'en ai trouvées et en abondance, mais dans le sens contraire à cette question.

 « II me faut vous prier d'observer qu'il n'est pas dans mon intention ici, dans l'intérêt du christianisme, de porter en quoi que ce soit atteinte au mérite des individus qui, parmi les nations, sont parvenus aux cimes les plus élevées de la morale sans avoir recours au christianisme historique, soit sous la forme du Nouveau Testament, soit sous celle de l'Ancien Testament. Je n'ai pas la tâche ici, de vous parler des personnes, soit en général, soit individuellement. Je vous engage à considérer seulement l'attitude prise par le christianisme à l'égard des religions non chrétiennes.

« Passons maintenant des déclarations directes de Jésus pour examiner celles qui furent faites par ses représentants à qui, selon le Nouveau Testament, il conféra le droit de parler avec une autorité égale à la sienne. Parlant, d'une manière générale, des adhérents des religions païennes, il emploie ce langage : « Se disant sages, ils sont devenus fous, et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance de l'image d'un homme corruptible et d'oiseaux et de quadrupèdes et de reptiles » [Rom. 1 : 22, 23].

« Homme, oiseau, bête, reptile — ces quatre spécifications dans leur échelle d'origine semble indiquer chaque différente forme de religion païenne avec laquelle le christianisme, ancien ou moderne, est venu en contact. Les conséquences — sanctionnées par des châtiments

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de la part du Dieu jaloux et offensé des Hébreux et des Chrétiens - d'une telle dégradation de l'instinct inné de l’adoration d'une telle profanation de l'idée, autrefois pure dans le coeur humain, de Dieu l'incorruptible, sont décrites par Paul en des termes dont la force sarcastique, incisive, caustique, pénétrante, les a rendus célèbres et familiers : « C’est pourquoi Dieu les a aussi livrés, dans les convoitises de leurs cœurs, à l'impureté, en sorte que leurs corps soient déshonorés entre eux-mêmes : eux qui ont changé la vérité de Dieu en ensonge, et ont honoré et servi la créature plutôt que celui qui l'a créée, qui est béni éternellement » [Rom. 1 : 24].

« J'arrête ici la citation. Le reste du passage entre dans des détails de reproche bien connus, et bien connus pour être avec raison, mis au compte du monde païen de l’antiquité. II n'y a ici aucune allusion à des exceptions en faveur de points insuffisamment bons, ou au moins pas si mauvais, dans les religions condamnées ; aucune restriction, aucune mitigation du, châtiment évoque, évoqué. Partout l'accusation est accablante, écrasante. On n y trouve aucune idée émise que, dans certains cas, on puisse trouver un culte vrai et acceptable qui soit cache, déguise et inconscient, sous des formes impropres. Il n'est pas possible d'envisager que certains idolâtres (si toutefois parmi eux, il s’en trouve quelques-uns) fassent une distinction entre l'îdole qu'ils servent et le seul Dieu incorruptible et jaloux et que pour ces quelques idolâtres exceptionnels, Dieu soit simplement symbolisé dans l'idole qu’ils adorent avec ostentation. Il n'est pas possible non plus de faire de réserve en faveur de certaines âmes initiées, illuminées, cherchant et trouvant une religion plus pure dans des «mystères» ésotériques interdits au vulgaire profane. Le christianisme ne laisse aucune échappatoire aux religions antichrétiennes jugées et réprouvées avec lesquelles il vient en contact. Au lieu de cela, il ne manifeste qu’une damnation [condamnation] sans aucune distinction, jaillissant comme l'éclair de la gloire de sa puissance sur ces incorrigibles coupables du pèche incriminé, celui de l’adoration rendue à des dieux autres que Dieu.

« II n'y a le moindre adoucissement agréable qui soit prévu quelque part pour donner l’assurance ou même l’espérance possible ; qu’un, Dieu bienveillant tendra l’oreille avec bonté aux imputations formellement faites à un autre, comme si elles lui étaient virtuellement destinées bien que d'une manière mal comprise. Une telle

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idée, juste ou non, n'est pas scripturale. En fait, elle est antiscripturale, donc anti-chrétienne. Le christianisme ne mérite pas la louange d'une telle libéralité. Touchant les prérogatives uniques, exclusives et incommunicables de Dieu, le christianisme est, admettons-le franchement, une religion étroite, stricte, sévère, jalouse. On peut pardonner à Socrate, mourant, d'avoir proposé qu'un coq soit offert en sacrifice à Esculape, mais le christianisme, le christianisme de la Bible, ne nous donne la moindre raison de supposer qu'un tel acte d'idolâtrie de sa part ait pu être interprété par Dieu comme étant un acte d'adoration que Lui-même pouvait accepter.

« Pierre a déclaré : « En vérité, je comprends que Dieu ne fait pas acception de personnes, mais qu'en toute nation celui qui le craint et qui pratique la justice, lui est agréable » [Actes 10 : 34, 35].

 « Craindre Dieu d'abord, et ensuite pratiquer la justice, ce sont là des traits qui caractérisent toujours et partout l'homme agréable à Dieu. Mais il est évident que, dans l'idée du christianisme, craindre Dieu n'est pas en adorer un autre que lui. Ce sera donc dans la mesure où un homme échappe à la religion ethnique qui le domine, et s'élève — non grâce à elle, mais malgré elle — dans l'élément transcendant du vrai culte divin, qu'il sera acceptable à Dieu.

« De toute religion ethnique, peut-on alors dire que c'est une vraie religion, mais seulement qu'elle n'est pas parfaite ? Le christianisme dit : Non. Le christianisme exprime des paroles d'espérance indéfinie concernant ceux — certains d'entre eux — qui n'auront jamais entendu parler de Christ. Ces paroles, les chrétiens bien entendu les soutiendront et les entretiendront selon leur valeur inestimable. Mais ne commettons pas l'erreur de leur prêter un rapport quelconque avec les religions erronées de l'humanité. Nulle part, les Ecritures ne représentent ces religions comme des tâtonnements pa Thetiques et partiellement heureux pour trouver Dieu. Chacune d'elles et toutes sont représentées comme conduisant à tâtons vers le bas, et non vers le haut. D'après le christianisme, elles sont un obstacle et non une aide. L'adhésion que leur apportent leurs fidèles est semblable à l'étreinte aveugle des racines et des rochers par des hommes qui se noient, étreinte qui ne tend qu'à les maintenir au fond de la rivière. La vérité qui se trouve

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dans la fausse religion peut aider, mais ce sera la vérité qui le fera et non la fausse religion.

 « D'après le christianisme, la fausse religion déploie toute sa force pour étouffer et tuer la vérité qui se trouve en elle, d'où la dégénérescence historique représentée dans le premier chapitre de Romains comme affectant les fausses religions en général. Si leurs efforts tendaient à l'élévation, elles s'amélioreraient de plus en plus. Si, en fait, comme l'enseigne Paul, elles empirent de plus en plus, ce doit être parce que leurs efforts tendent à la dégradation.

« En conséquence, l'attitude du christianisme à l'égard des religions autres que la sienne est une attitude d'hostilité universelle, absolue, éternelle, inapaisable, tandis qu'a l'égard de tous les hommes partout, les adhérents des fausses religions n'étant nullement exceptés, son attitude est une attitude de grâce, de miséricorde, de paix pour quiconque la veut [la recevra]. Combien en trouvera-t-on qui la voudront [recevront] ? C'est là un problème que le christianisme laisse sans solution».

 Le Rév. James Devine, de la Ville de New York, parla également sur le message du christianisme aux autres religions, en présentant clairement la doctrine de la rédemption grâce au sang précieux de Christ. Il déclara : « Nous en arrivons maintenant à une autre vérité fondamentale de l'enseignement chrétien, la doctrine mystérieuse de la réconciliation («atonement»). Le pèche est un fait indiscutable. Il est universellement reconnu et avoué. Il donne lui-même son témoignage. Il est, de plus, une barrière entre l'homme et son Dieu. La sainteté divine et le péché avec sa répugnance, sa rébellion, son horrible dégradation et sa ruine sans espoir, ne peuvent s'unir dans aucun système de gouvernement moral. Dieu ne peut tolérer le péché ni temporiser avec lui, ni lui faire une place en sa présence. Il ne peut parlementer avec lui ; il doit le punir. Il ne peut négocier avec lui ; il doit le juger à la barre. Il ne peut pas l'ignorer ; Il doit le vaincre. Il ne peut lui accorder un rang moral ; il doit le frapper de la condamnation qu'il mérite. « La réconciliation est la méthode merveilleuse de Dieu pour justifier, une fois pour toutes, devant l'univers, son attitude éternelle à l'égard du péché, par la prise en charge volontaire, dans l'esprit de sacrifice, de son

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châtiment. Cela, il le fait dans la personne de Jésus-Christ. Les faits de la naissance de Christ, de sa vie, de sa mort et de sa résurrection prennent place dans le domaine de la véritable histoire, et la valeur morale et l'efficacité propitiatoire de son obéissance parfaite et de sa mort en sacrifice deviennent un mystérieux élément d'une valeur infinie dans le cours de rajustement des relations du pécheur avec son Dieu.

« Christ est accepté par Dieu comme substitut. Le mérite de son obéissance et la dignité élevée de son sacrifice sont tous deux utiles à la foi. Le pécheur humble, repentant et conscient de son indignité, accepte Christ comme son rédempteur, son intercesseur, son sauveur, et en toute simplicité croit en lui, confiant dans ses assurances et ses promesses, basées comme elles le sont, sur son Intervention dans la réconciliation ; il reçoit alors de Dieu comme don de l'amour souverain tous les avantages de l'œuvre médiatrice de Christ. Telle est la manière pour Dieu d'atteindre le but du pardon et de la réconciliation. Telle est sa manière d'être lui-même juste tout en accomplissant pourtant la justification du pécheur. Ici encore, nous avons le mystère de la sagesse dans sa démonstration la plus auguste.

 « Tel est le cœur de l'évangile. Il palpite d'un amour mystérieux ; il bat avec les douleurs ineffables de la guérison divine ; il a un rapport vital avec le système tout entier de gouvernement ; dans ses activités cachées, il échappe à l'examen de la raison humaine, mais il fait couler le sang vital à travers l'histoire et il donne au christianisme sa vitalité excellente et sa vigueur impérissable. C'est parce que le christianisme élimine le péché du problème que sa solution est complète et définitive.

 « Le christianisme doit parler au nom de Dieu. C'est à Dieu qu'il doit son existence, et le secret profond de sa dignité et de sa puissance est qu'il révèle Dieu. Ce serait pour le christianisme de l'effronterie que de parler simplement sous sa propre responsabilité, ou même au nom de la raison. Il n'a aucune philosophie d'évolution à propager. Il a, de la part de Dieu, un message à délivrer. Il n'est pas en lui-même une philosophie ; il est une religion. Il n'est pas né de la terre ; il est l'ouvrage de Dieu. Il ne vient pas de l'homme, mais de Dieu, et il est intensément vivant de sa puissance, actif de son amour, bienveillant de sa bonté, rayonnant de sa lumière, chargé de sa vérité, envoyé avec son message, inspiré de

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son énergie, rempli de sa sagesse, animé du don de guérison spirituelle et fort de sa suprême autorité.

« II a une mission parmi les hommes, toutes les fois qu'il les rencontre et en quelque lieu que ce soit, ce qui est aussi sublime que la création, aussi merveilleux que l'existence spirituelle et aussi rempli de signification mystérieuse que l'éternité. Il trouve son foyer autant que son centre de rayonnement dans la personnalité de son grand révélateur et Instructeur que tous les doigts de lumière désignaient avant son avènement et duquel, depuis son incarnation, a resplendi toute la clarté du jour.

 « Son esprit est plein de sincérité naturelle, de majestueuse dignité et de tendre désintéressement. Il vise à donner une bénédiction plutôt qu'à soutenir une comparaison. Il est moins soucieux de se défendre que d'accorder ses bienfaits. Il est moins préoccupé à s'assurer l'honneur suprême pour lui-même qu'à gagner le chemin du cœur. Il ne cherche pas à railler, à dénigrer ou à humilier son rival, mais plutôt à le soumettre par l'amour, à l'attirer par sa propre excellence et à le supplanter par la vertu de sa propre supériorité incomparable. De lui-même, il est Incapable d'avoir un esprit de rivalité, à cause de son propre droit indiscutable de régner. Il n'a que faire du sarcasme, il peut se passer du mépris, il ne porte aucune arme de violence, il ne s'adonne pas à la discussion, il est incapable de fourberie ou de tromperie, et il répudie l'hypocrisie de langage. Il compte toujours sur son propre mérite intrinsèque, et base toutes ses affirmations sur son droit à être entendu et honoré.

« Son témoignage des miracles est plutôt une exception qu'une règle. Le miracle était un signe pour aider la foi faible. C'était une concession faite dans l'esprit de condescendance. Les miracles suggèrent la miséricorde tout autant qu'ils proclament la majesté. Lorsque nous considérons les sources illimitées de puissance divine, et la facilité avec laquelle des signes et des prodiges eussent pu être multipliés dans une variété et une force déconcertantes, nous avons le sentiment d'une sévère conservation de puissance et un net refus de spectaculaire. Le mystère de l'histoire chrétienne est la parcimonie avec laquelle le christianisme a utilisé ses ressources. Cela constitue, pour la foi, une épreuve souvent douloureusement sévère, de remarquer le visible manque d'énergie et d'élan, de force irrésistible dans les progrès apparemment lents de notre sainte religion. [Il doit en être nécessairement ainsi

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 pour ceux qui ne sont pas encore arrivés à comprendre le divin plan des Ages].

 « Sans doute Dieu a-t-il ses raisons, mais en attendant, nous ne pouvons que discerner dans le christianisme un esprit de réserve mystérieuse, de prodigieuse patience, de voix mise en sourdine et de contrainte voulue. Il ne « crie pas et il n'élève pas la voix et il ne la fait pas entendre dans la rue ». Des siècles s'écoulent, le christianisme n'atteint que des portions de la terre, mais tout ce qu'il touche, il le transfigure. Il semble mépriser les accessoires matériels et ne compte comme victoires dignes d'être remportées que celles qui le sont par le contact spirituel avec l'âme individuelle. Son rapport avec d'autres religions a été caractérisé par une réserve exceptionnelle, et ses progrès ont été marqués par une dignité sans ostentation en accord avec l'attitude majestueuse de Dieu son auteur.

 « Nous avons donc raison de parler de l'esprit de ce message comme étant totalement exempt du vulgaire sentiment de rivalité, entièrement au-dessus de l'emploi de méthodes spectaculaires ou faussement attrayantes, infiniment étranger à tous les simples expédients ou à l'effet dramatique, entièrement libre d'affectation ou de duplicité d'esprit, ne se souciant pas d'alliance avec le pouvoir mondain ou le renom social, recherchant davantage une place d'influence dans un cœur humble qu'un siège de puissance sur un trône royal, entièrement absorbé à revendiquer l'affectueuse allégeance de l'âme et à s'assurer la transformation morale du caractère, afin que son propre esprit et ses principes puissent gouverner la vie spirituelle des hommes..

« Le christianisme parle donc aux autres religions avec une franchise et une simplicité sans réserve, basées sur son propre droit incontestable d'être entendu. Il reconnaît l'indubitable sincérité de la conviction personnelle et l'ardeur intense du combat moral dans le cas de nombreuses âmes réfléchies qui, à l'instar des A Theniens du temps jadis, « l'adorent dans l'ignorance » ; il avertit et persuade et ordonne comme il en a le droit ; il parle comme le, fit Paul sur la colline de Mars en présence des païens cultivés, de ce jour fixé dans lequel le monde doit être jugé, et de « cet homme » par qui il doit être Juge ; il répète et répète encore son appel invariable et Inflexible à la repentance ; il réclame l'acceptation de ses règles morales ; il exige la soumission, la loyauté la révérence et l'humilité.

« Tout ceci, il le fait avec une expression magnifique et résolue d'insistance tranquille. Il impose souvent son affirmation par l'argumentation, la supplication et la sollicitation affectueuse ; cependant, dans tout cela et au travers de tout cela, on doit discerner une expression claire, éclatante d'insistance sans compromis, révélant cette volonté personnelle suprême qui a donné naissance au christianisme, et au nom de laquelle ce dernier parle toujours. Il transmet son message avec un air de confiance paisible et de tranquille maîtrise. Nul souci de préséance, nul soin spécial pour l'apparence, nulle possibilité d'être secondé, nul esprit grossier de rivalité. Au contraire, il s'exprime avec la persuasion intime de cette suprématie simple, naturelle, incomparable, infinie qui désarme promptement la rivalité, et à la fin provoque l'admiration et impose la soumission des cœurs exempte de malice et de ruse ».

Parmi ces nobles discours pour la défense de la vérité, il y eut également celui du Comte Bernstorff d'Allemagne. Il déclara : « J'ai confiance que personne ici ne considère sa propre religion avec légèreté [bien qu'il apprît certainement le contraire avant la clôture du Congrès. Ceci fut dit à son début]. En ce qui me concerne, je déclare que je suis ici en simple chrétien évangélique, et que je n'aurais mis un pied dans ce Congrès si j'avais pensé qu'il ne signifiait rien d'autre qu'un consentement sur l'idée que toutes les religions sont pareilles, et qu'il est simplement nécessaire d'être sincère et droit. Je ne peux consentir à rien de ce genre. Je crois que seule la Bible est vraie, et que le christianisme protestant est la seule vraie religion. Je ne désire aucun compromis d'aucune sorte.

 « Nous ne pouvons nier que nous qui sommes dans ce Congres, sommes séparés par de grands et importants principes. Nous admettons que ces différences ne peuvent être rapprochées, mais nous sommes réunis en croyant que chacun a le droit d'avoir sa foi. Vous invitez chacun à venir ici comme un sincère défenseur de sa propre foi.

 Pour ma part, je me tiens devant vous avec le même désir que celui qui animait Paul alors qu'il se tenait devant les représentants de la cour romaine et devant Agrippa, le roi juif. Plût à Dieu que tous ceux qui m'entendent aujourd'hui, fussent à la fois presque et tout à fait comme je suis. Je ne peux dire « hormis ces liens». Je remercie

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Dieu d'être libre, sauf pour tous les défauts et les imperfections qui sont en moi et qui m'empêchent d'embrasser mon credo comme j'aimerais le faire.

 « Mais alors, pourquoi nous réunissons-nous, si nous ne pouvons montrer de la tolérance ? Eh bien ! le terme tolérance est employé de différentes manières. Si les paroles du Roi Frédéric de Prusse, « dans mon pays, chacun peut aller au ciel à sa propre manière » sont employées comme une maxime de science politique, nous ne pourrions jamais trop l'approuver. Quelle effusion de sang, quelle cruauté auraient été épargnées dans le monde si elle avait été adoptée ! Mais si elle est l'expression de l'indifférence religieuse qui prévaut pendant ce dernier siècle et à la cour du monarque qui était l'ami de Voltaire, alors nous ne devons pas l'accepter.

 « Dans son êpître aux Galates, Saint Paul rejette toute autre doctrine, même si elle était enseignée par un ange du ciel. Comme chrétiens, nous sommes des serviteurs de notre Maître, le Sauveur vivant. Nous n'avons aucun droit de compromettre la vérité qui nous est confiée, soit en la considérant à la légère, soit en taisant le message qu'il nous a donné pour les humains. Mais nous sommes rassemblés, chacun de nous désirant gagner les autres à son propre credo. Ce Congrès ne sera-t-il pas un Congrès de guerre plutôt que de paix ? Ne va-t-il pas nous éloigner les uns des autres au lieu de nous rapprocher ? Je ne le pense pas, si nous maintenons la vérité que nos grandes doctrines vitales ne peuvent être défendues et propagées que par des moyens spirituels. Une lutte ouverte avec des armes spirituelles ne doit pas brouiller les combattants ; au contraire, elle les rapproche souvent.

 « Je pense que cette conférence aura agi suffisamment pour graver à jamais son souvenir sur les feuillets de l'histoire si ce grand principe [la liberté religieuse] est adopté par tous. Une lueur point dans chaque cœur, et le dix-neuvième siècle nous a apporté beaucoup de progrès à ce point de vue ; pourtant, nous risquons d'entrer dans le vingtième siècle avant que le grand principe de la liberté religieuse ait trouvé une acceptation universelle ».

En contraste frappant avec l'esprit général du Congrès, fut également le discours de M. Grant, du Canada. Il déclara :

 « II me semble que nous devrions ouvrir ce Congrès des religions, non avec le sentiment que nous accomplissons

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une grande chose, mais avec des sentiments humbles en confessant de tout notre cœur nos péchés et nos échecs. Pourquoi les habitants du monde n'ont-ils pas reçu la vérité? c'est notre faute. L'apôtre Paul, se reportant à l’époque ou Dieu guida si merveilleusement son peuple en arriva a discerner la clef de toutes les maximes de l’histoire de ce dernier : l'Eternel a étendu tout le jour ses mains vers un peuple rebelle et contredisant bien qu’il y ait toujours eu un petit nombre de justes, Israël en tant que nation, ne comprit pas l'Eternel et, de ce fait ne put comprendre la merveilleuse mission qui lui avait été confiée.

« Si Saint Paul était ici aujourd'hui, ne ferait-il pas la même triste confession touchant le dix-neuxième siècle de la chrétienté ? Ne dirait-il pas que nous nous sommes enorgueillis de notre christianisme, au lieu de le laisser nous humilier et nous crucifier? Ne dirait-il pas aussi que nous nous sommes enflés de posséder le christianisme au lieu de lui permettre qu'il nous possède ? Ne dirait-il pas que nous avons séparé le christianisme d'avec l'ordre moral et spirituel du monde, au lieu de comprendre que c’est le christianisme qui doit le pénétrer, l'interpréter le compléter et l'éprouver, et qu'ainsi nous avons caché sa gloire et obscurci sa puissance ? Tout le long du jour notre Sauveur a dit : « J'ai étendu mes mains vers un peuple désobéissant et contredisant». Mais la seule condition indispensable de succès, c'est que nous reconnaissions la cause de notre échec que nous la confessions dans un esprit humble, simple, repentant et obéissant, et qu'avec un courage et une foi indomptables et dignes de l'Occident, nous allions de l'avant et agissions autrement ».

Si de tels sentiments avaient au moins trouvé un écho dans ce grand Congrès ! Mais, hélas ! Il n'en fut rien. Au contraire, il se caractérisa par beaucoup d'orgueil en se vantant des « merveilleux progrès religieux du dix-neuvième siècle ». La première impression du Comte Bernstorff fut justifiée, car, en effet, il y eut de graves compromissions de la doctrine et des principes chrétiens. C'est ce que l'on vit dans les sessions subséquentes du Congrès

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CONTRASTE ENTRE LES ATTITUDES CATHOLIQUE, PAÏENNE ET LE CHRISTIANISME PROTESTANT

L'attitude assurée et positive du catholicisme et des diverses religions païennes était en contraste manifeste avec le scepticisme du christianisme protestant. Aucune phrase ne fut prononcée par aucun d'entre eux contre l'autorité de leurs livres sacrés ; ils louèrent et recommandèrent leur religion, tandis qu'ils écoutèrent avec surprise les discours sceptiques et incrédules des chrétiens protestants contre la religion chrétienne et contre la Bible pour lesquelles les païens eux-mêmes montraient le plus grand respect.

Comme preuve de la surprise des étrangers lorsqu'ils apprirent cet état de choses parmi les chrétiens, nous citons ce qui suit du discours publié de l'un des délégués du Japon à une grande réunion tenue à Yokohama pour fêter leur retour et entendre leur rapport. L'orateur déclara :

« Lorsque nous reçûmes l'invitation d'assister au Congrès des Religions, notre organisation bouddhiste ne voulut pas nous envoyer comme ses représentants. La grande majorité croyait à une mesure adroite de la part des chrétiens pour nous avoir là-bas et ensuite pour nous tourner en ridicule ou pour essayer de nous convertir. En conséquence, nous y allâmes en simples particuliers. Mais ce fut une merveilleuse surprise qui nous attendait. Nos idées étaient toutes fausses. Le Congrès était convoqué parce que les nations occidentales en sont arrivées à discerner la faiblesse et l'absurdité du christianisme, et elles souhaitaient réellement nous entendre parler de notre religion et apprendre ainsi quelle est la meilleure religion.

 Il n'y a dans le monde aucun pays meilleur que l'Amérique pour propager les enseignements du bouddhisme. En Amérique le christianisme n'est qu'un agrément de la société. Il n'est vraiment cru que par très peu de gens. La grande majorité des chrétiens boivent et commettent divers péchés grossiers, et ont une vie très dissolue, bien que le christianisme soit une croyance très répandue et qu'elle serve d'agrément social. Son manque d'influence prouve sa faiblesse. Les assemblées manifestèrent la grande supériorité du bouddhisme sur le christianisme, et le simple fait de convoquer les réunions montra que le peuple américain et les autres peuples occidentaux avaient perdu leur foi dans le christianisme et étaient prêts à accepter les enseignements de notre religion supérieure».

 Il n'est pas surprenant qu'à la clôture des discours, un chrétien japonais ait déclaré : « Comment des chrétiens américains ont-ils pu commettre une si grande faute en tenant un tel rassemblement et porter préjudice au christianisme comme ces réunions le feront au Japon ? ».

Ceux qui sont au courant de l'histoire savent quelque chose de cette grande puissance antichrétienne, l'église de Rome, dont les protestants recherchent si ardemment l'affiliation ; ceux qui gardent les yeux ouverts sur ses activités présentes, savent que son cœur et son caractère sont toujours inchangés. Ceux qui sont quelque peu informés savent bien que l'église catholique grecque a soutenu et approuvé, si vraiment elle n'en a pas été l'instigatrice, la persécution russe des Juifs, des « Stundists » et de tous les autres chrétiens qui, se réveillant de l'aveuglement et de la superstition de l'église catholique grecque, cherchent et trouvent Dieu et la vérité par l'étude de sa Parole. Les persécutions incitées par les prêtres catholiques grecs et poursuivies par la police sont du genre le plus cruel et le plus révoltant. Mais néanmoins, on recherche très ardemment l'union et la coopération avec ces deux systèmes, les églises catholiques romaine et grecque, comme aussi avec toutes les formes de superstition et d'ignorance païennes.

 LES ÉPAISSES TÉNÈBRES DU PAGANISME AVEC LESQUELLES DES CHRÉTIENS DÉSIRENT FAIRE ALLIANCE

Des chrétiens désirent maintenant la coopération et la sympathie du paganisme. Nous pouvons nous faire une idée des épaisses ténèbres de ce paganisme d'après la réplique indignée que fit le Dr. Pentecost aux critiques

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que certains des étrangers adressèrent au christianisme et aux missions chrétiennes. Il déclara :

 « Je trouve regrettable que l'on fasse tendre toute phases à faire dégénérer les discussions de ce Congres en une suite d'accusations et de récriminations; néanmoins nous chrétiens nous sommes restés assis patiemment pour écouter une série dee critiques que certains représentants des religions de l'Orient ont adressées au christianisme touchant ses résultats. Par exemple, les bouges de Chicago et de New York, la perversité sans nom qui s’étale aux yeux mêmes des étrangers qui sont nos hôtes ; la licence l’ivrognerie les querelles, les assassinats, les crimes d'une certaine classe nous ont été attribués. Les fautes commises par les Parlements et les gouvernements tant en Angleterre qu'en Amérique ont été mis sur le compte du christianisme. Le commerce de l'opium, le trafic du rhum, les violations de traités, les lois barbares et inhumaines contre les Chinois, etc., tout a été mis sur le compte de l’église chrétienne: [Mais si les chrétiens prétendent que ces nations sont des nations chrétiennes peuvent-ils raisonnablement blâmer ces représentants païens de penser et de les juger en conséquence ?].

« II semble à peine nécessaire de dire toutes ces choses, l'immoralité l'ivrognerie, les crimes, le manque de fraternité et la rapacité de ces divers trafics néfastes que nos pays ont introduits en Orient n'ont rien a voir avec le christianisme. [Si, si ces nations sont des nations chrétiennes. En affirmant qu'elles le sont, l’église est responsable de leurs péchés ; c'est donc a juste titre qu’on l’en accuse] L’Eglise de Christ travaille nuit et jour à corriger et à abolir ces crimes. C'est d'une voix unanime que l’église chrétienne condamne le trafic de l’opium celui de l'alcool les lois oppressives contre les Chinois et toutes les formes de vice et de cupidité dont se plaignent nos amis orientaux.

 « Nous consentons à être critiqués, mais quand je rappelle le fait que ces critiques viennent en partie de messieurs qui représentent un système de religion, dont les temples servis par les castes les plus élevés et prêtres brahamanes , sont les cloître autorisés et établis d’un système d’immoralité et de débauche sans parallèle en aucun pays occidental, je sens que garder le silence devant ces critiques serait les accepter. Je pourrais vous emmener dans dix mille temples, plus ou moins — plutôt plus que

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moins — dans toutes les parties de l'Inde, auxquels sont attachées deux à quatre cents prêtresses, dont les vies ne sont pas toutes ce qu'elles devraient être.

« J'ai vu cela de mes propres yeux, et personne ne le nie en Inde. Si vous en parlez aux Brahmanes, ils vous diront que c'est une partie de leur système concernant le commun peuple. Retenez bien que ce système est l'institution autorisée de la religion hindoue. Il n'est que de regarder les abominables sculptures sur les temples à la fois des Hindous et des Bouddhistes, les symboles hideux des anciens systèmes phalliques qui sont les objets les plus populaires adorés dans l'Inde, pour être Impressionné par la corruption des religions. Retenez bien que ces dernières ne sont pas seulement tolérées, mais établies dirigées et dominées par les prêtres de la religion. Seuls les peintures et portraits indécents de l'ancienne Pompéi égalent en obscénité les choses qui sont à la vue de tous dans les temples de l'Inde et autour de leurs entrées.

" II semble un peu pénible que nous devions supporter les critiques que ces représentants de l'hindouisme font contre la partie impie des pays occidentaux, alors qu'ils vivent dans des énormes maisons de verre comme celles-ci chacune d'elles étant érigée, protégée et défendue par les conducteurs de leur propre religion.

« Nous avons entendu beaucoup parler de la « paternité de Dieu et de la fraternité de l'homme» comme étant une des doctrines essentielles des religions orientales . En fait, je n'ai jamais été capable de trouver — et j'ai mis au défi d'en produire un dans l'Inde entière — un seul texte dans l'une quelconque des littératures hindoues qui Justifie ou même suggère la doctrine de la « paternité de Dieu et de la fraternité de l'homme ». C'est là un pur plagiat aux dépens du christianisme. Nous nous réjouissons qu’ils l'aient adoptée et assimilée. Comment un Brahmane qui considère tous les hommes d'une caste inférieure et spécialement les pauvres parlas avec un esprit de dégoût et les estime comme appartenant à un ordre différent d’êtres, provenant de singes et de démons, peut-il oser nous dire qu'il croit en la paternité de Dieu et en la fraternité de l'homme ? Si un Brahmane croit en la fraternité de l'homme, pourquoi refuse-t-il les aménités sociales et l'hospitalité ordinaire aux hommes des autres castes, aussi bien qu'à ses frères occidentaux qu'il étreint si magnifiquement dans les bras condescendants de sa

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doctrine trouvée depuis peu de la paternité de Dieu et de la fraternité de l'homme ?

«S'il v a une fraternité quelconque de l'homme en Inde l'observateur le plus distrait ne peut hésiter à dire qu'il n'y a pas de fraternité touchant les sœurs qui soit reconnue d'eux. Que les horreurs sans nom, dont les femmes hindoues de l'Inde sont les victimes, répondent à cette déclaration.

 « Jusqu'à ce que le gouvernement anglais ait renversé d'une main ferme l'ancienne institution religieuse hindoue de Suttee [veuve hindoue — Trad.], chaque année, des centaines de veuves hindoues se jetaient de bon cœur sur le bûcher funéraire de leur mari mort, embrassant ainsi les flammes qui brûlaient leur corps plutôt que de se livrer aux horreurs sans nom et à l'enfer vivant du veuvage hindou. Que nos amis hindous nous disent ce que leur religion a fait pour la veuve hindoue, et en particulier pour l'enfant veuve avec sa tête rasée comme une criminelle dépouillée de ses ornements, vêtue de haillons, réduite a une position d'esclave pire que celle que nous pouvons concevoir, devenue le souffre-douleur de la famille, et souvent vouée à des usages pires encore et sans nom. C’est à cet état et à cette condition que se trouve réduite la pauvre veuve sous la sanction de l'hindouisme. Il y a deux années seulement, on demanda au gouvernement britannique de voter une nouvelle loi sévère élevant « l’âge de consentement » à douze ans, âge ou il était légal pour un hindou de consommer les rapports de mariage avec sa femme-enfant. Les hôpitaux chrétiens, remplis de petites filles abusées à peine sorties de leur enfance, devinrent un fait si outrageant que le gouvernement dut intervenir pour arrêter ces crimes qui étaient perpètrés au nom de la religion. L'agitation fut si grande à ce sujet en Inde qu'on craignit comme imminente une révolution religieuse qui aurait presque tourné en soulèvement.

 « Nous avons été critiqués par nos amis orientaux nous reprochant de juger avec un jugement ignorant et prévenu parce qu'au début de ce Congrès, un défi fut lancé auquel cinq personnes seulement furent capables de dire qu’elles avaient lu la Bible de Bouddha ; dès lors, on supposa que notre jugement était ignorant et injuste. On aurait pu lancer le même défi en Birmanie ou a Ceylan, et en dehors de la prêtrise, il est presque permis de dire qu’il y aurait eu moins de cinq personnes qui auraient été capables de dire qu'elles avaient lu leurs propres écritures.

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Les Badas des Hindous sont des objets d'adoration. Personne sauf un Brahme ne peut les enseigner, encore moins les lire. Avant que les missions chrétiennes n'aillent en Inde, le sanscrit était pratiquement une langue morte. Si les écritures indiennes ont été enfin traduites dans la langue indigène ou donnée aux nations occidentales c'est parce que les missions chrétiennes et des érudits occidentaux les ont redécouvertes, déterrées, transportées et apportées à la lumière du jour. La somme des Ecritures en sanscrit connue par l'Indien ordinaire qui a reçu une instruction occidentale n'est constituée que de ces portions qui ont été traduites en anglais ou en langue indigène par des érudits européens ou occidentaux. Le commun peuple, c’est-à-dire les 99 % des Hindous ne connaît que la tradition. Mettons cette exclusivité d'inertie de la part de ces religions indiennes en contraste avec le fait que le chrétien a traduit sa Bible en plus de trois cents langues et dialectes, et qu'il l'a répandue à des centaines de millions d’exemplaires parmi les nations, langues et peuple de la terre- Nous Cherchons la lumière, mais il semblerait que les Bibles de l'Orient aiment les ténèbres plutôt que la lumière parce qu'elles ne supportent pas cette lumière publiée dans l'univers.

« L’hindouisme nouveau et meilleur de nos jours est un développement accompli sous l'influence de l'ambiance chrétienne, mais il n'a pas encore atteint le niveau éthique qui lui donne le droit de donner à l’église chrétienne une leçon de moralité. Jusqu'à ce que l'Inde ait purgé ses temples d'une souillure pire que celle d'Augias, et que ses pandits et ses prêtres aient désavoué et stigmatisé les actes horribles commis au nom de la religion qu'elle soit modeste quand elle proclame la moralité aux autres nations et aux autres peuples ».

 DES RÉFORMATEURS PAÏENS CHERCHENT DIEU

 Tandis que, dans ses représentants, la chrétienté se tenait devant ceux du monde païen, orgueilleuse de ses progrès religieux et ne sachant pas qu'elle était « pauvre et aveugle, et misérable et nue » (Apoc. 3 : 17), le contraste était très grand d'une recherche évidente de Dieu de la part de certains païens ; d'autre part, la finesse avec laquelle ils discernaient et d'une manière indirecte critiquaient

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les contradictions des chrétiens, mérite d'être soulignée d'une façon toute spéciale.

Deux discours habiles prononcés par des représentants hindous nous donnent quelque idée du remarquable mouvement en Inde, des ténèbres dans les pays païens, et aussi de l’influence de notre Bible que les missionnaires y portent. La Bible a accompli une œuvre qui n'a pu être détruite bien qu'elle ait été gênée par les credo contradictoires qui l'accompagnent et prétendent l'interpréter. Nous apprenons qu'au Japon existent des conditions semblables. Ci-dessous, nous ajoutons des extraits de trois discours remarquables pour leur évidente sincérité, leur profondeur et leur expression limpide, et qui montrent l'attitude très sérieuse de réformateurs païens qui cherchent après Dieu, s'ils pourraient en quelque sorte le toucher en tâtonnant et le trouver.

 UNE VOIX DE L'INDE NOUVELLE

M Mozoomdar s'adressa à l'assemblée en ces termes :

 « M LE PRESIDENT, MM. LES REPRESENTANTS DES NATIONS ET DES RELIGIONS :

Le Brahmo Somaj de l'Inde que j'ai l'honneur de représenter est une nouvelle société ; notre religion est une nouvelle religion, mais elle vient d'une lointaine, très lointaine antiquité, des racines mêmes de notre vie nationale, il y a des centaines de siècles. « II y a soixante-trois ans, tout le pays de l'Inde était rempli d'une immense clameur. Le grand bruit discordant d'un poly Theisme hétérogène déchirait le silence du ciel. Les pleurs des veuves, que dis-je, bien plus lamentables les cris de ces misérables femmes qui devaient être brûlées sur les bûchers funéraires de leurs maris morts, profanaient la sainteté de la terre de Dieu. Nous avions la déesse bouddhiste du pays, la mère du peuple, aux dix mains, tenant dans chaque main les armes pour défendre ses enfants. Nous avions la déesse blanche du savoir, jouant sur sa Vena, instrument de musique à cordes, les cordes de la sagesse. La déesse de la bonne fortune, tenant dans ses bras non la corne mais le panier d'abondance, bénissant

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les nations de l'Inde, s'y trouvait aussi ; et le dieu à la tête d’éléphant , et le dieu à califourchon sur un paon, et les trente-trois millions de dieux et de déesses en plus. J’ai ma conception personnelle sur la mythologie de l’hindouisme, mais ce n'est pas le moment d'en discuter.

Parmi le vacarme et le fracas de ce poly Theisme et du mal social, parmi toutes les ténèbres, de l'époque, se dressa un homme, un pur brahmane de naissance et d'éducation, qui s'appelait Raja Ram Dohan Roy. Avant de devenir un homme, il écrivit un livre pour prouver la fausseté de tout poly Theisme et la vérité de l'existence du Dieu vivant. Cela attira la persécution sur sa tête. En 1830, cet homme fonda une société connue sous le nom de Brahmo-Somaj — la société des adorateurs du seul Dieu vivant.

 « Le Brahmo-Somaj fonda ce mono Theisme sur l'inspiration des anciennes écritures hindoues, les Vedas et les Upanishads.

« Au cours du temps, alors que le mouvement grandissait, les membres commencèrent à douter de l'infaillibilité réelle des écritures hindoues. Dans leur âme, ils pensaient, entendre une voix qui, tout d'abord timide, contredisait ça et là les Vedas et les Upanishads. Quels seront nos principes de  Theologie ? Sur quels principes notre religion se tiendra-t-elle ? Le faible ton sur lequel la question fut d’abord posée, s'amplifia de plus en plus et trouva de plus en plus d'écho dans la société religieuse naissante jusqu'à devenir le problème le plus positif sur le plan pratique : sur quel livre toute vraie religion doit-elle s'appuyer ?

 « Rapidement, ils trouvèrent impossible que ce fussent les écritures hindoues le seul témoignage de la vraie religion. Ils trouvèrent que bien qu'il y eût des vérités dans les écritures hindoues, ils ne pouvaient reconnaître ces dernières comme le seul modèle infaillible de la réalité spirituelle. Aussi, vingt et un ans après la fondation du Brahmo-Somaj on abandonna la doctrine de l'infaillibilité des écritures hindoues.

 « Vint ensuite une autre question : N'y a-t-il pas d'autres écritures ? Ne vous ai-je pas dit, l'autre jour, que sur le trône impérial de l'Inde, le christianisme siégeait maintenant, tenant l'Evangile d'une main et le sceptre de la civilisation de l'autre ? La Bible a pénétré en Inde. La Bible est le livre que l'humanité ne devrait pas ignorer.

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écritures hindoues, nous ne pouvions, d’autre part reconnaître l'inspiration et l'autorité de la Bible. En 1861 nous publiâmes un ouvrage dans lequel des extraits de toutes les écritures furent donnés comme le livre qui devait être lu au cors de nos dévotions Ce ne fut pas le missionnaire chrétien qui attira notre attention sur la Bible , ce ne furent pas les prêtres mahométans qui nous montrèrent les excellents passages du Coran ; ce ne fut aucun disciple de Zoroastre qui nous prêcha la grandeur de son Zend-Avesta, mais il y avait dans nos cœurs le Dieu de réalité infini, la source d'inspiration de tous les livres, de la Bible, du Coran du Zend-Avesta, qui attira notre attention sur les vertus révélées dans le récit de l'expérience de sainteté faite partout. C'est par sa direction et par sa lumière que nous reconnûmes ces faits, et c’est sur le roc de la réalité durable et éternelle que nous posâmes notre fondement  Theologique.

« Etait-ce de la  Theologie sans moralité ? Qu'est l’inspiration de ce livre ou l'autorité de ce prophète sans la sainteté personnelle, la propreté de ce temple fait par Dieu ? Peu après que nous eûmes achevé notre  Theologie, nous en vînmes à discerner clairement que nous n’étions pas des hommes bons, des hommes saints à l’esprit pur, et qu’il y avait d'innombrables choses mauvaises autour de nous, dans nos maisons, dans nos usages nationaux, dans l’organisation de notre société. En conséquence, le Brahmo-Somaj se mit à réformer la société. En 1851, le premier « intermariage » fut célébré. En Inde, un intermariage veut dire le mariage de personnes appartenant a des castes différentes. La caste est une sorte de muraille de chine qui entoure chaque famille et chaque petite communauté; aucun homme audacieux aucune femme audacieuse ne s'égarerait au-delà de cette muraille. Dans le Brahmo-Somaj, nous demandâmes : « Est-ce que cette muraille chinoise couvrira à jamais d'opprobre la liberté des enfants de Dieu ? » Non ! Abattez-la ! Renversez-la ! et partez !

« Ensuite, mon conducteur et honoré ami, Keshub Chunder Sen prit des dispositions pour que le mariage entre castes différentes ait lieu. Les Brahmes furent scandalisés. Des devins hochèrent la tête, même des dirigeants du Brahmo-Somaj haussèrent les épaules et mirent leurs mains dans les poches. « Ces jeunes incendiaires » dirent-ils «vont mettre le feu à toute la société ». Mais l'« intermariage » se fit ainsi que le remariage des veuves.

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« Savez-vous ce que sont les veuves en Inde ? Une petite fille de dix ou douze ans vient à perdre son mari, avant même qu'elle ait bien connu ses traits ; depuis cet âge tendre jusqu'au jour de sa mort, elle subira des pénitences, une vie très austère, misérable, la solitude et la honte qui vous font trembler en entendant seulement parler. Je n'approuve pas ou je ne comprends pas la conduite d’une femme qui se marie une première fois puis une seconde fois, puis une troisième fois et une quatrième — qui se marie autant de fois qu'il y a de saisons dans l’année. Je ne comprends pas la conduite de tels hommes et de telles femmes. Mais je pense que lorsqu'une petite enfant de onze ans perd ce que les hommes appellent son mari, la faire tomber dans la misère de toute une vie de veuvage et lui infliger des calamités qui déshonoreraient un criminel, est un acte inhumain dont il n'est pas trop tôt de se débarrasser. D'où, des « intermariages » et des remariages de veuves. Nous avions ainsi pris en main le problème de l'amélioration sociale et domestique et le résultat fut que très rapidement une rupture se fît dans le Brahmo-Somaj. Nous, jeunes gens, nous dûmes partir — nous et toute notre réforme sociale — et nous tirer d’affaire nous-mêmes comme nous le pouvions au mieux. Lorsque ces réformes sociales furent en partie achevées, survint une autre question. '

« Nous avions remarié la veuve ; nous avions préservé les veuves du bûcher ; mais qu'avions-nous fait de notre pureté personnelle, de la sanctification de notre propre conscience, de la régénération de notre âme ? Mais qu’avions-nous fait de notre acceptation devant le terrible tribunal de Dieu de justice infinie ? La réforme sociale et l’accomplissement de bonnes œuvres pour le public ne sont légitimes que s'ils se développent sous le principe d'application générale de la pureté personnelle et de la sainteté de l’âme.

« Mes amis, je suis souvent effrayé, je le confesse, lorsque je médite sur la condition de la société européenne et américaine ou vos activités sont si nombreuses, où votre travail est si étendu que vous en êtes submergés et que vous avez peu de temps pour prendre en considération les grandes questions de régénération, de sanctification personnelle, d'épreuve, de jugement et de l'acceptation devant Dieu. C'est la question de toutes les questions.

 « Après la fin de notre travail de réforme sociale nous étions amenés devant le grand sujet: Comment cette

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nature non régénérée sera-t-elle régénérée ? Ce temple souillé, quelles eaux le laveront-elles pour qu'il soit dans une condition nouvelle et pure ? Tous ces mobiles, tous ces désirs et impulsions mauvaises, les inspirations animales, qu'est-ce qui y mettra fin et rendra l'homme ce qu'il était, l'enfant immaculé de Dieu, comme Christ l'était, comme tous les hommes régénérés l'étaient ? Le principe de  Theologie d'abord, le principe moral ensuite, et en troisième lieu le spirituel du Brahmo-Somaj : dévotions, repentance, prière, louange, foi ; s'en remettre entièrement et absolument à l'esprit de Dieu et à son amour salutaire.

[Ce philosophe païen ne discerne qu'en partie ce qu'est le péché, comme l'indique l'expression qu'il emploie : « un enfant immaculé de Dieu... comme tous les hommes régénérés l'étaient ». Il ne voit pas que même les meilleurs de la race déchue sont loin d'être réellement sans souillure, immaculés, parfaits ; que, par conséquent, tous ont besoin du mérite de la perfection de Christ et du sacrifice pour le péché pour les justifier. Il parle de prières, de foi, etc., et de la miséricorde de Dieu, mais il n'a pas encore appris que la justice est le fondement à la base de toutes les transactions de Dieu, et que ce n'est que par le mérite du sacrifice de Christ que Dieu peut être juste et néanmoins le justificateur des pécheurs qui croient en Christ, couverts de cette manière par sa grande réconciliation pour le péché, accompli il y a dix-huit siècles — une fois pour toutes — pour être un témoignage rendu à tous en son propre temps].

« Des aspirations morales ne signifient pas la sainteté ; un désir d'être bon ne signifie pas être bon. Le taureau qui transporte sur son dos quelques centaines de kilos de sucre ne goûte pas la moindre parcelle de sucre à cause de son fardeau insupportable. Toutes nos aspirations, tous nos beaux souhaits, tous nos beaux rêves et tous nos beaux sermons, que nous les écoutions ou que nous les fassions — qu'ils nous endorment ou que nous les écoutions attentivement — tout cela ne rendra jamais la vie parfaite. La dévotion seule, la prière, la perception directe de l'esprit de Dieu, la communion avec lui, l'humiliation absolue de soi-même devant sa majesté, la ferveur de dévotion, la stimulation religieuse, le grand intérêt aux choses spirituelles, vivre et agir en Dieu, voilà le secret de la sainteté personnelle. Et dans la troisième étape de notre carrière, l’émotion spirituelle, les longues dévotions, la ferveur

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intense, la contemplation, l'abaissement continuel de soi, non pas simplement devant Dieu mais devant l'homme, devinrent en conséquence la règle de notre vie. Dieu est invisible ; cela ne fait de mal à une personne ou ne la rend pas moins respectable si elle dit à Dieu : « Je suis un pécheur ; pardonne-moi ». Mais pour faire vos confessions devant l'homme, pour vous abaisser devant vos frères et vos sœurs, pour essuyer la poussière des pieds des saints hommes, pour sentir que vous êtes un objet misérable, malheureux dans la sainte assemblée de Dieu, cela exige un peu d'abaissement de soi, un peu de courage moral.

« Le dernier principe que j'ai à exposer est la marche progressive du Brahmo-Somaj.

« Le christianisme proclame la gloire de Dieu ; l'hindouisme parle de son excellence infinie et éternelle ; le mahométanisme, par le feu et par le fer, prouve la toute puissance de sa volonté ; le bouddhisme dit combien il est pacifique et joyeux. Il est le Dieu de toutes les religions, de toutes les dénominations, de tous les pays, de toutes les écritures, et notre marche progressive consiste à mettre en harmonie ces divers systèmes, ces divers prophéties et ces divers développements en un seul grand système. C'est pourquoi le nouveau système de religion dans le Brabmo-Somaj est appelé la Nouvelle Dispensation. Le chrétien parle du christianisme en termes d'admiration ; ainsi le fait l'hébreu du judaïsme, le mahométan du Coran, le disciple de Zoroastre du Zend-Avesta. Le chrétien admire ses principes de culture spirituelle ; l'hindou en fait autant, et le mahométan aussi.

 « Mais le Brahmo-Somaj accepte et harmonise tous ces préceptes, systèmes, principes, enseignements et disciplines, et les amalgame en un système unique, et c'est là sa religion. Depuis une décade entière, mon ami, Keshub Chunder Sen, moi-même et d'autres apôtres du Brahmo Somaj avons voyagé de village en village, de province en province, de continent en continent, proclamant cette nouvelle dispensation et l'harmonie de toutes les prophéties religieuses et de tous les systèmes religieux à la gloire du seul vrai Dieu vivant. Mais nous sommes une race asservie ; nous sommes ignorants ; nous sommes incapables ; nous n'avons pas les ressources d'argent pour que notre message puisse être entendu des hommes. Au temps convenable, vous avez convoqué cet auguste Congrès des religions, et le message que nous ne pouvions propager, vous vous êtes chargés de le propager.

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« Je ne viens pas aux sessions de ce Congrès en simple étudiant, ni comme quelqu'un qui a à justifier sa propre organisation. Je viens en disciple, en partisan, en frère. Puissent vos travaux être bénis et prospères, et non seulement votre christianisme et votre Amérique seront exaltés, mais le Brahmo-Somaj se sentira très exalté, et ce pauvre homme qui est venu de si loin pour demander votre sympathie et votre bonté se sentira abondamment récompensé.

« Puisse la propagation de la Nouvelle Dispensation compter sur vous et faire de vous nos frères et nos sœurs. Représentants de toutes les religions, puissent toutes vos religions aboutir à la paternité de Dieu et à la fraternité de l'homme, afin que la prophétie de Christ puisse s'accomplir, que l'espérance du monde puisse être réalisée et que l'humanité puisse devenir un royaume unique avec Dieu, notre Père ».

Nous avons ici une déclaration claire de l'objet et des espérances de ces philosophes visiteurs, et qui pourra dire qu'ils n'ont pas réussi à saisir des occasions favorables ? Si, devant le Congrès, nous avons entendu beaucoup parler de la paternité de Dieu et de la fraternité des hommes non régénérés — sans que soit reconnue la nécessité d'un Sauveur, d'un Rédempteur, pour faire l'expiation du péché et ouvrir « un chemin nouveau et vivant [de retour à la famille de Dieu] à travers le voile, c'est-à-dire sa chair », nous avons entendu parler beaucoup plus de la même chose depuis. Si, devant le Congrès, nous avons entendu parler de la rédemption de la société par des réformes morales, en opposition à la rédemption par le sang précieux, nous avons depuis entendu parler plus encore de cette religion sans Christ. C'est la dernière étape de la chute de ces derniers jours de l'Age de l'Evangile. Elle continuera et augmentera : les Ecritures déclarent qu'« il en tombera mille à ton côté», et l'apôtre Paul demande avec insistance : « Revêtez-vous de l'armure complète de Dieu, afin que vous puissiez tenir ferme dans ce mauvais jour», tandis que Jean le Révélateur demande d'une manière significative « Qui peut subsister ? ». Le thème

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tout entier de l'Ecriture indique que c'est la volonté de Dieu qu'une grande épreuve (« test ») vienne maintenant sur tous ceux qui ont pris le nom de Christ, et que la grande masse de la classe de l'« ivraie » abandonne toute profession de foi dans le sacrifice de la rançon, accompli une fois pour toutes par notre Seigneur Jésus, parce qu'ils n'ont jamais reçu la vérité dans l'amour de la vérité. — 2 Thess. 2 : 10-12.

UNE VOIX DU JAPON

Lorsque Kinza Ringe M. Harai, le savant japonais bouddhiste, lut son papier sur « La position réelle du Japon à l'égard du christianisme », les sourcils de certains des missionnaires sur l'estrade se froncèrent et ils secouèrent la tête en signe de désapprobation. Mais le bouddhiste lança ses reproches incisifs contre les faux chrétiens qui avaient tant fait pour gêner l'oeuvre de propagation de l'Evangile au Japon. Il déclara :

 « II y a très peu de pays au monde qui soient aussi mal compris que ne l'est le Japon. Parmi les innombrables jugements injustes, on représente spécialement sous un faux jour la pensée religieuse de mes compatriotes, et l'on condamne la nation entière comme étant païenne. Qu'elle soit païenne ou quelque chose d'autre, c'est un fait que, depuis le commencement de notre histoire, le Japon a reçu tous les enseignements avec un esprit ouvert ; c'est un fait également que les instructions qui sont venues du dehors se sont mêlées à la religion du pays en complète harmonie, comme on le volt par tant de temples édifiés au nom de la vérité avec une appellation mixte de bouddhisme et de shintoïsme ; on le voit aussi par l'affinité parmi les instructeurs du Confucianisme et du Taoïsme, ou d'autres ismes, et les bouddhistes et les prêtres du Shinto, comme on le voit également par les Japonais pris individuellement qui rendent hommage à tous les enseignements désignés ci-dessus ; on peut le voir encore par la construction particulière des maisons japonaises qui possèdent généralement deux chambres, l'une pour un temple bouddhiste en miniature et l'autre pour un petit sanctuaire shinto, devant lesquels la famille étudie les

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écritures respectives des deux religions. En réalité, la religion syn Thetique est la spécialité japonaise, et je n'hésiterai pas à l'appeler le Japonisme.

« Mais vous allez protester et dire : « Pourquoi donc le christianisme n'est-il pas aussi chaleureusement accepté par votre nation que d'autres religions ? ». C'est là le point que je désire tout spécialement vous présenter. Il y a deux causes pour lesquelles le christianisme n'est pas aussi cordialement accepté. Cette grande religion fut largement répandue dans notre pays, mais en 1637 les missionnaires chrétiens, unis aux convertis, provoquèrent une tragique et sanglante rébellion contre le pays, et l'on comprit que ces missionnaires avaient l'intention d'assujettir le Japon à leur propre pays natal. Cela choqua le Japon, et il fallut un an au gouvernement du Sho-gun pour réprimer cette terrible et importune agitation. A ceux qui nous accusent que notre mère patrie a interdit le christianisme, non actuellement mais dans le passé, je répondrai que ce ne fût pas par antipathie religieuse ou raciale, mais pour prévenir une autre insurrection, et pour protéger notre indépendance, nous fûmes obligés d'interdire la propagation des évangiles.

 « Si notre histoire n'avait pas eu le souvenir d'une dévastation étrangère accomplie sous le couvert de la religion, et si notre peuple n'avait pas conservé par hérédité une horreur et un préjugé contre le nom de christianisme, celui-ci aurait pu être embrassé avec empressement par la nation entière. Mais cet incident est du passé, et nous pouvons l'oublier. Cependant, il est assez raisonnable de penser que, dans la mentalité orientale, le christianisme soit gravement soupçonné (vous appellerez peut-être cela de la superstition) d'être un instrument de déprédation, si l'on admet le fait que certaines des puissantes nations de la chrétienté empiètent graduellement sur l'Orient et que la circonstance dont je vais parler, frappe chaque jour notre esprit et ranime le souvenir très vif de l'événement historique du passé. La circonstance dont je vais parler est l'expérience que nous faisons actuellement ; je la porte spécialement à l'attention de ce Congrès, et non seulement de ce Congrès, mais également de toute la chrétienté.

« Depuis 1853, lorsque le Commodore Perry vint au Japon comme ambassadeur du Président des Etats-Unis d'Amérique, notre pays commença à être mieux connu de toutes les nations occidentales, les nouveaux ports furent

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largement ouverts et l'interdiction des évangiles fut abolie, comme cela était avant la rébellion chrétienne. Par la convention de Yédo, aujourd'hui Tokyo en 1858, l’accord fut signé entre l'Amérique et le Japon, et aussi avec les puissances européennes. A l'époque, notre pays était encore sous un gouvernement féodal, et comme nous avions été à l'écart plus de deux siècles depuis la rébellion chrétienne de 1637, la diplomatie était tout à fait une expérience nouvelle pour les officiels féodaux qui mirent toute leur confiance dans les nations occidentales et acceptèrent, sans aucune modification, chaque article du traité présenté par les gouvernements étrangers. D'après ce traité, nous sommes dans une situation très désavantageuse, et parmi les autres articles, il y en a deux très importants qui nous privent de nos droits et de nos avantages. L'un concerne l'exterritorialité des nations occidentales au Japon, par laquelle toutes les affaires de droit, soit de propriété ou de personne, s'élevant entre les sujets des nations occidentales dans mon pays aussi bien qu'entre eux et les Japonais, sont soumises à la juridiction des autorités des nations occidentales. Un autre article concerne le tarif douanier qu'à l'exception de 5 % ad valorem, nous n'avons aucun droit de prélever une taxe là où on pourrait le faire légitimement.

 « II est également stipulé que l'une ou l'autre des parties contractantes de ce traité peut, après un préavis d'une année donné à l'autre, demander une révision le 1er juillet 1872 ou après. En conséquence, en 1871, notre gouvernement demanda une révision, et depuis lors, nous l'avons constamment sollicitée, mais les gouvernements étrangers ont simplement ignoré nos demandes, en prétextant beaucoup d'excuses. Une partie du traité entre les Etats-Unis d'Amérique et le Japon concernant le tarif douanier, fut annulée, ce dont nous remercions avec une sincère gratitude la bonne nation américaine, mais je regrette de dire que, aucune nation européenne n'ayant suivi l'exemple de l'Amérique à cet égard, notre droit au tarif douanier demeure dans la même condition qu'auparavant.

 « Nous n'avons aucun pouvoir judiciaire sur les étrangers au Japon, et la conséquence naturelle de cela est que nous subissons des dommages légaux et moraux dont on peut voir constamment les comptes rendus dans nos propres journaux. Comme les peuples occidentaux vivent loin de nous, ils ne connaissent pas exactement les faits. Il est probable que, de temps en temps, ils entendent les rapports

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des missionnaires et de leurs amis au Japon. Je ne nie pas. que leurs rapports soient vrais, mais si quelqu'un désire obtenir des renseignements sans erreur possible concernant son ami, il doit entendre de nombreux côtés, les opinions à son sujet. Si vous examinez de près, avec un esprit impartial, quels dommages nous subissons, vous serez étonnés. Parmi de nombreux genres d'outrages qui nous sont faits, il y en a certains qui nous étaient totalement inconnus autrefois et entièrement nouveaux pour nous « païens », et aucun d'entre nous n'oserait parler de ces outrages même dans une conversation privée.

 « L'une des excuses offertes par les nations étrangères, est que notre pays n'est pas encore civilisé. Est-ce le principe d'une loi civilisée que les droits et profits du soi-disant non-civilisé ou du plus faible soient sacrifiés ? Selon ma compréhension, l'esprit et la nécessité d'une loi est de protéger les droits et le bien-être du plus faible contre l'agression du plus tort, mais je n'ai jamais appris dans mes études superficielles de droit que le plus faible doit être sacrifié pour le plus fort. Une autre sorte d'excuse provient de source religieuse et l'on prétend que les Japonais sont des idolâtres et des païens. Vous saurez de suite si notre peuple est ou non idolâtre en voulant bien rechercher sans préjugés nos vues religieuses d'après des sources japonaises authentiques.

« Cependant, en admettant pour les besoins de l'argumentation, que nous soyons des idolâtres et des païens, est-ce la moralité chrétienne de fouler aux pieds les droits et les intérêts d'une nation non chrétienne en ternissant tout leur bonheur naturel avec la sombre tache de l'injustice ? Je lis dans la Bible : « Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre », mais je ne puis y découvrir aucun passage qui dise : « Si quelqu'un te demande justice, frappe-lui la joue droite, et quand il se tournera, frappe-lui l'autre aussi ». De même, je lis dans la Bible : « A celui qui veut plaider contre toi et t'ôter la tunique, laisse-lui encore le manteau », mais je ne puis découvrir aucun passage qui dise : « Si tu plaides contre quelqu'un et lui enlèves sa tunique, qu'il te donne aussi son manteau ».

 « Vous envoyez vos missionnaires au Japon, et ils nous conseillent d'être moraux et de croire au christianisme. Nous aimons être moraux, nous savons que le christianisme est bon, et nous sommes très reconnaissants pour cette bonté. Mais dans le même temps, notre peuple est

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plutôt rendu perplexe ; il met très fortement en doute cet avis, quand il se souvient que le traité signé au temps du féodalisme, alors que nous étions encore dans notre enfance, est toujours maintenu par les puissantes nations de la chrétienté ; lorsque nous trouvons que, chaque année, un bon nombre de bateaux engagés dans la pêche au phoque s'introduisent en fraude dans nos mers, quand des affaires légales sont toujours tranchées par les autorités étrangères au Japon dans un sens qui nous est défavorable ; quand, il y a quelques années, il n'était pas permis à un Japonais d'entrer dans une université sur la côte du Pacifique en Amérique parce qu'il était d'une race différente ; quand, il y a quelque mois, la commission des écoles de San-Francisco décréta qu'il ne serait permis à aucun Japonais d'entrer dans les écoles publiques de la ville ; quand, l'an dernier, les Japonais furent chassés en gros de l'un des territoires des Etats-Unis d'Amérique ; quand, à San-Francisco, nos hommes d'affaires furent obligés par une certaine union de ne pas employer des assistants ou des collaborateurs japonais, mais des Américains ; quand, à la tribune, il y en a dans la même ville qui parlent contre ceux d'entre nous qui sont déjà ici quand il y a de nombreux hommes qui vont en procession en hissant des lanternes portant ces mots « Les Japonais doivent partir » ; quand les Japonais des iles Hawaii sont privés de leur droit de vote ; quand, au Japon, nous voyons certaines personnes occidentales dresser devant l'entrée de leur maison un poteau spécial sur lequel on lit « Entrée interdite aux Japonais », exactement comme une pancarte sur laquelle est écrit : « Interdit aux chiens » ; quand nous nous trouvons dans une telle situation, est-il excessif — malgré la bonté des nations occidentales, d'un certain point de vue, qui nous envoient leurs missionnaires — pour nous « païens » intelligents, d'être embarrassés et d'hésiter à avaler le délicieux et chaud liquide du ciel du christianisme ? Si telle est la morale chrétienne, eh bien ! nous sommes parfaitement satisfaits d'être des païens.

« Si quelqu'un devait déclarer qu'il y a beaucoup de gens au Japon qui parlent et qui écrivent contre le christianisme, je ne suis pas un hypocrite, et je dirai franchement que je fus le premier dans mon pays qui aie jamais attaqué publiquement le christianisme — non, non pas le vrai christianisme, mais le faux christianisme, les torts commis à notre égard par les gens de la chrétienté. Si quelqu'un

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blâme les Japonais parce qu'ils ont eu de fortes sociétés anti-chrétiennes, je déclarerai en toute honnêteté que je fus le premier au Japon qui ait jamais organisé une société contre le christianisme, — non, non pas contre le vrai christianisme, mais pour nous protéger contre le faux christianisme, et contre l'injustice que nous subissons de la part des gens de la chrétienté. Ne pensez pas que j'ai pris cette position parce que je suis bouddhiste, car j'avais cette position bien avant d'entrer au temple bouddhiste. Mais en même temps, je veux déclarer avec fierté que si quelqu'un a discuté de l'affinité de toutes les religions devant le public, sous le titre de Religion syn Thetique, ce fut moi. Je vous dis cela parce que je ne désire pas qu'on me prenne pour un bouddhiste sectaire et bigot.

 « II n'y a 'en réalité aucun sectaire dans mon pays. Notre peuple sait bien quelle vérité abstraite se trouve dans le christianisme, et nous, ou tout au moins moi-même, ne nous soucions des noms si je dois parler du point de vue enseignement. Que le bouddhisme soit appelé christianisme ou le christianisme appelé bouddhisme, que nous soyons appelés confucianistes ou shintoïstes, nous ne sommes pas difficiles à satisfaire ; mais nous le sommes au sujet de la vérité enseignée et de son application logique. Que Christ nous sauve ou qu'il nous conduise en enfer, que Gautama Bouddha ait été réellement une personne ou qu'un tel homme n'ait jamais existé, cela nous importe peu, mais que la conduite soit en rapport avec la doctrine, c'est là le point sur lequel nous attachons le plus de prix. C'est pourquoi, à moins que la contradiction que nous observons ne disparaisse, et en particulier que le traité injuste par lequel nous sommes désavantagés ne soit révisé sur une base équitable, notre peuple ne se débarrassera jamais de ses préjugés concernant le christianisme, malgré l'orateur éloquent qui prêche sa vérité du haut de sa chaire. On nous appelle souvent des « barbares», et j'ai entendu et lu que les Japonais sont têtus et ne peuvent pas comprendre la vérité de la Bible. Je veux bien admettre que ceci est vrai dans un certain sens, car, bien qu'ils admirent l'éloquence de l'orateur et soient émerveillés de son courage, bien qu'ils approuvent son argumentation logique, cependant, ils sont très entêtés et ne s'uniront pas au christianisme aussi longtemps qu'ils pensent que c'est la moralité occidentale de prêcher une chose et d'en pratiquer une autre...

« Si une religion quelconque enseignait l'injustice à

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l'humanité, je m'opposerais à elle, comme jamais je ne l'ai fait, avec mon sang et mon âme. Je serai le dissident le plus acharné du christianisme, ou je serai l'admirateur le plus ardent de son évangile. Aux organisateurs de ce congrès, et aux dames et aux messieurs du monde qui sont assemblés ici, je déclare que votre but est de réaliser l'Union religieuse, non pour la forme, mais en pratique. Nous les quarante millions d'âmes du Japon, nous tenant fermement et avec persistance sur la base de la justice internationale, attendons encore d'autres manifestations touchant la moralité du christianisme ».

Quel commentaire avons-nous là sur les causes de l'échec de la chrétienté à convertir le monde à la vérité et à la droiture ! Et comme il invite davantage à l'humiliation et à la repentance plutôt qu'à la vantardise !

 La voix des jeunes hommes de l'Orient se fit entendre par l'intermédiaire de Herant M. Kiretchjian de Constantinople qui déclara :

 « Frères du Soleil levant de tous les pays : je suis ici pour représenter les jeunes hommes de l'Orient, en particulier ceux des Pyramides aux banquises de Sibérie, et en général ceux des rivages de l'Egée aux eaux du Japon. Mais sur ce merveilleux plan d'action du Congres des religions où je me trouve moi-même avec les fils du Levant en présence du public américain, ma première pensée est de vous dire que vous avez, à votre insu, convoqué un Congrès de vos créanciers. Nous ne sommes pas venus pour liquider vos affaires, mais pour libérer votre cœur. Sondez vos livres, et voyez si notre revendication n'est pas juste. Nous vous avons donné la science, la philosophie, la  Theologie, la musique et la poésie, et à grands frais nous avons écrit l'histoire pour vous. De plus, de la lumière qui brillait sur nos pays, sont sortis ceux qui constitueront à jamais votre nuée de témoins et votre inspiration : des saints, des apôtres, des prophètes, des martyrs. Avec ce riche capital, vous avez amassé une fortune prodigieuse, au point que vos biens vous empêchent de voir vos engagements. Nous ne désirons pas partager votre opulence, mais il est juste que nous touchions notre dividende, et, selon la coutume, c'est un jeune homme qui présente les titres.

 « Vous ne pouvez payer ce dividende avec de l'argent. Vous avez besoin pour vous-mêmes de votre or. Votre

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argent est tombé en disgrâce. Nous désirons que vous nous donniez un riche dividende dans la pleine sympathie de votre cœur. L'artisan, appréciant ses pépites de différentes formes et de différentes couleurs, les jette dans son creuset, et après que le feu et Ia castine ont fait leur œuvre, il fait sortir le métal, et voici que coule de l'or pur. Ainsi, ayant convoqué les enfants des hommes des extrémités de la terre, et les ayant ici devant vous dans le creuset de la réflexion sérieuse et de la recherche honnête de la vérité, vous trouverez, lorsque ce Congrès sera terminé que, hors des préjugés de race et de dogme, et hors de la variété des coutumes et des cultes, ne coule devant vos yeux rien d'autre que l'or pur de l'humanité, et désormais, vous nous considérerez, non plus comme des étrangers de pays étrangers, mais comme vos frères de la Chine, du Japon et de l'Inde, comme vos sœurs des Ils de Grèce, des collines et des vallées de l'Arménie ; ce faisant, vous nous aurez payé un tel dividende de vos cœurs, et vous en aurez reçu vous-mêmes une telle bénédiction, que ce pays-ci sera un Bêla (*) prophétique pour les temps futurs, et rendra l'écho de ce doux cantique qui fut entendu autrefois dans notre pays de « Paix sur terre et bonne volonté à tous les hommes ».

 « II vous a été tant parlé ici, par des hommes de sagesse et d'expérience, de la vie religieuse du grand Orient, que vous ne devez pas vous attendre à ce que j'ajoute quoi que ce soit à ce qu'ils ont dit. Je n'ai pas non plus la prétention d'être ici devant vous pour vous renseigner davantage sur les religions du monde. Mais il y a une nouvelle race d'hommes qui a surgi de tout le grand passé et dont l'influence sera sans nul doute un facteur très important dans l’œuvre de l'humanité au siècle prochain. Ils sont le produit de tout le passé, entrant en contact avec la vie nouvelle du présent : je veux parler des jeunes hommes de l'Orient ; ils se préparent à prendre possession de la terre avec leurs frères du grand Occident.

 « Je vous apporte une philosophie des rives du Bosphore et une religion de la ville de Constantin. Toutes mes fermes convictions et mes déductions qui ont grandi en moi depuis des années, ont été ébranlées jusqu'à leurs racines, sous l'influence de ce Congrès. Mais aujourd'hui, je trouve ces racines plus profondes en mon cœur, et les branches s'élevant plus haut dans le ciel. Je ne prétends

(*) Allusion à Esaïe 62 : 4 — Trad.

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pas vous apporter quelque chose de nouveau, mais si toutes les déductions vous apparaissent logiques comme venant de prémisses que l'intelligence humaine peut accepter, alors j'ai confiance que vous ne suspecterez pas notre dessein honnête et que vous nous accorderez le droit, en tant qu'êtres intelligents de tenir ferme à ce que je présente devant vous.

« lorsque les jeunes hommes d'aujourd'hui étaient des enfants, ils n'entendaient et ne voyaient chaque jour que l'hostilité et la séparation entre des hommes de religions et de nationalités différentes. Il n'est pas nécessaire que je vous parle de l'influence qu'a une telle vie sur celle de jeunes hommes qui se sont trouvés séparés et dans des camps dressés pour la bataille contre des hommes leurs frères, avec qui ils étaient venus en contact dans les occupations journalières de la vie. Comme la lumière de ' l'instruction et des idées de liberté a commencé à se répandre sur tout l'Orient dans la dernière partie de ce siècle, ce joug devint de plus en plus irritant sur le cou des jeunes hommes de l'Orient, et le fardeau trop lourd à porter.

 « J'ai mentionné toutes les nationalités des jeunes hommes, qui, au cours des trente années écoulées, ont reçu leur instruction dans les universités de Paris, d'Heidelberg, de Berlin et d'autres villes d'Europe, aussi bien que du Lycée impérial de Constantinople ; ils ont, d'une manière consciente ou inconsciente, passive ou agressive, élaboré le système de leur religion, de sorte qu'aux milliers de jeunes hommes pour qui leur voix est un oracle, cette religion est venue comme une faveur et a rallié leur cœur et leur esprit.

« Ils trouvent leurs frères en grand nombre dans toutes les villes de l'Orient où la civilisation européenne a trouvé la plus petite entrée, et il y a rarement une ville qui n'aura pas subi leur influence avant la fin du siècle. Leur religion est la plus nouvelle de toutes les religions et je ne vous l'aurais pas exposée ici à la tribune, si elle n'était pas l'une des influences les plus puissantes agissant en Orient et avec laquelle, nous, jeunes hommes religieux de l'Orient, avons à nous mesurer d'une manière efficace si nous voulons avoir la moindre emprise sur les peuples de nos pays respectifs.

« Car, souvenez-vous, il y a des hommes d'intelligence, des hommes d'excellentes facultés, des hommes qui, avec

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tous les jeunes hommes de l'Orient, ont prouvé que dans tous les arts et les sciences, dans les entreprises commerciales du monde civilisé, dans les armées des nations et à la droite des rois, ils sont à égalité avec n'importe quelle autre race d'hommes, du Levant au Couchant. Ils sont, au surplus, pour la plupart, des hommes aux meilleures intentions et aux convictions les plus sincères, et lorsque vous entendez leur opinion religieuse et que vous pensez à la position qu'ils occupent, vous ne pouvez pas, j'en suis sûr, comme membres du Congrès religieux, éprouver autre chose que le plus grand intérêt pour eux et pour les pays qu'ils habitent.

« Personnellement, je représente les jeunes hommes religieux de l'Orient, mais qu'il me soit permis, au nom des jeunes hommes de la religion la plus nouvelle, de parler devant vous aux apôtres de toutes les religions : « Vous venez à nous, au nom de la religion, pour nous apporter ce que nous avons déjà. Nous croyons que l'homme se suffit à lui-même, si, comme vous le dîtes, un Dieu parfait l'a créé. Si vous voulez le laisser tranquille, il sera tout ce qu'il devrait être. Instruisez-le, éduquez-le, ne le liez point, pieds et poings, et il sera un homme parfait, digne d'être le frère de n'importe quel autre homme. La nature a doté suffisamment l'homme, et vous devriez employer tout ce qui vous a été donné dans votre intelligence avant d'importuner Dieu pour qu'il vous en donne davantage. De plus, personne n'a trouvé Dieu. Nous avons toute l'inspiration que nous désirons dans la douce poésie et dans la musique enchanteresse, et dans la compagnie d'hommes et de femmes distingués et cultivés. Si nous voulons l'écouter, nous aimerons qu'Hsendel nous parle du Messie, et si les deux retentissent; il nous suffit d'avoir l'interprétation qu'en donne Beethoven.

« Nous n'avons rien contre vous, chrétiens, mais nous devons dire, comme à toutes les religions, que vous avez fait le plus grand mal possible à l'humanité en dressant des hommes contre des hommes et une nation contre une nation. Et à présent, pour rendre une mauvaise chose pire encore, dans ce jour de sens commun suprême vous venez pour remplir l'esprit des hommes avec des choses impossibles et pour surcharger leurs, cerveaux avec des discussions sans fin d'un millier de sectes. Avant vous, en effet, j'en ai entendu beaucoup et je sais combien d'autres pourraient suivre. Nous vous considérons, de tous les

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hommes, comme étant ceux qu'on doit éviter, car votre philosophie et vos doctrines engendrent le pessimisme sur le pays.

« Ensuite, avec l'instinct religieux et le respect inné que tout Oriental possède, je dois brusquement dire : mais, attention ! nous ne sommes pas des incroyants ou des a Thees ou des sceptiques. Nous n'avons simplement pas le temps pour ces choses. Nous sommes remplis d inspiration pour la vie la plus élevée, et nous désirons la liberté pour tous les jeunes hommes du monde. Nous avons une religion qui unit tous les hommes de tous les pays, et qui remplit la terre de joie. Elle supplée à tous les besoins, et c'est pourquoi nous savons que c'est la vraie religion, en particulier du fait qu'elle produit la paix et la plus grande harmonie. Aussi, nous ne voulons aucun de vos « ismes » ni aucun autre système ou doctrine. Nous ne sommes pas des matérialistes, des socialistes, des rationalistes ou des pessimistes, et nous ne sommes pas des idéalistes. Notre religion est celle qui fut la première, et c'est aussi la plus nouvelle des nouvelles— nous sommes des gentlemen —. Au nom de la paix et de l'humanité, ne pouvez-vous pas nous laisser tranquilles ? Si vous nous invitez encore au nom de la religion, nous aurons été retenus par un engagement antérieur, et si vous nous invitez encore à prêcher, nous ne serons pas chez nous.

 « Tel est le jeune homme oriental, comme le laurier vert. Et là où l'un meurt, de sorte que vous ne le trouvez pas chez lui, il y en a vingt pour le remplacer. Croyez-moi, je n'ai pas exagéré, car mot pour mot, et dix fois plus que celle-ci, j'ai eu des nouvelles d'hommes intelligents de l'armée et de la marine, d'hommes dans le commerce et d'hommes du barreau au cours de conversations et de discussions sérieuses, dans les rues de Constantinople, dans les bateaux de la Corne d'Or et du Bosphore, en Roumanie et en Bulgarie, aussi bien qu'à Paris et à New York et à l'Auditorium de Chicago, de la part de Turcs et d'Arméniens, de Grecs et d'Hébreux, aussi bien que de Bulgares et de Serbes, et je puis vous dire que ce substitut le plus nouveau pour la religion, qui garde les portes du commerce et de la littérature, de la science et de la loi, à travers l'Europe et l'Orient, est une force la plus puissante à modeler la destinée des nations de l'Est, et l'on doit intelligemment en tenir compte lorsqu'on pense à l'avenir de la religion ; il doit être affronté avec un argument aussi puissant aux yeux des jeunes hommes de

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l'Orient que celui que la science et la littérature ont placé dans les mains de la grande armée de la nouvelle classe de gentlemen.

« II y a une autre classe de jeunes hommes en Orient, qui se nomment eux-mêmes les jeunes hommes religieux, et qui maintiennent la foi ancienne de leurs pères. Permettez-moi de revendiquer pour eux également, l'honnêteté de dessein, l'intelligence d'esprit, aussi bien qu'une ferme persuasion. C'est pour eux également que je viens vous parler, et en parlant pour eux je parle également pour moi-même. Vous verrez naturellement que nous devons être dès les premiers jours en contact avec la nouvelle Religion — permettez-moi que je l'appelle ainsi pour plus de commodité. Nous devons être dans les collèges et dans les universités avec ces mêmes jeunes hommes. Nous devons aller avec eux la main dans la main dans toute la science et l'histoire, la littérature, la musique et la poésie, et avec eux naturellement nous partageons la ferme croyance dans toute déduction scientifique et tenons ferme à chaque principe de liberté humaine.

 « Tout d'abord, tous les jeunes hommes de l'Orient qui ont les convictions religieuses les plus profondes soutiennent la dignité de l'homme. Je regrette, mais j'aurais dû commencer par là ; cependant, des voix combinées et des arguments des philosophies et des  Theologies se dégage une telle déduction inévitable d'une humanité imparfaite que nous devons en sortir avant de pouvoir parler d'une religion quelconque pour nous-mêmes et dire : « Nous croyons que nous sommes des hommes». Pour nous, c'est une diffamation à l'égard de l'humanité et une mise en accusation de Dieu qui créa l'homme, de dire que l'homme ne se suffit pas à lui-même, et qu'il a besoin de religion pour le rendre parfait.

[Remarquez comment l'homme naturel s'accuse et s'excuse tout d'une haleine. On ne peut nier l'imperfection, mais on prétend avoir le pouvoir de se rendre parfait soi-même avec le temps ; ainsi les païens ne tiennent-ils pas compte de la nécessité du « précieux sang » de l'offrande pour le péché » que Dieu a fourni, de même que la rejettent maintenant dans la chrétienté ceux qui ont la sagesse de ce monde].

 « C'est diffamer l'humanité que de considérer telle ou telle famille humaine en disant que si elle manifeste des

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conceptions de bonté et de vérité, des idéaux élevés et une vie au-dessus des simples désirs naturels, c'est parce qu'elle a reçu un enseignement religieux de tel ou tel homme, ou une révélation du ciel. Nous croyons que si l'homme est l'homme, il a tout cela en lui-même, exactement comme il a toutes ses capacités corporelles. Me direz-vous qu'un chou-fleur que je cultive dans les champs croît en beauté et dans la perfection de ses fleurs naissantes, et que mon cerveau, que le même Créateur a créé cent mille fois plus délicat et plus parfait, ne pourrait pas développer ses circonvolutions, faire le travail que Dieu entend que je fasse et avoir les conceptions les plus élevées qu'il entend que j'aie ? Me direz-vous qu'un têtard impuissant se développera et deviendra une grenouille avec des membres parfaits, élastiques, une poitrine palpitante, que des grenouilles s'assembleront avec satisfaction et coasseront à l'unisson,, et que des hommes ont besoin de religion et d'aide extérieure afin qu'ils puissent se développer dans la perfection humaine du corps et de l'âme, reconnaître la fraternité des hommes et vivre en paix sur la terre de Dieu ? Je dis que c'est dénigrer Dieu qui créa l'homme, que de promulguer et accepter une pareille doctrine.

 « Nous n'acceptons pas davantage les conclusions incertaines de la science. Nous n'avons rien à faire avec les singes. S'ils désirent »eus parler, qu'ils viennent nous trouver. Il y a chez les Occidentaux une disposition à créer des difficultés que nous ne pouvons comprendre. L'une de mes premières expériences que je fis aux Etats-Unis fut de prendre part à une réunion de jeunes gens à Philadelphie. Le sujet traité ce soir-là portait sur la question de savoir si les animaux — et le chat en particulier — avaient une âme. On lut des journaux très sérieux et très érudits. Pourtant on parvint à la conclusion que, ne sachant pas au juste ce qu'est un chat et ce qu'est une âme, on ne pouvait décider de l'affaire, mais c'était encore là un grave sujet portant sur la religion... Supposez maintenant qu'une fille arménienne demande à sa mère si des chats ont une âme. La mère réglerait la question par parenthèses et dirait pas exemple : « Ma chérie, vous devez descendre pour voir si l'eau est en train de bouillir (Qu'est-ce qui vous passe par la tête de poser une telle question ? Naturellement des chats ont une âme. Des chats ont une âme de chat et des hommes ont une âme d'homme.). A présent, descendez». Et l'enfant descendrait heureuse de sa nature humaine. Si cette dame arménienne

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devait un jour avoir affaire au chaînon manquant dont nous entendons tant parler, son égalité d'âme demeurerait et elle se glorifierait encore dans sa nature humaine en vous informant que le chaînon manquant avait l'âme d'un chaînon manquant et que l'homme avait l'âme d'un homme.

« Jusqu'ici, nous arrivons la main dans la main avec les jeunes hommes de la classe des gentlemen, sur le plan commun de l'humanité. Mais nous arrivons à un tournant où nous nous séparons, et où nous prenons des sentiers divergeant considérablement. Nous crions : « Laissez-nous tranquilles, et nous nous épanouirons et nous atteindrons l'apogée de notre destinée » ; et, voyez ! nous trouvons une puissance invisible qui ne nous laissera pas seuls. Nous trouvons que nous pouvons arriver à une réussite totale dans les domaines de la science et de l'art. Cependant, lorsqu'il s'agit de suivre notre conception de ce qui est élevé et noble, de ce qui est droit et nécessaire à notre développement, il nous manque la force et la puissance pour la réaliser. J'expose ceci le plus simplement possible, car je ne puis m'étendre ici à ce sujet. Mais pour nous, est aussi réel que la dignité de l'homme, le fait qu'il existe une puissance qui détourne les hommes et les femmes du sentier de la droiture et de l'honneur dans lequel ils savent qu'ils devraient marcher. Vous ne pouvez pas dire que cela est inhérent à l'homme, car nous sentons que nous ne possédons pas cette puissance. Or, si cela ne nous appartient pas et que sombrer dans la dégradation, la misère, la rapacité et le désir d'écraser son prochain est pour l'homme une juste conception, alors nous dirons : « Laissez-le tranquille, et laissez-le faire ce que Dieu a entendu qu'il fît ».

« Aussi, je dis brièvement à quiconque ici se prépare à condenser son credo, qu'il y place d'abord ceci : « Et je crois au démon, l'ennemi suprême de Dieu, celui qui accuse Dieu aux yeux de l'homme ». Un seul démon pour l'univers entier ? Peu nous importe. Une légion de démons qui font le siège de chaque âme ? Cela nous est égal. Nous savons une chose, c'est qu'il y a une puissance extérieure à l'homme qui le détourne avec force. Aucune puissance sur la terre ne peut lui résister.

 « Et maintenant, venons-en à notre religion. Si vous avez une religion à apporter aux jeunes hommes de l'Orient, elle doit venir avec une puissance telle qu'elle équilibre, que dis-je, qu'elle contrebalance la puissance du mal dans le monde. Alors l'homme sera libre pour arriver à maturité et être ce que Dieu a entendu qu'il fut. Nous recherchons Dieu. Nous désirons l'esprit de Dieu, et la religion qui vient à nous, sous quelque nom ou sous quelque forme que ce soit, doit apporter cela, sinon, pour nous elle n'est pas une religion. Nous croyons en Dieu, non pas au Dieu des protoplasmes qui se cache entre des molécules de matière, mais au Dieu dont nous sommes les enfants.

« Ainsi plaçons-nous la dignité de Dieu comme troisième article de notre philosophie et de notre protestation. La chevalerie est-elle morte ? Toute conception d'une vie élevée et noble, de parfaite intégrité a-t-elle disparu de nôtre cœur que nous ne puissions pas aspirer à la qualité de chevalier et de prince dans les parvis de notre Dieu ?

 Nous savons que nous sommes ses enfants, car nous accomplissons ses œuvres et pensons ses propres pensées. Ce que nous désirons, c'est de lui être semblables. Oh ! est-il vrai que je sols capable de parcourir terre et mer, de toucher le cœur de ma mère et sentir ses bras me serrer, mais que moi, enfant de Dieu, sans secours dans l'univers contre une puissance que je ne peux vaincre, je ne puisse tendre mes mains vers lui et le supplier afin de recevoir son esprit dans mon âme et sentir ses bras éternels me soutenir dans ma faiblesse ?

 « Et ici intervient le prédicateur d'antan, et de l'église moderne ; il nous parle de quelqu'un qui, lui, a vaincu le monde, et qui est descendu du ciel. Il est inutile qu'on nous dise qu'il vint d'en-haut, car aucun homme né de femme ne fit une chose semblable. Mais nous sommes persuadés que par le moyen de la grâce et par le sentier qu'il nous montre afin que nous l'empruntions, l'esprit de Dieu descend vraiment dans le cœur des hommes, et que je puis le sentir dans mon cœur combattant avec moi contre la péché et fortifiant mon cœur pour maintenir résolument ce que je sais être droit par ce qui est divin en moi.

« Et ainsi, avec une main tremblante mais avec une conviction ferme, avec beaucoup de tristesse pour l'humanité mais avec la joie du triomphe éternel, je viens avec vous tous aux portes d'or du vingtième siècle, où les anciens du prochain commonweaith de l'humanité siègent pour émettre un jugement sur la religion qui pénétrera par ces portes pour venir soutenir le cœur humain. Aux côtés de l'antique Confucianisme et de la  Theosophie

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 moderne, de l'antique Bouddhisme oriental et du Spiritualisme moderne et de toutes les croyances des temps anciens et du matérialisme, du rationalisme et de l'idéalisme modernes, je place l'antique christianisme oriental avec son Christ, la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu ainsi que sa croix, rayonnant toujours dans l'amour de Dieu.

Se dressant toujours au-dessus des naufrages du temps ».

Il est évident que cet orateur, bien qu'il ne fût pas un représentant délégué de l'église catholique arménienne, présente les choses du point de vue des chrétiens arméniens que les Turcs ont dernièrement persécutés de la manière la plus barbare. Son discours fait ressortir d'excellents points. Toutefois, on ne doit pas penser que cet orateur soit le type moyen des jeunes hommes de l'Orient, car il est en avance de beaucoup sur ceux pour qui il parle. Son discours ne présente pas non plus une conception véritable du catholicisme arménien avec ses prières pour les morts, son culte des images et des saints et de la Vierge Marie, ses confessionnaux, et sa doctrine blasphématoire de la Messe (*) — tout cela ressemblant exactement aux plans de l'Antichrist. Ceux qui sacrifient l'« abomination » de la messe montrent par là qu'ils connaissent et apprécient bien peu la croix réelle et son sacrifice unique, « une fois pour toutes ». Le « christianisme oriental » que ce jeune homme nous désigne n'est pas celui que nous respectons ni celui que nous voulons imiter : nous retournons au christianisme proclamé et illustré par Christ, notre Seigneur et Rédempteur, et par ses apôtres, et tel qu'il est présenté dans les Ecritures ; celui-là n'est ni oriental, ni occidental, ni catholique (c'est-à-dire universel ou général), mais il est la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu seulement à « quiconque CROIT » jusqu'à obtenir la justice (unto « righteousness ») — Rom. 1 : 16.

(*) Voir Vol. III, p. P2.

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L'observateur réfléchi comprend les nobles sentiments de certains de ceux qui cherchent ainsi Dieu à tâtons et aspirent à la droiture ; mais il n'est pas sans remarquer un contraste : d'une part leur sincère gravité, leurs nobles desseins et efforts pour dresser devant leur prochain les modèles de droiture les plus élevés qu'ils peuvent discerner et d'autre part, l'attitude de compromission de tant de chrétiens qui ont été plus hautement favorises à la naissance et dans leur milieu par la connaissance de la vérité et qui désirent maintenant la vendre au sacrifice immense de ses nobles principes, simplement pour obtenir la faveur populaire présente. De celui qui a beaucoup reçu, il sera beaucoup exigé par le Seigneur qui les pesé tous dans la balance.

 Cependant si quelques-uns des représentants étrangers suscitent notre admiration et notre respect, la grande majorité d'entre eux se réjouissaient dans leur privilège d'étaler et de recommander leurs superstitions à cette assemblée représentative des nations civilisées et éclairées. Le bouddhisme, le shintoïsme, le brahmanisme, le confucianisme et le mahométanisme furent, à maintes reprises, exposés avec force, et l'apôtre du mahométanisme eut même l'audace de recommander la polygamie. C’en était trop pour l'auditoire, mais les manifestations de désapprobation de ce dernier furent rapidement réduites au silence par le président, le Dr Barrows, qui rappela à tous l'objet de ce Congrès, savoir, de donner à tous et sans dispute la possibilité de s'exprimer. Aussi tous se firent-ils abondamment entendre, et débattirent-ils librement leurs sujets devant les esprits déjà troublés de milliers de prétendus chrétiens ; le résultat fut qu'ils eurent tous raison d'espérer en avoir converti beaucoup à leurs religions ici en Amérique. Les mêmes privilèges furent également accordés à nombre des mouvements anti-chrétiens, tels que la Science chrétienne, la  Theosophie, le Swedenborgianisme, etc.

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 SENTIMENTS EXPRIMÉS A LA FIN DU GRAND CONGRÈS

 Les sentiments exprimés à la fin du grand Congrès montrent jusqu'à quel point va l'esprit de compromission du christianisme protestant. Le jugement de ce jour l'a conduit dans une détresse si grande qu'il acclame avec enthousiasme la moindre perspective d'une union possible même avec les formes les plus grossières du paganisme. Nous donnons les brefs extraits suivants :

 Suamie Vive Kananda (prêtre de Bombay, en Inde) déclara : « On a beaucoup parlé de la base commune d'une unité religieuse. Je ne vais pas à présent exposer ma propre conception, mais si quelqu'un, ici, espère que cette unité pourrait venir du triomphe de l'une quelconque de ces religions et de la destruction des autres religions, à celui-là je dis : « Frère, votre espérance est irréalisable. Est-ce que je souhaite que le chrétien devienne hindou ? A Dieu ne plaise ! Voudrais-je que l'hindou ou le bouddhiste devînt chrétien ? A Dieu ne plaise ! Le chrétien ne deviendra pas hindou, un bouddhiste ne deviendra pas chrétien. Apprenez à penser sans préjugés... Si la  Theologie et les dogmes vous empêchent de chercher la vérité, mettez-les de côté. Soyez sérieux et travaillez avec diligence à votre propre salut ; c'est ainsi que vous porterez les fruits de la sainteté. »

Vichand Ghandi (un jainiste de l'Inde) déclara :

 « Si vous permettez à un « païen » de vous apporter son message de paix et d'amour, je vous demanderai seulement que vous considériez dans un esprit libéral et sans superstition ni bigoterie les diverses idées qui vous ont été présentées... Je vous supplie d'examiner les divers systèmes religieux à tous les points de vue. »

 Le « Très-Révérend », Shabita, grand prêtre du shintoïsme au Japon, déclara :

 « Ce que je désire faire, c'est de vous aider à réaliser le dessein d'obtenir la fraternité universelle sous le seul toit de la vérité. Vous savez que l'unité est une puissance. Maintenant, je prie les huit millions de divinités qui protègent le Japon, le beau pays des cerisiers, de vous

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protéger, vous et votre gouvernement, pour l'éternité, et avec ces paroles, je vous dis adieu. »

 H. Dharmapala, de Ceyian, déclara : « De la part de mes coreligionnaires, au nombre de quatre cent soixante-quinze millions, tous disciples du doux Seigneur Bouddha Gautama, je vous présente mes respects affectueux... Vous avez appris de vos frères de l'Extrême-Orient ce que sont les systèmes religieux respectifs qu'ils suivent ; ... vous avez écouté, avec une patience digne d'éloges, les enseignements du tout-miséricordieux Bouddha qui vous ont été transmis par ses humbles disciples, » etc., etc.

L'évêque Keane (catholique romain) déclara : « Lorsque l'invitation de prendre part à ce Congrès fut adressée à là vieille église catholique, les gens dirent « Viendra-t-elle ?» Et la vieille église catholique dit : « Parmi toutes les religions du monde, n'est-ce pas la vieille église catholique universelle qui a le plus de droit à participer à ce Congrès?»... Même si elle devait être seule à cette tribune, elle y serait. La vieille église est donc venue et elle se réjouit de rencontrer d'autres hommes, d'autres croyants de toutes nuances et de toutes confessions... Ne prierons-nous pas en désirant qu'une semence ait pu être jetée ici qui produise une union générale et parfaite ? Si ce n'était pas préférable d'être unis plutôt que divisés, notre Seigneur n'aurait pas prié afin que nous fussions un, comme lui et le père sont un. [Mais ils ne prient pas pour être unis de la même manière que le Père et le Fils : l'union proposée est bien différente] ».

Les sentiments ainsi exprimés furent pleinement approuvés par les représentants protestants de ce Congrès. Ainsi, par exemple, le Rév. Dr. Candiin, missionnaire en Chine, déclara :

« La conception de la religion qui est admise et qui prévaut parmi les chrétiens dans le monde entier est que le christianisme est vrai, tandis que toutes les autres religions sont fausses ; que le christianisme vient de Dieu, tandis que toutes les autres religions viennent du diable ; ou bien, avec une pointe de modération, que le christianisme est une révélation du ciel tandis que les autres religions sont inventées de toutes pièces par les hommes. Vous êtes mieux informés, et vous pouvez témoigner en

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pleine connaissance et avec une grande assurance, que l'amitié peut remplacer l'antagonisme entre les diverses religions, afin que, aussi sûrement que Dieu est notre Père à tous, de même nos cœurs ont soupiré après lui, et nos âmes, dans la plus grande dévotion, ont perçu des murmures de grâces provenant de son trône. Dès lors, nous sommes à la Pentecôte, et bientôt viendra la conversion du monde. »

Est-ce bien là une Pentecôte ? Quelle ressemblance y a-t-il entre cet effort de compromission de la vérité et de la droiture en vue d'obtenir l'amitié de l'Antichrist et de l'Idolâtrie, et cette attente patiente de la fidèle assemblée de Jérusalem en prière pour obtenir la puissance d'en haut ? Y a-t-il eu, sur cette assemblée de personnalités si diverses, une manifestation d'une effusion semblable du saint esprit ? Si la conversion du monde doit s'ensuivre, qu'on nous permette de demander : « A quoi le monde doit-il être converti ? ». Une telle promesse, même avec cette fanfare de trompettes, ne satisfait pas, à cette heure de jugement, celui qui veut éprouver toutes choses.

Le Rév. Dr Bristol, de l'église méthodiste, dit :

 « Ce Congrès nous apportera infiniment de bien et rien que du bien. Nous sommes éternellement et profondément reconnaissants envers tous ceux qui sont venus de loin. Certains d'entre eux représentent une civilisation qui était déjà ancienne lorsque Romulus fonda Rome, dont les philosophies et les chants étaient d'une sagesse avancée et riches de rythme avant qu'Homère ne chantât son Iliade aux Grecs. Tous ces représentants ont ouvert un horizon plus large à nos idées sur l'humanité qui nous est commune. Ils nous ont apporté les fleurs odoriférantes des croyances de l'Orient, des pierres précieuses tirées des anciennes mines des grandes philosophies, et nous sommes plus riches ce soir parce que nous avons reçu les contributions de leurs pensées et en particulier parce que nous avons été en contact avec eux en esprit. [Quelle confession !]

« II n'y a jamais eu un tel jour radieux et plein d'espérance pour notre humanité commune touchant la tolérance et la fraternité universelle. Nous constaterons que,

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par les paroles que ces visiteurs nous ont apportées, et par l'influence qu'elles ont exercée, ils seront richement récompensés, conscients d'avoir contribué au puissant mouvement qui contient en lui-même la promesse d'une seule foi, d'un seul Seigneur, d'un seul Père, d'une seule fraternité.

« Que notre Dieu, notre Père vous bénisse, frères de l'Orient ; que notre Sauveur, notre frère aîné, celui qui a enseigné la fraternité humaine, vous bénisse, vous et vos peuples, à jamais ».

 Le Rév. Augusta Chapin déclara :

 « Nous qui vous avons accueillis, vous souhaitons bon voyage. Nous sommes contents que vous soyez venus, O sages de l'Orient. Par vos sages paroles, votre grande tolérance et vos manières aimables, nous avons été heureux de nous asseoir à vos pieds et de recevoir vos leçons. Nous sommes heureux de vous avoir vus face à face, et désormais, vous serez plus que jamais des amis, et des collaborateurs dans les grandes choses de la religion.

 « A présent, nous sommes heureux que vous repartiez dans vos foyers lointains, pour raconter l'histoire de tout ce qui a été dit et fait dans ce grand Congrès, que vous resserrerez ainsi plus étroitement les relations entre l'Orient et l'Occident, et que vous montrerez clairement la sympathie qui existe parmi toutes les religions. Nous sommes heureux des paroles qui ont été prononcées par les hommes et les femmes sages de l'Occident qui sont venus et nous ont donné leurs grains d'or après le lavage. Ce que j'ai dit au début, je le répéterai maintenant à la fin de ce Congrès : il a été le plus grand rassemblement qui ait été jamais tenu, au nom de la religion, sur la surface de la terre. »

 Le Rév. Jenkin Lloyd Jones déclara :

 « A vous, les invités qui partez, je souhaite le « bon voyage » qui vient d'une âme heureuse d'identifier sa parenté avec tous les pays et avec toutes les religions ; lorsque vous serez partis, vous laisserez derrière vous dans nos cœurs, non seulement des pensées plus charitables pour les croyances que vous représentez, mais aussi des liens de chaude affection lesquels vous lieront dans l'union qui sera notre joie et notre vie à toujours. »

 Le Dr Barrows (président) déclara :

 « Nos espérances ont été plus que réalisées. Le sentiment

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qui a inspiré ce Congrès nous a maintenus ensemble. Les principes sur lesquels l'accord s'est fait pour tenir cette convention historique, ont été mis à l'épreuve et parfois même blâmés, mais ils n'ont pas été inadéquats. La tolérance, la bienveillance fraternelle, la confiance réciproque dans la sincérité de chacun, la recherche sincère et sérieuse d'une harmonie entre les diverses religions, le dessein honnête de chacun d'exposer en toute bonne foi sa croyance personnelle sans compromission et sans critiques inamicales — ces principes, que vous en soyez remerciés pour votre loyauté et pour votre courage, n'ont pas fait défaut.

« Hommes d'Asie et d'Europe, votre venue nous a rendus heureux et nous a rendus plus sages. Nous sommes contents que vous ayez été satisfaits de notre hospitalité. », etc.

Le président Bonney fit des remarques à peu près identiques, ensuite, le grand Congrès se termina par une prière d'un rabbin juif et une bénédiction d'un évêque catholique romain ; cinq mille voix se joignirent pour répéter le message de l'ange : « Paix sur la terre et bienveillance envers tous les hommes » (Voir Note Crampon — Trad.).

 LA PERSPECTIVE

Mais hélas, au prix de quel sacrifice des principes, de la vérité et de la loyauté envers Dieu de telles déclarations furent-elles faites au monde ! Et cela, également, au seuil même d'un temps de détresse prédit par Dieu et tel qu'il n'y en eut jamais depuis qu'il y a une nation ; une détresse que tous les gens réfléchis commencent à discerner, et dont ils redoutent grandement la crise et l'issue. C'est précisément cette crainte qui amène cette masse hétérogène à s'assembler pour se protéger mutuellement et pour coopérer ensemble. Ce n'est là qu'un simple effort de politique humaine pour essayer de calmer les craintes de l'église en criant : Paix ! Paix ! et il n'y a point de paix! (Jér. 6: 14). Ce cri de paix émanant de l'église par ses représentants est caractérisé par le même

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son ridicule d'hypocrisie qui tut poussé par les représentants des nations lors de la grande célébration de Kiel rapportée dans le chapitre précédent. Tandis que les pouvoirs civils proclamaient ainsi la paix dans le terrible grondement des canons, les pouvoirs ecclésiastiques la proclament de leur côté dans une grande compromission impudente, orgueilleuse, de la vérité et de la droiture. Le temps est proche où le Seigneur lui-même annoncera la paix aux nations (Zach. 9 : 10), mais ce ne sera pas avant qu'il ait d'abord fait connaître sa présence dans le tourbillon de la révolution et dans la tempête de la détresse. — Nah. 1 : 3.

Considéré sous son propre point de vue, le Congrès fut déclaré être un grand succès, et les gens irréfléchis qui sont toujours charmés par le bruit, le clinquant et la parade, répondirent : Amen ! Ils imaginent sottement que le monde entier non régénéré doit être assemblé en une alliance universelle d'unité religieuse et de fraternité, et pourtant tous vont penser, agir et tâtonner dans les ténèbres de l'ignorance et de la superstition et marcher dans les voies immorales mentionnées précédemment, ainsi qu'ils l'ont toujours fait, refusant « la lumière qui brille sur la face de Jésus-Christ », laquelle est la seule vraie lumière (2 Cor. 4 : 6 ; Jean 1 : 9 ; 3 : 19). Et des chrétiens se réjouissent devant cette perspective, et saluent un pareil événement imaginaire comme étant l'événement le plus glorieux de l'histoire.

Pourtant, alors que l'impression générale créée par le grand Congrès fut que c'était là la première étape, et une longue, vers la réalisation du message de l'ange lors de la naissance de Christ, de paix sur la terre et de bienveillance à l'égard des hommes, c'était en fait pour qui discernait droitement la chose, une autre manifestation de l'infidélité de la chrétienté. Certainement, comme le déclare le Prophète, « La sagesse de ses sages périra, et l'intelligence de ses intelligents se cachera » (Esaïe 29 : 14).

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Nous l'entendons dire encore: «Associez-vous, peuples, et vous serez brisés ; et prêtez l'oreille, vous tous qui habitez loin sur la terre ! Ceignez-vous [liez-vous ensemble], et vous serez brisés ! Prenez un conseil, et il n'aboutira à rien ; dites la parole [pour l'Unité] et elle n'aura pas d'effet ». — Esaïe 8 : 9, 10.

Avec le Psalmiste, nous voudrions poser la question : « Pourquoi les peuples méditent-ils la vanité ? [Pourquoi crient-ils : Paix ! Paix ! quand il n'y a point de paix?]. Les rois de la terre [civils et ecclésiastiques] se lèvent, et les princes consultent ensemble contre l'Eternel et contre son Oint, disant : « Rompons leurs liens, et jetons loin de nous leurs cordes ! ».

« Celui qui habite dans les cieux se rira [d'eux], le Seigneur s'en moquera. Alors il leur parlera dans sa fureur, et dans sa fureur, il les épouvantera ». — PS. 2 : 1-5.

 Lorsque le peuple choisi de Dieu — l'Israël selon l'esprit maintenant, comme jadis ce fut l'Israël selon la chair — abandonne sa Parole et sa direction, cherche à s'allier avec les nations qui ne connaissent point Dieu et à mélanger la vérité divine avec les philosophies du monde, il le fait à ses risques et périls qu'il ne discerne pas ; aussi ferait-il bien de noter comment Dieu rétribua son peuple jadis, et prenne garde.

 On peut discerner clairement plusieurs résultats très défavorables du Congrès :

(1) II introduisit dans l'esprit déjà mal établi des chrétiens les diverses philosophies païennes dans leurs aspects les plus favorables. Par la suite, nous avons appris que l'un des délégués de l'Inde venus au Congrès — M. Virchandi R. Gandhi, de Bombay, secrétaire de la Société jainiste — était retourné en Amérique pour propager ses idées, en installant son quartier général à Chicago. Nous citons ci-après ce qui a été publié sur ses desseins :

 « M. Gandhi ne vient pas pour faire des prosélytes. La règle de la foi jainiste interdit cela, mais il vient pour

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fonder une école de philosophie orientale dont le siège sera à Chicago avec des branches à Cleveland, Washington, New York, Rochester et d'autres villes. Il ne vient pas en missionnaire pour convertir des Américains à une forme quelconque de l'hindouisme. Selon son idée personnelle « la véritable idée du culte hindou n'est pas l'esprit de propagande, mais un esprit — un esprit universel d'amour et de puissance, propre à la réalisation de la fraternité —, non de la fraternité humaine seulement, mais de toutes les choses vivantes, ce que les nations recherchent, disent-elles, mais qu'elles ignorent dans la pratique ». En gros, telles sont les doctrines de son credo et le plan d'action qu'il envisage, ne demandant pas aux Américains de s'unir à lui, mais désirant avoir leur coopération ».

Sans doute, l'impression faite sur de nombreux esprits, c'est qu'il n'y a aucune certitude religieuse. Il fut même fait allusion à un tel résultat par l'un des délégués de la Syrie, Christophore Jibara, qui déclara :

 « Mes frères et sœurs dans le culte de Dieu : à présent, dans ce Congrès religieux général toutes les religions sont, aux yeux du monde entier, parallèles entre elles. Chacune de ces religions a des partisans qui comprennent bien leur propre religion et la préfèrent aux autres ; ils pourraient apporter quelques arguments ou raisons pour en convaincre d'autres de la valeur et de la vérité de leur propre forme de religion. A la suite de toutes nos discussions, un changement peut intervenir ; on peut peut-être même élever des doutes sur toutes les religions, ou supposer que toutes sont des croyances identiques. Par suite, l'estime qu'on a pour une religion donnée peut tomber ou diminuer ; on peut émettre des doutes contre tous les livres inspirés, ou une froideur générale peut advenir, et personne rester pour soutenir une religion certaine ; beaucoup peuvent négliger entièrement les devoirs de la religion à cause de l'inquiétude dans leur cœur et de l'opinion selon laquelle il n'y a qu'une seule forme de religion. C'est justement ainsi que vont les choses parmi de nombreux millions de personnes en Europe et en Amérique. C'est pourquoi je pense qu'on devrait choisir, parmi les grandes religions, un comité pour examiner les dogmes et pour faire une complète et parfaite comparaison, en approuvant la vraie religion et en la proclamant au peuple. »

(2) II créa une amitié spéciale entre « Babylone la

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grande, la mère des prostituées », l'église de Rome, et ses nombreuses filles, les diverses sectes protestantes, lesquelles se glorifient à leur honte, et sont fières de posséder cette amitié peu honorable.

 (3) II fit un grand pas, lequel sera suivi par d'autres déjà proposés, vers l'affiliation, en quelque sorte, de toutes les religions, vers une union encore plus étroite entre l'église (nominale) et le monde. A la dernière session du Congrès, le Président annonça qu'une « proclamation de fraternité serait faite pour encourager, dans toutes les parties du monde, la continuation de cet important travail dans lequel le Congrès de 1893 s'était engagé ».

 (4) Ce Congrès démontra en pratique aux païens que les missions chrétiennes ne sont réellement pas nécessaires, que les chrétiens eux-mêmes sont dans l'incertitude quant à leur religion, que leurs propres religions à eux, les païens, étaient suffisamment bonnes, s'ils les suivaient sincèrement, et que le christianisme, pour le moins, ne peut être reçu qu'avec une grande mesure d'incrédulité.

 C'est un sujet d'étonnement de remarquer comment les représentants païens ont mesuré le christianisme nominal (ou : de nom seulement — Trad.) ; comment ils ont distingué clairement entre le christianisme de la « chrétienté » et le christianisme de la Bible, et comment leurs réprimandes furent souvent administrées avec pénétration.

(5) II proclama à la chrétienté désorientée : Paix ! Paix ! quand il n'y a point de paix, au lieu de sonner l'alarme, comme dit le Prophète (Joël 2 : 1) : « Sonnez de la trompette en Sion, sonnez avec éclat dans ma sainte montagne !... car le jour de l'Eternel vient ; car il est proche » — et à les appeler tous à s'humilier sous la puissante main de Dieu.

(6) Ce fut évidemment une mesure de prudence, manifestant les craintes des conducteurs de la chrétienté alors qu'ils discernaient l'approche de la détresse de ce jour

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de l'Eternel ; le mouvement commença dans l'église presbytérienne confuse et perplexe. Ce cri de Paix ! Paix ! au sein même de la tempête qui se lève nous rappelle la prophétie « Quand ils diront : Paix et sûreté, alors une subite destruction viendra sur eux ». — 1 Thess. 5:3.

Que les enfants de Dieu ne se laissent pas tromper par les faux pronostics de Babylone. C'est en Dieu seulement que nous pouvons trouver une sûre retraite (PS. 91). Rallions-nous étroitement autour de la croix de Christ, notre seule espérance. Que la fraternité universelle entre les fausses religions et le christianisme apostat prouve la valeur de cette alliance, mais quant à nous, ne reconnaissons que la fraternité en Christ — la fraternité de tous ceux qui ont confiance en Christ seul pour leur salut, par la foi en son précieux sang. Les autres hommes ne sont pas des entants de Dieu, et ne le seront pas jusqu'à ce qu'ils viennent à lui par la foi en Christ comme leur Rédempteur, leur substitut. Ils sont les « enfants de colère », comme nous en étions avant de venir à Christ (Eph. 2 : 3), et certains sont les « enfants du Malin » dont ils font les œuvres. Lorsque Dieu condamna à mort Adam et sa postérité, à cause du péché, ils ne lui appartinrent plus et ils ne furent plus traités par lui comme des fils. Ce n'est que lorsque les hommes viennent à Christ par la foi en son précieux sang, qu'ils sont réintégrés dans cette parenté bénie avec Dieu. En conséquence, si nous ne sommes plus les enfants de colère, mais appartenons à Dieu comme ses fils par Christ, les autres hommes que Dieu ne reconnaît plus ainsi, ne sont en aucun sens nos frères. Que tous les enfants de lumière veillent et soient sobres (1 Thess. 5 : 5, 6) ; que les soldats de la croix soient vaillants pour la vérité et ne reçoivent aucun autre évangile, même s'il était proclamé par un ange du ciel (Gal. 1:8) ; qu'ils ne concluent aucune union avec aucune classe sauf celle des consacrés et des fidèles disciples de « l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ».

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Tandis que l'église nominale est ainsi désireuse et impatiente de se compromettre et de s'unir avec toutes les religions païennes du monde en une grande « religion du monde », qui perpétuerait toutes leurs fausses doctrines et leurs mauvaises pratiques, écoutons, certains aveux et certains exposés de faits de la part d'autres personnes qui ne sont pas si infatuées de l'idée d'unité religieuse ; ces faits montrent la condition déplorable du monde, les résultats pernicieux des fausses religions et l'impossibilité absolue d'espérer convertir le monde par le moyen de l'église dans sa condition actuelle. Ce n'est que lorsque l'Eglise — non pas la fausse, mais la vraie Eglise, dont les noms sont écrits dans les cieux, les loyaux et fidèles consacrés engendrés et conduits par l'esprit de Dieu — sera revêtue de la puissance d'en-haut, ce n'est que lorsqu'elle aura atteint son plein développement et qu'elle aura été exaltée avec Christ dans le Royaume millénaire, qu'elle sera capable d'accomplir la conversion du monde à Dieu et à sa droiture (*).

Extrait d'un numéro de Missionary Review d'il y a quelques années, nous avons l'aveu suivant de l'échec de l'église dans le travail de conversion du monde :

« Un milliard d'âmes, soit les deux tiers de la race humaine, sont des irréligieux, des païens, des mahométans, la plupart d'entre eux n'ont encore jamais vu une Bible ni entendu le message de l'évangile. Vers ce milliard d'âmes moins de 10 000 missionnaires protestants, hommes et femmes compris, sont envoyés par les églises de la chrétienté. Le Tibet, presque toute l'Asie centrale, l'Afghanistan le Béloutchistan, presque toute l'Arabie, la plus grande partie du Soudan, l'Abyssinie et les Iles Philippines sont sans un missionnaire. De grandes étendues de la Chine occidentale, de l'Etat libre du Congo oriental et central, de grandes parties de l'Amérique du Sud et beaucoup des îles de la mer sont ou presque, ou totalement inoccupées. »

Une petite brochure, intitulée « Un siècle de Missions

(*) Ecrit en 1897 — Trad.

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protestantes », par le Rév. James Johnston, F. S. S. [Fellow of the Statistical Society — Trad] donne les chiffres suivants, lesquels, remarque-t-on, sont « suffisamment effrayants pour électriser la chrétienté ». D'après cette brochure: (1) Le protestantisme a gagné 3.000.000 de convertis sur le paganisme au cours des cent dernières années, tandis que le nombre de païens a augmenté durant cette même période de 200.000.000 au moins. (2) L'avance rapide du paganisme n'est pas due seulement à l'augmentation naturelle des populations païennes, mais au fait que les adhérents de Brahma, de Bouddha et de Mahomet peuvent se vanter d'un plus grand nombre de convertis à leurs credo que ne le peuvent les églises protestantes. Ainsi, pour chaque converti au christianisme, que l'hindouisme a perdu, l'hindouisme en a gagné un millier des tribus arborigènes de l'Inde qu'il absorbe constamment. Le bouddhisme fait de remarquables progrès dans les dépendances septentrionales de la Chine, allant jusqu'à suivre les émigrants chinois et à édifier ses temples étrangés sur le sol de l'Australie et de l'Amérique. Pourtant, le plus extraordinaire progrès de tous a été fait par le mahométisme. Dans certaines parties de l'Afrique, il est en train de se répandre avec une rapidité étonnante. Il en est de même, à une rapidité un peu moindre, en Inde et dans l'Archipel. Ce sont là des faits que l'auteur se sent obligé d'admettre, mais il s'efforce de calmer la critique en affirmant que l'église peut encore accomplir la conversion du monde. Il essaie de démontrer que les églises protestantes possèdent d'abondantes ressources, à la fois en argent et en hommes, pour changer complètement la situation et évangéliser le monde. Le Methodist Times, citant ce qui précède, exprime la même opinion, en ajoutant avec jactance :

« Personne ne doit s'étonner des terribles faits que nous avons brièvement rapportés... Dieu a si bien ordonné le cours des événements pendant les cent dernières années, que nous sommes bien capables de conquérir le monde

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païen au nom de l'Eternel. Ce que nous avons fait prouve ce que nous aurions pu faire si nous avions fourni nous-mêmes les deux choses humaines essentielles : une politique audacieuse et beaucoup d'argent. »

Un autre  Theoricien déclare : « Si nous avions un dixième du revenu des membres de l'église, ce serait pleinement suffisant pour tout le travail d'évangélisation dans le pays et à l'étranger. Ou encore, si, pour le travail à l'étranger, nous avions un dixième de leurs économies annuelles, après que toutes les dépenses de la famille sont réglées, nous pourrions placer 12000 missionnaires dans le champ immédiatement. »

Oui, l'argent est la seule chose considérée comme nécessaire. Si l'église nominale pouvait susciter seulement assez d'esprit d'abnégation pour obtenir un dixième du revenu des membres de l'église, ou même un dixième de leurs économies annuelles, elle commencerait à avoir plus d'espérances quant au salut du monde. Mais c'est là l'un des traits les moins encourageants de l'espérance illusoire. Ce serait plus facile de convertir à demi les païens à professer le christianisme, que de vaincre dans cette mesure l'esprit du monde qui règne dans les églises.

 Toutefois, si l'on pouvait placer immédiatement dans le champ étranger les douze mille missionnaires en question, auraient-il plus de succès que leurs frères dans notre pays favorisé ? Ecoutez la confession pertinente de feu le Rév. T. Dewitt Talmage, le ministre protestant bien connu. Il déclara, ainsi que le rapporte The Christian Standard :

« Oh ! nous avons une organisation d'église magnifique dans ce pays ; nous avons soixante mille ministres ; nous avons de la musique de grande valeur ; nous avons de grandes écoles du dimanche, et pourtant, je vous communique le fait effrayant de la statistique que dans les vingt-cinq dernières années, les églises dans ce pays ont opéré moins de deux conversions en moyenne chaque année.

« II y eut dans les églises une moyenne de quatre ou cinq décès. A ce compte-là, quand ce monde sera-t-il amené à Dieu ? Nous en gagnons deux ; nous en perdons

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quatre. Eternel Dieu ! A quoi cela va-t-il aboutir ? Je vous dis carrément que, pendant que ça et là un régiment de soldats chrétiens avance, l'église recule pour la plus grande partie vers une terrible défaite de Bull Run (*).»•

Il y a quelque temps, le Chanoine Taylor, de l'église anglaise, discutait la question : Les missions chrétiennes sont-elles un échec? et on lut le document devant le Congrès de l'église anglaise. Il y trouva la cause de l'échec dans le fait que la religion mahométane n'est pas seulement à égalité avec le christianisme à certains égards, mais qu'elle est beaucoup mieux adaptée aux besoins et aux capacités de nombreux peuples de l'Asie et de l'Afrique, et qu'en raison de sa rapide progression actuelle, le christianisme, lui, ne peut jamais espérer rattraper le paganisme. En estimant l'excédent des naissances sur les décès en Asie et en Afrique comme étant de 11.000.000 par an, et l'augmentation des chrétiens de 60 000, il faudrait aux sociétés missionnaires 183 ans pour rattraper l'augmentation annuelle de la population païenne. Le chanoine déclara :

« Extorquer aux enfants des écoles du dimanche les quelques sous de leur tirelire dans le but ostensible de convertir « les pauvres païens », et dépenser près de 12.000 livres par an pour des missions stériles dans des pays ou il n'y a pas de païens, me paraît être presque un crime, celui d'obtenir de l'argent sous de faux prétextes. »

 Selon lui, la cause des échecs missionnaires est le sectarisme, en même temps qu'un manque de consécration totale à l'oeuvre de la part des missionnaires eux-mêmes qui s'efforcent de vivre comme des princes entourés par des objets d'un plus grand luxe qu'en Europe. Ce faisant, il fit allusion au Dr Legge, missionnaire établi depuis trente-quatre ans, disant :

« II pense que nous ne réussirons pas à convertir aussi longtemps que le christianisme se montrera infecté par les dissensions acharnées au sein des sectes chrétiennes, o Lieu historique en Virginie (E.U.A.) où eurent lieu deux batailles de la guerre civile — Trad.

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que les indigènes associent dans leur esprit à l'ivrognerie, le dérèglement et le mal social gigantesque visible parmi les nations chrétiennes. L’évêque Steere pensait que les deux plus grands obstacles au succès étaient les querelles parmi les missionnaires eux-mêmes et la rivalité entre les sociétés. »

Cependant, le Chanoine Taylor et beaucoup d'autres, dont les voix se firent entendre au grand Congrès religieux, voudraient réduire la critique au silence en nous disant que les religions païennes sont suffisamment bonnes, et mieux adaptées aux besoins des pays respectifs que le serait le christianisme. Nous tirons une tout autre suggestion du rapport de feu Poster, évêque de l'église épiscopale méthodiste qui, après un voyage prolongé autour du monde il y a des années, donne l'image suivante des tristes conditions du monde dans les ténèbres du paganisme ; il déclara :

« Rappelez-vous toutes les images de la pauvreté et de la dégradation que vous ayez jamais vues dans les lieux solitaires de la misère la plus extrême (ces tristes exemples dont l'horreur vous a hantés après les avoir vus, ces lieux lugubres d'ordure et de saleté repoussante): rassemblez toutes ces images en un seul tableau, que ne vient adoucir la simple ombre d'un clair-obscur ou d'une lumière colorée et suspendez-le au-dessus de la moitié du globe ; il n'atteindra pas encore la réalité. Vous devez y ajouter la perspective terrifiante que cela durera sans issue ; vous devez faire abstraction de tout espoir, et même de toute aspiration. Le trait caractéristique du paganisme, c’est la pauvreté. Vous n'avez jamais vu la pauvreté. C'est un terme dont vous ignorez la signification. Ce que vous appelez la pauvreté, c'est la richesse, le luxe. Ne pensez pas que ce soit occasionnel, dans les parages seulement, exceptionnel dans des lieux de misère plus profonde, non ; elle est universelle, à l'échelle d'un continent. Ajoutez à cela la faim, la nudité, la bestialité ; enlevez-en tout espoir d'avoir quelque chose de mieux demain ; emplissez l'Afrique de cela, l'Asie ; peuplez la vision d'hommes, de femmes et d'enfants comprenant plus de vingt fois la population de toutes vos grandes cités, de vos villes, de vos villages et de vos régions rurales, vingt pour chaque individu dans tous vos Etats et vos territoires, et le tableau ne dépeint pas encore la réalité.

« Placez maintenant, dans ce tableau, l'ombre morale de l'absence de Dieu, d'espérance ; pensez à ces millions de misérables, vivant comme des bêtes dans ce monde et n'anticipant rien de mieux dans le monde à venir. Ajoutez à ce tableau le souvenir que ces misérables sont des êtres qui ont la même nature humaine que la nôtre, et considérez que, parmi ces millions d'êtres, il n'y a aucun cœur qui n'ait pas de désirs humains, et qui ne puisse être purifié et ennobli ; que ces pays, sous le destin d'une telle infortune, pourraient égaler, et nombre d'entre eux surpasser même le pays dans lequel nous vivons, s'ils avalent ce que nous pourrions leur donner. Peignez un ciel sans étoiles, représentez la nuit, couvrez de ténèbres et à perte de vue les montagnes, étendez de sombres linceuls le long des rivages et des paysages, assombrissez tout le passé, laissez l'avenir se draper d'une nuit plus profonde, toujours plus profonde, remplissez les terribles ténèbres d'hommes affamés, au visage triste, de femmes réduites au chagrin et d'enfants sans espérance : tel est le monde païen, le peuple vu en vision par le prophète d'antan, « qui s'assied dans la région et l'ombre de la mort » ; à qui n'est encore parvenue aucune lumière, qui se tient là assis, tranquille, à travers la longue, longue nuit, en attendant et en guettant le matin.

« Un milliard d'êtres dans la région et l'ombre de la mort, dans la même région où leurs pères ont vécu il y a vingt-cinq siècles, attendant silencieux, traversant la vie dans un dénuement si extrême qu'ils ne sont pas capables de pourvoir à leurs besoins les plus élémentaires; des millions d'entre eux subsistent grâce à des racines et à des herbes et aux provisions précaires que la nature, indomptée par la raison, leur fournit. Ceux d'entre eux qui vivent sous des formes de gouvernement et dans une semi-civilisation lesquelles, dans un sens, réglementent la propriété et imposent le travail, ne disposent pas après que leurs tyrans les ont dépouillés de leur salaire, de trois « cents » par jour [le « cent » est la centième partie d'un dollar — Trad.] en moyenne ou son équivalent pour se nourrir, eux et leurs enfants, pas assez pour nourrir un animal ; des multitudes d'entre eux ne sont pas même à moitié nourries, pas même à moitié vêtues ; elles vivent dans des étables et des taudis qui ne conviennent même pas au porc, sans provision d'aucune sorte pour leurs

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besoins humains. Opprimées par la tyrannie de la force brutale jusqu'à ce que toutes les caractéristiques de la nature humaine leur soient enlevées, sauf la station droite et leurs désirs indéracinables, muets et aveugles d'avoir ce qu'elles ne savent pas, tels sont les païens, hommes et femmes, nos frères et sœurs.

« Les ombres farouches et redoutables du tableau nous glaceraient si elles n'étaient pas rejetées dans le lointain, et si l'imagination ne l'embellissait et ne le dorait. De notre point de vue d'indifférence confortable, ces ombres sont entièrement cachées. Elles sont trop loin, et nous sommes trop accaparés par nos plaisirs pour les voir ou même pour y penser. Elles n'émergent pas du tableau, et si d'aventure nous y pensons, ce n'est pas à la lumière de la réalité, mais à celle de la trompeuse fantaisie. Nous voyons les grandes cités et la magnificence des Mikados et des Rajahs, les pompes des cours, la beauté voluptueuse des paysages, tout cela transfiguré par l'imagination et par la lumière éclatante et trompeuse que jettent sur eux les agences de voyage. La vision nous enchante. Si nous voulons pénétrer davantage la question des foyers humains et leur condition religieuse, nous sommes de nouveau attirés par les grands temples et par les descriptions fantaisistes de voyageurs de quelque scène domestique pittoresque et attrayante. Nous sommes consolés. Après tout, disons-nous, le monde païen n'est pas en si mauvaise posture. Ils ont leur religion ; ils ont leurs plaisirs. Telle est la pensée réconfortante avec laquelle nous contemplons le monde. Oh ! illusion fatale ! Le véritable tableau se trouve dans l'ombre. Les millions d'individus misérables, pécheurs, qui marchent à tâtons, sans Dieu et sans espérance, sans foyer, abrutis, sans amis, nés pour hériter d'une nuit sans rayons, et destinés à vivre et à mourir dans les ténèbres sans étoiles, ceux-là, on ne les voit pas. Ils sont là, se déplaçant furtivement dans ces ombres de la mort, décharnés, affamés, nus et sans espoir, presque des bêtes ; ils ne sont pas quelques-uns seulement., tapis dans les sentiers, et se cachant à leurs semblables, mais Ils sont des millions et des millions, remplissant tous ces pays dépeints par l'imagination, grouillant dans les rues et les avenues de leurs magnifiques cités, et qui nous terrifieraient par leur multitude, si nous ne pouvions faire autrement que de les voir. C'est là que leurs ancêtres ont vécu et sont morts sans espérance. C'est là qu'ils traînent leur misérable vie. C'est là que leurs enfants sont nés pour le même destin. C'est là que, vivants ou mourants, personne ne prend soin de leur âme.

« Tel est le monde non chrétien. Il possède de grandes cités de grands temples, de magnifiques mausolées, quelques tyrans choyés qui s'affublent d'ornements en or, mais la splendeur exagérée de ses sanctuaires et de ses trônes s'abat sur un arrière-plan de nuit obscure, dans lequel les millions d'individus se tapissent dans la peur, la faim et la misère. Je les ai vus, dans leurs tristes foyers et leurs orgies diaboliques, depuis le Bosphore jusqu'au Gange dans leurs temples et à leurs festins, accroupis et agenouillés devant des idoles grimaçantes, des statues de pierre et des dieux en forme de singes ; je les ai vus traînant à travers les rues et le long des grand-routes , j'ai vu leurs visages sombres, désespérés, affamés, et jamais l'on ne peut oublier cette image.

 « Nous devrions, je pense, convenir que, dans le monde non chrétien, il n'y a aucune espérance pour l'homme. Il n'a rien à nous donner, ni un rayon, ni une miette. Tel un poids lourd, il pend au cou de la race en l'enfonçant de plus en plus dans la nuit, dans la mort. Son haleine même est contagieuse. Son contact, c'est la mort. Sa présence nous terrifie comme un gigantesque spectre émergeant du royaume de la nuit, dominant et gouvernant à travers les siècles et aveuglant tous les âges.

« Je ne soulève pas la question de savoir si, oui ou non, on peut dans le monde à venir sauver ces innombrables millions d'individus. Je n'affirme pas qu'en leur donnant l'évangile, cela améliorerait leurs espérances ou augmenterait en quoi que ce soit leur chance dans cette direction. Il est possible qu'il y en aura, parmi eux, autant qui seront sauvés sans l'évangile qu'avec lui. Cette question ne fait pas partie du problème que je suis en train de discuter, savoir la perspective du monde, j'entends celle du temps, non celle de l'éternité. Si mon esprit pouvait un jour être accaparé par la terrible idée que le monde entier doive, de toute nécessité, être perdu à jamais simplement parce qu'il est païen, je ne lui enverrais pas un Evangile qui lui révèle un tel Dieu. Cette cruelle pensée seule interdirait toute espérance pour le monde et ferait de l'éternité elle-même un cachot, sans égard à qui pourrait être sauvé car, comment une créature sensée quelconque pourrait-elle profiter même d'un ciel avec un Dieu dont le gouvernement pourrait permettre une telle tache de honte et de déshonneur, de cruauté et d'injustice ? Allez

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convaincre des hommes qu'il y a un Dieu à la tête de l'univers qui, sans qu'il y ait faute de leur part ou sans aucune chance d'échapper, damnerait les morts, les vivants, et les millions à venir du paganisme, et qui, en même temps, ferait de la terre une gigantesque terreur où d'effrayantes horreurs ne permettraient aucun soulagement, et vous rendrez à jamais impossible l'adoration d'un tel Dieu sauf par des démons, et par eux seulement parce qu'il devient leur chef ».

L'évêque mentionna également le fait que, si la population du monde est estimée à 1 milliard 450 millions [à l'époque — Trad.], près de 1 milliard 100 millions ne sont pas des chrétiens, et que beaucoup (oui, presque tous) des chrétiens de nom sont soit des païens, soit des anti-chrétiens. Ensuite, à cause de l'échec de l'église dans la conversion du monde en dix-huit cents années, et de l'impossibilité d'espérer y arriver, il tenta de dégager l'église de la responsabilité qu'elle a assumée en suggérant que ces millions de païens doivent être sauvés sans avoir foi en Christ. En outre, pour dégager en quelque sorte Dieu de la responsabilité de la détresse actuelle parmi les, hommes, il déclara : « Dieu fait du mieux qu'il peut avec le pouvoir qu'il a reçu ».

Il y a quelques années. The Church Times publia un article rédigé par un Maori dont les extraits suivants sont très suggestifs quant à la cause de l'échec de l'église pour éclairer le monde à un degré notable quelconque. A l'origine, la lettre avait paru dans un journal de la Nouvelle-Zélande, et est ainsi conçue :

 « II y a quelques jours, vous avez publié le compte rendu de ce qui s'est passé lors d'une réunion de Maoris convoquée par l'évoque de l'église de Christ. J'étais présent à la réunion, et je désire que vous me donniez une occasion de répondre à l'une des questions posées par l'évêque, savoir : « Pourquoi le feu de la foi chrétienne est-il si bas parmi le peuple Maori dans mon diocèse ?» Je veux vous dire quelle en est, selon moi, la raison. Nous, Maoris, sommes rendus confus et perplexes dans nos esprits par la manière extraordinaire selon laquelle vous. Européens, traitez votre religion. Personne, parmi vous, ne semble être sûr qu'elle signifie quelque chose ou rien. Sur l’invitation des premiers missionnaires, à la religion de nos aïeux qu'ils disaient être fausse, nous avons substitué celle qu'ils nous ont dit être la vraie. Nous avons accepté le Livre contenant l'histoire et les préceptes de la « Vraie Religion » comme étant réellement la Parole de Dieu qui nous lie nous ses créatures. Nous avons journellement, matin et soir, offert un culte au Créateur dans chaque pah [camp fortifié indigène en Nouvelle-Zélande — Trad.l et dans chaque village à travers la Nouvelle-Zélande. Nous avons observé le septième jour comme saint, nous abstenant de toute forme de travail afin de respecter le commandement divin, et pour la même raison, nous avons aboli l'esclavage et la polygamie, bien qu'en agissant ainsi nous ayons complètement désorganisé notre système social, réduit nos gens à la pauvreté et infligé beaucoup de peine à ceux qui furent forcés de trancher certains des liens les plus tendres de la parenté humaine. Juste au moment où nous commencions à apprendre à nos enfants à connaître Dieu et à lui obéir comme il est manifesté en Jésus-Christ, des Européens vinrent en grand nombre dans ce pays. Ils visitèrent nos villages et parurent très amis, mais nous remarquâmes qu’ils n'avaient pas, à l'égard de la Bible, le même respect que celui que nous, des novices, avions. Les catholiques romains nous déclarèrent qu'eux seuls connaissaient la véritable interprétation, et qu'à moins de nous unir a eux nos âmes seraient perdues. Les baptistes suivirent, qui ridiculisèrent notre présentation d'enfants à Christ dans le baptême, et qui nous déclarèrent que n'ayant pas été immergés, nous n'étions pas du tout des chrétiens baptisés.

Ensuite vinrent les presbytériens, qui dirent que la charge d'un évêque n'était pas scripturale, et qu'en ayant accepté d'être confirmés par l'évêque Selwyn, nous avions accompli une cérémonie dénuée de sens. Plus tard vinrent les Frères de Plymouth, qui nous déclarèrent que Christ n’avait jamais institué une église visible ou un ministère quelconque, mais que chacun devrait être son propre ministre et fixer son propre credo.

 « Outre la confusion dans nos esprits, causée par l'exemple impie de la majorité des Européens, et l’enseignement contradictoire donné par les ministres de la religion nous étions embarrassés par la manière d’agir du gouvernement ; ce dernier, en effet, tout en professant être lié par la loi morale contenue dans la Bible, n’hésita

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pas, lorsque nous devînmes sans force, de manquer à ses promesses qu'il nous avait faites lorsque nous étions plus nombreux et plus forts que les Européens. Grande fut notre surprise quand le Parlement, composé non pas d'hommes ignorants, de basse naissance, mais d'hommes du monde et de chrétiens déclarés, fit enlever la Bible des écoles, et, tout en enjoignant aux instituteurs d'instruire avec soin les enfants de la Nouvelle-Zélande en toutes sortes de connaissances, leur déclara qu'en aucune façon, ils ne devaient leur enseigner quoi que ce fût concernant la religion chrétienne, concernant Dieu et ses lois. Mon maître païen m'enseignait à craindre et à révérer les Puissances invisibles, et mes parents m'enseignaient à discipliner chaque action de ma vie en obéissant aux Atuas qui me puniraient si je les offensais. Mais, dans les écoles de ce pays chrétien, mes enfants ne sont pas enseignés maintenant à respecter aucun être au-dessus d'un agent de police, ou de craindre aucun juge de leurs actions au-dessus d'un Magistrat Résident.

« Je pense, lorsque l'évêque de l'église de Christ nous a posé l'autre jour la question à laquelle j'ai déjà fait allusion, que nous aurions bien pu lui demander de nous dire d'abord pourquoi le feu de la foi était si peu ardent parmi son propre peuple. Nous aurions pu citer des paroles appropriées de ce Livre que le peuple anglais désire voir prendre par tous sauf par lui-même comme règle de vie, et le révérer comme étant la Parole du Dieu vivant : « Médecin, guéris-toi toi-même ».

 « Des Maoris ignorants peuvent-ils être blâmés pour leur tiédeur au service de Dieu dont l'existence, d'après l'un de ses ministres ordonnés, ne peut être prouvée par aucun homme dans la chrétienté ? Je pense souvent, monsieur, que mes enfants auraient eu plus de chance à devenir des hommes et des femmes honorables et auraient eu une meilleure espérance de bonheur quand viendra le moment pour eux d'entrer dans le monde invisible et d'y rencontrer leur Créateur, si, comme le premier roi Maori (Potatu) j'avais refusé de confesser ouvertement votre religion jusqu'à ce que (ainsi qu'il le déclara) : Vous eussiez déterminé entre vous ce qu'est vraiment la religion». Il est mieux, je pense, de croire réellement au monde spirituel invisible qui a soutenu mes ancêtres que de faire semblant de croire à ce que le peuple européen nous a demandé de substituer à notre croyance.

Vôtre, etc. « Tangata Maori ».

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L'extrait suivant d'un article paru dans la North American Review de Wong Chin Foo, Chinois instruit, diplômé de l'un de nos collèges de New England, donne de la même façon des raisons suggestives de préférer la religion de ses pères au christianisme. Wong Chin Foo écrivait :

 « Né païen et élevé en païen, j'ai appris et pratiqué ses règles morales et religieuses, et agissant en conséquence j'étais utile à moi-même et à beaucoup d'autres. Ma conscience était claire, et mes espérances quant à la vie future n'étalent troublées par aucun doute perturbateur. Mais, vers l'âge de dix-sept ans, je fus transféré au sein de votre clinquante civilisation, et à cette période impressionnable de la vie, le christianisme se présenta tout d'abord à moi sous ses aspects les plus séduisants ; de bons amis chrétiens devinrent particulièrement soucieux de mon bien-être matériel et religieux, et je n'étais que trop désireux de connaître la vérité. Puis, on me persuada de vouer ma vie à la cause des missions chrétiennes. Seulement, avant de m'engager dans cette haute mission, je devais d'abord apprendre la doctrine chrétienne que j'allais enseigner, et c'est ici que je fus désorienté devant la multiplicité des sectes, chacune d'elles revendiquant le monopole de la route unique et étroite vers le ciel.

« Je ne pénétrai dans le Presbytérianisme que pour en sortir effrayé d'une croyance en un Dieu sans miséricorde qui avait depuis longtemps voué la majorité de la race humaine sans secours à un enfer éternel. Prêcher une telle doctrine à des païens intelligents n'aurait fait que lever dans leur esprit des doutes sur ma santé mentale, à moins de me prendre pour un menteur. Ensuite, j'examinai les doctrines - baptistes, mais j'y trouvai tant de sectes de formes différentes, en conflit sur les mérites de l'initiation à l'eau froide, sur la méthode et le moment de l'employer, que je devins écœuré de telles banalités ; la question de communion, étroite ou non, m'a donné seulement la conviction que certains étaient mesquins et exclusifs avec leur morceau de pain et leur vin, et d'autres un peu moins. Le méthodisme me fit l'effet d'une religion de tonnerre-et-d'éclair, toute de déclarations et de bruit. Vous veniez en contact avec elle, ou elle venait en contact avec vous, tel un spasme, et ainsi vous « expérimentiez » la religion. Les Congrégationalistes me rebutèrent par leurs manières affectées, par leur conscience

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personnelle d'être vraiment bons, ainsi que par leur désir de n'avoir que des membres très dignes. L'unitanisme me parut douter de tout, même de lui-même. Pour un certain nombre d'autres sectes protestantes basées sur quelque nouveauté ou quelque excentricité, tel que le Quakensme, je ne trouvai pas qu'elles fussent dignes d'être étudiées par un non-chrétien. Mais sur un seul point, cette masse de dissension protestante s'accordait de tout cœur, à savoir une haine unanime du Catholicisme, la forme la plus ancienne du christianisme. Quant au Catholicisme, il leur rendait bien cette animosité. Il se déclarait avec hauteur la seule vraie église, hors de laquelle il n'y avait aucun salut, en particulier pour les protestants ; il déclarait que son principal prélat était le représentant personnel de Dieu sur la terre, et qu'il était infaillibl.e On trouvait là l'unité religieuse, la puissance et l’autorité avec la vengeance. Mais en chœur, mes affectueux amis protestants me supplièrent de ne pas aborder le Catholicisme, déclarant qu'il était pire que le paganisme — en quoi je fus d'accord ; toutefois, la même sorte d'arguments me convainquit également que le Protestantisme se plaçait dans la même catégorie. En tait, plus j'étudiais le Christianisme dans ses diverses phases, plus j'écoutais les critiques que les sectes s'adressaient réciproquement, et plus cela me parut être de l'« airain qui résonne et des cymbales retentissantes ».

« Appelez-nous des païens, si vous voulez, les Chinois sont encore supérieurs quant à l'administration sociale et à l'ordre social. Parmi quatre cents millions de Chinois, il y a moins de meurtriers et de voleurs en un an qu’il n’y en a dans l'Etat de New York. Oui, il est vrai que la Chine entretient un monarque voluptueux dont chaque caprice doit être satisfait ; pourtant, son peuple est le moins imposé du monde, n'ayant rien d'autre à payer que l'impôt sur les terres cultivées, sur le riz et sur le sel ; cependant la Chine n'a pas un seul dollar de dette nationale...

 « Les chrétiens font continuellement des histoires au sujet de la religion ; ils bâtissent de grandes églises et font de longues prières, et pourtant il y a plus de méchanceté dans le voisinage d'une seule paroisse d'un millier de personnes à New York que parmi un million de païens, sans église et sans sermon. Le chrétien parle longuement et bien haut sur la manière d'être bon et d'agir avec charité. Tout est charité et il n'y a aucune fraternité :

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« Tenez, chien, prenez votre croûte et soyez reconnaissant ! ». Aussi est-il surprenant qu'il y ait plus de cœurs désespérés et de suicides en un an dans le seul état de New York que dans toute la Chine ?

« La différence entre le païen et le chrétien est que le païen fait le bien pour l'amour de faire le bien. Quant au chrétien, le peu de bien qu'il fait, il le fait pour recevoir un honneur dans l'immédiat et une récompense dans l'avenir ; il prête au Seigneur et désire un intérêt composé. En fait, le chrétien est le digne héritier de ses ancêtres religieux. Le païen fait beaucoup et en parle très peu, le chrétien fait un peu de bien, mais quand il le fait, il désire le faire savoir dans les journaux et le faire graver sur sa pierre tombale. Aimer les hommes pour le bien qu'ils vous font est une idée chrétienne pratique, non pour le bien que vous devriez leur faire par devoir humain. C'est ainsi que les chrétiens aiment les païens, oui, les possessions des païens ; et l'amour des chrétiens croît en intensité, en proportion de ces possessions. Lorsque les Anglais désirèrent l'or et le commerce chinois, ils déclarèrent qu'ils désiraient « ouvrir la Chine à leurs missionnaires ». Et l'opium fut le principal, en fait le seul missionnaire dont ils s'occupèrent après qu’ils eurent forcé l'entrée des ports. Cette introduction chrétienne infâme parmi les Chinois a causé plus de mal, social et moral, en Chine, que toutes les agences humanitaires du christianisme n'ont pu apporter de remède en deux cents années. C'est sur vous, chrétiens, et sur votre avidité de l'or, que nous faisons retomber le poids du crime qui en résulte ; des dizaines de millions d'hommes et de femmes honnêtes et utiles envoyés par ce moyen à la mort après une vie brève et misérable, en plus de la prostration physique et morale qu'il entraîne même s'il ne tue pas prématurément ! Et cette grande calamité nationale fut lancée sur nous à la pointe des baïonnettes chrétiennes. Et vous vous étonnez que nous soyons des païens ? Le seul point positif que les chrétiens ont imprimé sur le paganisme est qu'ils sacrifieraient la religion, l'honneur, le principe, comme ils sacrifient la vie, pour de l'or. Et, avec un air de sainteté, ils déclarent aux pauvres païens :

« Vous devez sauver votre âme en croyant comme nous le faisons ! »...

 « Faites aux autres ce que vous souhaitez qu'ils vous fassent », ou « Aimez votre prochain comme vous-même », telle est la grande loi divine que possèdent tant les

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chrétiens que les païens mais que les chrétiens négligent. Voilà ce qui tait que je reste païen ! Et j'invite instamment les chrétiens d'Amérique à venir à Confucius ».

 La presse a rapporté l'exemple analogue d'une femme venant de l'Inde — Pundita Ramabai — qui visita Boston il y a quelques années et se préparait à retourner en Inde pour se mettre à enseigner les femmes de la caste supérieure de l'Inde. Il ne lui fut pas facile de dire à quelle dénomination des chrétiens elle appartenait. Un reporter lui posa la question, et voici ce qu'elle répondit :

 « J'appartiens à l'église universelle de Christ. J'ai rencontré de bons Baptistes, de bons Méthodistes, de bons Episcopaux et de bons Presbytériens, et chacun d'eux m'a parlé de la Bible. Aussi me semble-t-il préférable d'aller moi-même à la Bible et d'y trouver ce que je peux de meilleur [Une sage décision]. Et là, je trouve Christ le Sauveur du monde, et c'est à lui que je donne mon cœur. Je fus baptisée alors que j'étais en Angleterre, et je communie avec toutes les personnes chrétiennes qui me le permettent. Je ne professe pas appartenir à une dénomination particulière quelconque, car je veux retourner en Inde simplement comme une chrétienne. Il ..apparaît à mon esprit que le Nouveau Testament, et spécialement les paroles de notre Sauveur, constituent un credo suffisamment complet. Je crois, ainsi que le Sauveur nous l'a enseigné, et son message nous est parvenu par Jean, que Dieu est un esprit, qu'il est lumière et amour ; qu'il a créé l'univers, qu'il l'illumine et le pénètre ; que Jésus, son Fils et son Serviteur, l'apôtre de notre foi, fut envoyé par lui pour être le sauveur et le conducteur de ses enfants ; que tous ceux qui croient en lui ont le droit d'être les fils de Dieu, et que le saint esprit est notre guide et notre consolateur, le grand don de Dieu par Christ ; qu'il n'y a qu'une seule Eglise et que tous ceux qui reconnaissent Jésus comme leur Sauveur sont des membres de cette Eglise. Je crois que tout ce qui est nécessaire pour mon salut me sera donné, et je prie ardemment que Dieu veuille m'accorder la grâce de chercher et suivre la vérité, et de faire sa volonté. A Boston, on m'a dit que j'étais une unitaire, je leur ai dit que non. Je ne suis pas non plus une trinitaire. Je ne comprends pas du tout ces inventions modernes. Je suis simplement une chrétienne, et le Nouveau Testament m'enseigne ma religion ».

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Les Japonais convertis au christianisme manifestèrent un esprit semblable, leur noble conduite étant à la fois une sévère réprimande aux églises nominales et à leurs credo, et un admirable commentaire sur la puissance de la Parole de Dieu. De l'opinion qu'ils ont des credo de la chrétienté, et de leur détermination de s'en tenir à la Bible seule, nous avons le compte rendu suivant qui fut publié :

 « Lorsque l'Empire japonais fut ouvert tout grand au commerce américain, les églises américaines furent zélées à convertir ce pays à leurs diverses confessions de foi. Les missionnaires qui y furent envoyés trouvèrent que leur division serait une barrière effective au succès, et ils convinrent de cacher leurs différences, de travailler ensemble pour des âmes seulement, en présentant simplement un seul Dieu, et Christ crucifié pour les pécheurs, jusqu'à ce qu'ils obtiennent une situation solide. La dissimulation réussit si bien qu'en 1873, en raison des demandes de moissons sectaires de la part des Conseils religieux américains, il fut entendu que les convertis étaient suffisamment nombreux pour permettre une division du butin. « Cependant, lorsqu'on révéla avec soin la tromperie aux païens convertis, une difficulté inattendue s'éleva. Ces chrétiens japonais s'assemblèrent et rédigèrent une pétition dans laquelle ils exposèrent la joie, la paix et la droiture qu'ils avaient trouvées dans le Christ Jésus et objectèrent qu'on les divisait contrairement à la Parole et à l'esprit de Dieu ; ils pressèrent les missionnaires, puisqu'ils avaient confessé un tel état déplorable de choses dans leur propre pays, de retourner en Amérique et de leur laisser à eux le soin de poursuivre l'évangélisation du Japon.

« Des copies de cette pétition furent expédiées aux divers Conseils par lesquels les missionnaires étaient entretenus et dirigés, et des agents furent envoyés sur place afin d'enquêter et de faire leur rapport. L'un de ces agents dont la lettre fut publiée dans  The Indépendant (N.Y.), dit qu'à ces esprits à peine sortis des ténèbres du paganisme, « les joies simples du salut éclipsent toutes autres considérations » et il faudra beaucoup d'années avant qu'on puisse les endoctriner dans les distinctions subtiles qui divisent la chrétienté ». Néanmoins, ceux dont les « autres considérations » éclipsent les « joies du salut » et empêchent de voir l'amour de Dieu, persévérèrent dans

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l'œuvre de division. Ainsi qu'il le fait toujours, l'esprit de Dieu incita ces âmes honnêtes à s'assembler au nom de Jésus seulement. La chose la plus difficile dans le travail du missionnaire sectaire est d'« endoctriner les convertis dans les distinctions subtiles qui divisent la chrétienté». Il y a très peu d'adhérents de n'importe quelle secte en Amérique qui soient ainsi endoctrinés. Ils ont des préjugés et sont surchargés par d'autres considérations que de réelles convictions. Un très faible pourcentage a intelligemment conscience des professions de foi et des distinctions par lesquelles ils sont séparés des autres sectes ».

Tels sont les sentiments de païens intelligents, égarés et troublés par les fausses représentations du caractère et des doctrines de Dieu. Cependant, nous nous réjouissons de savoir que, malgré le conflit des credo et la conduite peu chrétienne de multitudes de soi-disant chrétiens, et des prétendues nations chrétiennes, tous les efforts missionnaires chrétiens parmi les peuples païens n'ont pas été vains, mais que ça et là les semences de la vérité divine sont tombées dans des cœurs bons et honnêtes et ont produit les fruits de la justice et d'un véritable caractère chrétien. On ne peut toutefois pas porter de tels fruits au crédit des credo, mais à la Parole et à l'esprit de Dieu, malgré la confusion des credo humains. L'Eternel se rapporte aux Ecritures de l'Ancien et du Nouveau Testament comme «Mes deux témoins» (Apoc. 11: 3), et ceux-ci ont porté avec fidélité leur témoignage à toutes les nations.

Quant à savoir si les gens de religions païennes seront ou non disposés à s'affilier à la chrétienté nominale, nous n'avons aucune indication affirmative. Au contraire, leurs représentants au Congrès mondial des Religions furent surtout impressionnés par l'infériorité de la religion chrétienne par rapport, et selon leur estimation, à la leur propre ; cependant, la « sûre parole de la prophétie » indique très clairement que les diverses sectes protestantes formeront une union de coopération, ou fédération, et que

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le catholicisme et le protestantisme s'associeront, sans perdre ni l'un ni l'autre leur propre identité. Ils constituent les deux extrémités des cieux ecclésiastiques qui, au fur et à mesure que leur confusion augmentera, s'enrouleront comme un livre (Esaïe 34 : 4 ; Apoc. 6 : 14) pour leur propre protection, mais comme des livres distincts et séparés, tout en étant très proches l'un de l'autre.

 Afin d'atteindre ce but désiré, les protestants se montrent prêts à faire à peu près n'importe quel compromis, tandis que, de son côté, la papauté a pris une attitude plus conciliante. Tout observateur intelligent est au courant de ces faits, et tout lecteur de l'histoire connaît le caractère pernicieux de ce grand système antichrétien qui discerne maintenant, dans la grande confusion du protestantisme, une occasion pour lui-même de reprendre sa puissance. Aussi, bien que se rendant compte qu'il a une force supérieure à celle du protestantisme divisé, le grand système papal craint également la crise qui s'approche et désire en conséquence avec une grande anxiété, l'union de la chrétienté, papale et protestante, civile et religieuse.

L'extrait suivant d'un article écrit par un « père pauliste » éminent, Walter Elliot, de la ville de New York et qui fut lu au Congrès catholique colombien de 1893, montre que l'église de Rome veut tirer parti de la confusion actuelle du protestantisme : « L'écroulement des dogmes protestants est pour nous une occasion favorable. Les dénominations, les « credo », les « écoles » et les « confessions » tombent en pièces sous nos yeux. De grands hommes ont édifié ces choses, et des hommes insignifiants peuvent les démolir. Cette nouvelle nation ne peut considérer qu'avec dédain des institutions [protestantes] dont la durée est à peine le double de sa propre vie, laquelle est brève ; en outre, ces institutions sont totalement surannées ; elle ne peut que considérer avec crainte et respect une institution [l'église catholique romaine] dont l'existence est près de vingt fois plus longue. Je vous assure que la vigueur de la jeunesse nationale doit s'étonner de la fraîcheur de la religion éternelle

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[catholique romaine], et qu'elle doit bientôt la saluer comme étant divine. Les dogmes du protestantisme le plus ancien disparaissent de la mentalité de notre peuple, ou bien en sont chassés ».

 Dans une encyclique, le pape Léon XIII offrit une récompense aux catholiques romains afin qu'ils prient pour la conversion des protestants à l'église de Rome. Cette récompense consistait dans les suppressions temporaires des souffrances du purgatoire. De son discours aux protestants, qui constituait une partie de l'encyclique, nous citons les paroles suivantes :

 « C'est avec une charité fervente que nous nous tournons maintenant vers ces gens qui, à une époque plus récente, sous l'influence de convulsions exceptionnelles, d'ordre temporel et matériel, sortirent du giron de l'église romaine. Oubliant les vicissitudes passées, qu'ils élèvent leur esprit au-dessus des choses humaines, et, n'ayant soif seulement que de vérité et de salut, qu'ils regardent à l'église fondée par Jésus-Christ. Si, alors, ils veulent comparer leurs propres églises avec celle-là et voir dans quelle situation la religion les a amenés, ils admettront aisément que le flux et le reflux des variations religieuses ont emporté leurs églises dans de nouveaux domaines, car, sur plusieurs points importants, elles ont oublié les traditions primitives. Les protestants ne nieront pas que si les auteurs du nouvel état de choses ont emporté avec eux certaines vérités lorsqu'ils se sont séparés de Rome, il reste à peine de formules certaines et ayant quelque autorité...

 « Nous savons très bien que de longs et durs labeurs sont nécessaires pour produire l'ordre de choses que nous voudrions voir se rétablir ; certaines personnes pensent peut-être que nous avons de trop hautes espérances, que nous poursuivons un idéal plus désirable que réalisable. Mais nous mettons toute notre espérance et notre confiance en Jésus-Christ, le Sauveur de la race humaine, en nous souvenant des grandes choses qui furent accomplies par la prétendue folie de la croix prêchée au monde sage qui en fut confondu et stupéfait. Nous demandons instamment aux princes et aux gouvernants, au nom de leur prévoyance politique et de leur sollicitude pour les intérêts de leurs peuples, de peser nos desseins avec équité et de les appuyer par leur bienveillance et par leur autorité. Si une partie seulement des résultats que nous

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 attendons aboutissait, le profit ne serait pas à dédaigner au temps actuel où tout s'écroule rapidement et où la crainte de l'avenir vient s'ajouter encore au malaise général.

« Le siècle dernier laissa l'Europe épuisée par des désastres et encore tremblante des convulsions par lesquelles elle fut ébranlée. Le siècle qui se termine ne pourrait-il pas léguer comme héritage à la race humaine quelques garanties de concorde et l'espérance des immenses bienfaits que l'on pourrait retirer de l'unité de la foi chrétienne ? .

 On ne peut nier que le protestantisme se rapproche de Rome. C'est ce qui ressortait du Congrès des religions où l'on accordera aux catholiques romains une place prépondérante. C'est aussi ce qu'ont exprimé tous ceux qui s'intéressent au mouvement de l'union des protestants. Le but poursuivi est de faire alliance, sinon de s'unir à l'église de Rome. L'un des articles de la confession de foi presbytérienne, qui dit que la papauté est l'antichrist, est actuellement considéré comme offensant ; on se propose de le changer.

 La lettre suivante, qu'un pasteur méthodiste adressa au cardinal Gibbons au sujet de l'union des églises, montre avec force que cette tendance existe parmi les protestants :

 Taunton, Mass.

 « Cher Cardinal,

Vous êtes sans nul doute intéressé par le mouvement qui se produit au sein des églises protestantes en vue d'arriver à l'union de tous. Si cette réunion est pour se produire, pourquoi l'église catholique romaine n'y serait-elle pas comprise ? L'église romaine n'a-t-elle pas une base d'entente à proposer à laquelle nous puissions tous nous rallier ? Ne peut-elle pas nous rencontrer en faisant des concessions qui peuvent être temporaires, si elle croit que nous sommes dans l'erreur, jusqu'à ce que nous ayons appris à connaître Christ et ses plans plus parfaitement ?

 « Je suis certain d'une chose, que personnellement j'ai : une tendance croissante à considérer avec soin tout le bien que renferment les diverses branches de l'église chrétienne

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et je crois que je ne suis pas le seul à penser ainsi. Meilleurs sentiments, Geo. W. King, Pasteur de la première église épiscopale».

 Voici la réponse du cardinal :

 Siège du Cardinal, Baltimore.

 « Rév. Geo W. King, cher Monsieur,

 En réponse à votre estimée lettre, j'ai l'honneur de vous dire que vos aspirations à la réunion de la chrétienté sont dignes de toutes louanges.

 « Cette réunion ne serait que partielle si l'église catholique en était exclue ; elle serait même impossible, car il ne peut exister d'union possible sans une base scripturale solide, et cette base consiste à reconnaître Pierre et son successeur comme le chef (tête — Trad.) visible de l'église.

 « II ne peut exister de gouvernement stable sans un chef, ni dans la vie civile, ni dans la vie militaire, ni dans la vie ecclésiastique. Chaque Etat doit avoir son gouverneur, chaque ville doit avoir son maire ou son chef municipal ayant un certain titre. Si les églises du monde cherchent un chef, où en trouveront-elles un qui ait assez d'autorité, si ce n'est à Rome ? C'est l'évêque de Rome, et non celui de Canterbury ou de Constantinople,

 « Quant aux conditions de l'union, elles sont plus faciles à trouver qu'on ne se l'imagine. L'église catholique possède tout ce qu'il y a de positif dans les doctrines des églises protestantes ; si ces dernières voulaient reconnaître la suprématie juridique du pape, elles accepteraient ensuite facilement ses autres doctrines. Vous êtes plus rapprochés de nous que vous ne le pensez. Nombre de doctrines attribuées à l'église romaine sont désavouées par cette dernière.

 Meilleurs sentiments en Christ, J. Card. Gibbons ».

 A cette lettre fut répondue la suivante. D'un commun accord de la part des deux messieurs, les lettres furent rendues publiques dans l'intérêt de l'union désirée.

« Cher Cardinal,

J'ai lu votre réponse avec beaucoup d'intérêt. Ne puis-je pas demander maintenant s'il ne serait pas sage et bon que l'église catholique présente aux églises protestantes une base possible d'union (en entrant suffisamment dans les détails), un peu selon l'ordre des propositions de Chicago-Lambeth faites par l'église épiscopale ? Je sais combien l'église méthodiste, et en vérité l'église chrétienne

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entière, est mal comprise par beaucoup, et je conçois qu'il est plus que possible, inévitablement, que l'église catholique soit également mal comprise et mal jugée sur de nombreux points. L'église catholique ne peut-elle pas corriger cette mauvaise compréhension de la part des protestants, dans une grande mesure tout au moins, et cela ne haterait-il pas l'union désirée ?

« Je crois que la condition actuelle de division dans laquelle se trouve la chrétienté, est une folle, une honte et une disgrâce, et j'accepterais volontiers une autorité centrale sous certaines conditions, avec réserves ou restrictions.

 Sincèrement à vous, Geo. W. Kings».

Les sentiments de la Société chrétienne d'encouragement à l'égard de l'église de Rome, dirigée par les Jeunes gens du peuple, furent très clairement manifestés lors de sa convention annuelle à Montréal, en 1893. Parmi les délégués à la convention se trouvait un Hindou bien connu de Bombay (Inde), le Rév. M. Karmarkar, converti au christianisme protestant. Dans les remarques qu'il fit devant la Société, il déclara que le romanisme (la religion catholique romaine — Trad.) était un obstacle à l’œuvre missionnaire en Inde. La déclaration rencontra une très vive désapprobation à la convention, mais lorsque les quotidiens catholiques romains en français s'emparèrent de l'affaire et publièrent ce que l'Hindou avait dit, en y ajoutant avec colère des commentaires, la session suivante de la convention fut troublée par un groupe agressif de catholiques romains ; le président de la convention essaya alors d'apaiser leur colère en se levant au sein de l'assemblée et en déclarant que lui et les délégués n'étaient pas responsables de M. Karmarkar, laissant ainsi leur invité supporter seul la violence de leur colère parce qu'il témoignait courageusement à la vérité. Il est évident qu'à cette convention M. Karmarkar était le seul protestant — le seul qui ne craignait pas la bête, ne sympathisait pas avec elle, ni ne l'adorait (Apoc. 20 : 4). Voici quelles furent ses paroles mêmes, telles que les rapporta The American sentinel, d'août 1893 :

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« II y a une concordance remarquable entre le culte romain et le culte hindou. Le romanisme n'est qu'une nouvelle étiquette sur les vieilles bouteilles du paganisme contenant le poison mortel de l'idolâtrie. Souvent les Hindous nous demandent, en assistant au culte romain: « Quelle différence y a-t-il entre le christianisme et l’hindouisme » ». En Inde, nous avons à combattre non seulement le monstre de l'idolâtrie à tête d'hydre, mais également la pieuvre du romanisme».

Parmi les quelques voix qui s'élevèrent pour s'opposer à cette action de la Société chrétienne d'encouragement, voici les résolutions qui furent présentées lors d'une réunion patriotique "des citoyens de Boston, et adoptées à l'unanimité par deux mille personnes :

 « Attendu que : lors de la convention de l'encouragement chrétien qui se tient actuellement à Montréal, le Rév. S V Karmarkar a exposé clairement et sincèrement les obstacles qui s'opposent au progrès du christianisme en Inde en mentionnant l'influence démoralisante de l’église catholique romaine, ce qui a eu pour effet de soulever l'animosité des catholiques romains français qui essayèrent alors d'empêcher par des actes désordonnés la liberté d'expression dans une convention protestante, en conséquence : .

 « Décidons • que nous, citoyens protestants de Boston, approuvons pleinement le Rév. S. V. Karmarkar dans les faits qu'il a franchement exprimés, et nous regrettons profondément qu'une assemblée de chrétiens ait cherché à calmer des catholiques romains par un vote (qui fut fort applaudi), en blâmant apparemment un homme de Dieu d'avoir dit la vérité.

« Décidons : qu'une copie de ces résolutions soit envoyée aux quotidiens patriotes, et expédiée au Rév. S. V. Karmarkar ».

Une autre institution populaire protestante, le Cercle littéraire de Chautauqua, lors d'une de ses grandes conventions annuelles, envoya le message suivant à une assemblée analogue de catholiques romains, fondée plus récemment et située sur le Lac Champlain. Le message fut adopté par un vote à l'unanimité et dans un grand enthousiasme ; il déclarait :

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 « Chautauqua envoie ses salutations et ses meilleurs vœux à l'Ecole estivale catholique». En réponse, le Président Vincent reçut du Dr Thomas J. Conarty, Directeur de l'Ecole estivale catholique de Plattsburgh, Lac Champlain, ce qui suit : « Les étudiants de l'Ecole estivale catholique d'Amérique sont profondément reconnaissants pour les cordiales salutations de Chautauqua, et, en retour,, envoient les meilleurs vœux à Chautauqua ».

Un autre groupement de protestants, principalement des Covenantaires, est fort désireux de faire revêtir à la nation le costume de profession chrétienne, même si cela devait grandement déshonorer cette profession. Or, depuis le début de son existence, notre nation a rejeté la doctrine du droit divin des rois, et n'a jamais reconnu le droit à aucun homme de régner comme « roi par la grâce de Dieu ». L'un des principaux objets de ce Mouvement de réforme nationale comme il s'appelle, est d'imposer à tous la stricte observance du dimanche comme jour d'adoration. Espérant parvenir à leurs fins par un vote majoritaire du peuple, ils désirent fortement voir leur influence renforcée par le vote des catholiques romains. C'est pourquoi ils expriment leur consentement à faire presque toutes les concessions, même celle de vendre leur liberté religieuse achetée avec le sang des martyrs, afin de gagner la coopération de l'église de Rome. Ecoutez leur proposition exprimée par le principal organe de la dénomination, The Christian statesman :

« Toutes les fois qu'elle [l'église catholique romaine] désire coopérer pour résister au progrès de l'a Theisme politique, c'est avec joie que nous nous joindrons à elle ». Puis : « II est possible que nous essuyions quelques rebuffades lors de nos premières offres, car le temps n'est pas encore venu où l'église romaine consentira à conclure un marché avec d'autres églises, comme telles ; pourtant, le temps est venu de faire des avances répétées, et d'accepter avec joie de coopérer avec elle de toute manière. C'est l'un des impératifs de la situation ». — Rév. S. F. Scovel (Presbytérien).

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Le même journal indique également quel est le devoir du gouvernement des Etats-Unis :

 « Notre remède pour toutes ces influences maléfiques est que le gouvernement établisse simplement la loi morale reconnaisse derrière cette loi l'autorité de Dieu, et frappe toute religion qui ne s'y conforme pas». Oui, les impératifs de la situations forcent les puissance religieuses de la chrétienté à prendre des positions étranges, et il n'est pas besoin d'être un observateur très pénétrant pour remarquer que les roues du progrès religieux font marche arrière, ni pour conjecturer ou la liberté religieuse sera brusquement supprimée.

Dans un article publié dans  The Century Magazine, un membre du clergé épiscopal, le Rév. F. H. Hopkins écrit :

 « Je suis certain d'une chose : si, au temps de l'une quelconque des grandes séparations parmi les chrétiens dans le passé, la condition de l'église avait été ce qu’elle est aujourd'hui et si la mentalité et le tempérament de ceux qui devinrent des séparatistes d'alors avaient été les mêmes que ceux de leurs représentants, d'aujourd’hui aucune séparation n'eût jamais eu lieu [Très vrai !]. Pour moi ce changement des deux parties est une preuve que le Dieu d'unité et d'amour, en son propre temps et de sa propre manière, nous ramène tous ensemble en lui [Mais à ceux qui ne sont pas intoxiqués par l'esprit ou le vin de la grande Babylone (Apoc. 17 : 2), c'est une preuve du déclin de la piété vitale et de l'amour de la vente, et un témoignage que l'esprit de ce noble mouvement de la Grande Réformation est mort] ».

 Ecoutez encore le témoignage plus raisonnable de l'Archidiacre Farrar. En résignant ses fonctions de rédacteur en chef de  The Revieio of  The Churches, il fit la remarquable déclaration suivante :

« La cause entière de la Réformation décline par négligence et si les laïcs rendus indifférents ne se réveillent pas à temps et ne font pas valoir leurs droits comme participants à la prêtrise commune de tous les chrétiens ils se réveilleront trop tard, et se retrouveront comme membres d'une église qui est devenue en grande partie papiste chez tous, hormis le nom ».

Nous voyons que, dans ce pays, l'église nominale, à la fois papale et protestante, est en train de chercher la

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protection et la coopération de l'Etat, que les diverses sectes sont en train de s'associer entre elles pour une coopération et une défense mutuelles en ne tenant pas compte de leurs désaccords doctrinaux et en insistant sur leurs points d'accord, et que toutes sont désireuses de s'unir rapidement à tout prix pourvu que cela n'affecte pas leur politique. En Europe, au contraire, nous assistons au phénomène quelque peu inverse. Là, ce sont surtout les puissances civiles qui éprouvent de l'insécurité et du danger, et en conséquence, elles s'attendent aux puissances ecclésiastiques pour recevoir leur assistance dans toute la mesure possible. Ici, l'œil languissant de l'église se tourne pour implorer l'Etat, tandis que là, les trônes chancelants cherchent le soutien de l'église.

Telle est la fâcheuse condition de ce grand système qui est à présent amené en jugement devant l'assemblée du monde, ce système qui se donne lui-même et avec fierté le titre de chrétienté (Royaume de Christ), mais que Christ avec promptitude et avec force désavoue et appelle très justement « Babylone ». Quelle absurdité évidente que d'appliquer le nom de chrétienté aux royaumes de ce monde ! Les prophètes décrivent-ils une telle condition de choses dans le glorieux Royaume de Dieu ? Le grand Prince de Paix ira-t-il implorer les nations pour qu'elles reconnaissent son autorité et lui accordent ses droits de territoire, de richesse ou de domination ? Mendiera-t-il la pitance du plus pauvre paysan ou recherchera-t-il la protection du riche ? Ou bien, implorera-t-il ses sujets de se remuer et d'exercer leur énergie défaillante pour soutenir son trône chancelant ? Oh, non ! avec dignité et autorité, quand viendra le temps marqué, il prendra en main son grand pouvoir et commencera son règne glorieux ; qui alors gênera ou obstruera sa voie ?

 Ainsi y a-t-il un liement général des puissances existantes, à la fois civiles et ecclésiastiques, et une dépendance des unes avec les autres ; avec elles sont liés les

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intérêts de tous les riches, les grands et les puissants, les intérêts des rois et des empereurs et des hommes d'état et des lords et des femmes du monde et des fonctionnaires titrés et des prêtres et des évêques, et du clergé de tous ordres, et des grands capitalistes, et des banquiers et des sociétés détentrices de monopoles, etc. La condition actuelle du conflit n'est que celle d'idées qui s'entrechoquent et une préparation générale de la crise imminente. Les puissances ecclésiastiques que les Ecritures appellent les puissances des deux (les puissances spirituelles de nom) approchent les unes des autres, et en vérité, « les deux sont enroulés comme un livre » ; mais « quand même ils sont comme des ronces [car il ne peut y avoir chez les protestants qui aiment la liberté une affiliation paisible et agréable avec l'esprit tyrannique de la papauté] entre lacées, et comme ivres de leur vin [Intoxiqués par l'esprit du monde, le vin de Babylone], ils seront dévorés comme du chaume sec, entièrement» (Nahum 1: 10), dans le grand cataclysme de détresse et d'anarchie prédit dans la Parole de Dieu comme étant l'introduction du Royaume millénaire.

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Nous ne voulons pas dire que tous les chrétiens sont des « Babyloniens ». Bien au contraire. De même que le Seigneur reconnaît qu'il y a de véritables chrétiens dans Babylone et qu'il leur dit actuellement : « Sortez du milieu d'elle, mon peuple» (Apoc. 18: 4), ainsi faisons-nous ; et nous nous réjouissons de croire qu'il existe aujourd'hui des milliers de chrétiens qui n'ont pas courbé le genou devant le Baal de notre époque, Mammon, l'Orgueil et l'Ambition. Un certain nombre d'entre eux sont déjà «sortis du milieu d'elle», et le reste est encore soumis à la même épreuve sur ce point avant que les fléaux soient répandus sur Babylone. Ceux qui aiment le moi, la popularité, la prospérité temporelle, les honneurs des hommes plus qu'ils n'aiment Dieu, et qui révèrent

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les  Theories et les systèmes humains plus que la Parole de Dieu, ne sortiront pas de Babylone avant sa chute et devront passer par la « grande tribulation » (Apoc. 7 : 9, 14). Mais ceux-là ne seront pas jugés dignes d'avoir part au Royaume : comparer Apoc. 2 : 26 ; 3 : 21 ; Matt. 10 : 37 ; Mare 8 : 34, 35 ; Luc 14 : 26, 27.

 

 

Consolation dans l’affliction

Au fort de la détresse,

Seigneur, je crie à Toi !

Dans l'obscurité qui m'oppresse,

Je te sais près de moi.